[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - N°116] At the Cut – Vic Chesnutt (2009)
At the Cut n'est sans doute pas l'album que j'ai le plus écouté depuis 2006. Ce n'est pas non plus celui que j'aurai le plus souvent cité en référence, et ce n'est même pas celui que j'aurai le plus souvent recommandé. En fait, je ne pense jamais à At the Cut, sauf quand je l'écoute. Dans ces rares moments qui sont aussi des moments rares, rien d'autre n'existe. Mon corps et ma respiration, peut-être. À peine. Nous sommes au-delà de la musique. Au-delà de l'art. L'expression est nulle, préfabriquée, usée jusqu'à la corde par des milliers de forumeurs du dimanche à propos des pires daubes de l'histoire de la Création – vous me la passerez, je ne l'ai pas utilisée une seule fois en onze ans : il y a un cœur qui bat entre ces sillons (je vous avais prévenus). At the Cut est un album vivant. Palpitant. Ce qui ne manque pas de sel s'agissant d'une œuvre dont l'auteur n'a plus que quelques mois à vivre.
Mission suicide. Je suis mort mille fois en écoutant cet album. Je suis mort tellement, tellement de fois qu'avant même de savoir ce que j'allais écrire dans cette note, je savais quelle en serait la première phrase. Si ma décennie 2006-16 a été marquée par la découverte de ce qu'un LP pouvait être exceptionnel sans pour autant donner envie de se jeter par la fenêtre, le second opus de Forest Fire fait partie de ces œuvres crapoteuses mais sublimes venues régulièrement me rappeler aux vraies de la vraie golbitude : défenestration, donc, mais aussi bien sûr pendaison, overdose, sans oublier le trop mésestimé tailladage de veines dans la baignoire (ou ailleurs, ne soyons pas snobs). J'exagère : on ne meurt pas pour de vrai à l'écoute de Staring at the X, c'est tout mon drame. On ne fait que se rouler dans sa fange morne en sanglotant. Il y a plein de manières de lire cet album urbain d'un groupe dont même le nom sonne champêtre – il n'y en a qu'une seule de le recevoir. Paradoxe qui n'en est pas vraiment un, il n'est que très peu sorti de mes étagères ces cinq dernières années tant je reste, après des milliers de morts d'écoutes, tétanisé face à son génie pour rendre la dépression encore plus grise qu'elle ne l'est, la rupture encore plus déchirante, le vide encore plus sidéral (ce "Blank Appeal", Seigneur...). Bloc de douleur sourde (à l'intérieur) et noisy (en extérieur), Staring at the X nécessite une vraie préparation psychologique avant de le (re)lancer, peu importe que certains de ses titres ("Future Shadows", "The News") soient relativement guillerets, voire occasionnellement dansants ("They Pray Execution Style" – enfin, encore faut-il voir le genre de danse, brumeuse et déstructurée). Plus bel album de la décennie dans la catégorie "j'ai quelque chose en travers de la gorge", il enchaîne les grandes chansons désolées dans quasiment tous les styles possibles (folk, electro, noise-rock, blues pop), écorche les oreilles et le cœur, vous fait avaler deux couteaux à la minute, pour laisser généralement K.O. lorsque retentit son ultime morceau (et arrivés là vous remerciez le groupe d'avoir tenu à faire court – 34 petites minutes pour huit immenses titres). Un album tellement traumatisant que la quasi totalité des artistes l'ayant influencé sont morts depuis.
Aussi conseillé sur cette période 2006-16 (dans un tout autre registre) : Screens (2013) Face B : on ne va quand même pas mettre des faces B aux deux premiers !
Soyez cool, prenez un air surpris. J'aime vraiment beaucoup Tue-Loup. Ce n'est pas le scoop de l'année, j'en conviens, mais chaque fois que l'occasion se présente d'écrire à ce sujet, je trouve toujours matière à m'étonner de ma passion immodérée pour le groupe sarthois. Par exemple, cette fois-ci, je réalise que je me plains souvent (gentiment) de ce qu'il ne publie pas assez d'albums, soit trop discret, ceci cela. Or, je réalise aujourd'hui que durant cette Golbodécade, à laquelle Tue-Loup aura contribué plus qu'aucun autre groupe ou artiste français, nous aurons tout de même été gratifiés de quatre albums et demi (Rachel au Rocher étant paru fin 2005), sans compter les projets parallèles divers et parfois variés. Ce qui fait beaucoup plus que plein d'artistes de cette sélection. C'est assez révélateur d'à quel point j'attends chaque sortie du groupe avec fébrilité : je n'ai jamais assez de Tue-Loup ; publieraient-ils un disque par an que je trouverais sans doute encore le moyen de me plaindre. N'allez pas en déduire pour autant qu'il s'agisse d'ouvrages dont on a vite fait le tour (encore moins Le Goût du bonbon) : c'est surtout que je les écoute plus et les use beaucoup plus vite (d'ailleurs mon deuxième exemplaire du Goût du bonbon est tellement rayé qu'il en est inutilisable). Réalisé en compagnie de Rom Liteau et Thomas Belhom, l'album en lui-même a déjà été abonnement commenté dans ces pages, plus qu'aucun autre du groupe. Il n'est sans doute pas besoin d'en rajouter beaucoup à son sujet : il s'agit tout simplement du meilleur album francophone des dix dernières années, tous genres et sensibilités confondues. Réussir après autant de temps à encore coller des baffes esthétiques à leurs propres fans, ils sont peu à pouvoir s'en vanter. En fait, à part Tue-Loup, je ne vois personne – phrase qui pourrait s'appliquer à de nombreux aspects de ma vie quotidienne, comme je l'ai déjà raconté.
Aussi conseillés sur cette période 2006-16 : Le Lac de Fish (2007), 9 (2013), Ramo (2016)... oh mince, je les ai tous cités ! Face B : La Gueule du Cougouar, premier opus solo de Xavier Plumas paru quelques mois plus tôt.
En fait, tout est déjà dans le titre. Longtemps, j'ai cru que "claquer comme un coup de trique" était une expression toute faite. Sans doute faute de l'avoir vue correctement illustrée, et peut-être aussi de ne jamais avoir reçu moi-même de coup de trique en pleine gueule. L'un et l'autre ont été réglé un soir de l'été 2009, lorsqu'À Place To Bury Strangers a foulé la scène principale de la Route du Rock. Soudain cette expression (et bien d'autres, toutes aussi éculées, du champ lexical lourdingue de la critique rock) a pris tout son sens. Soudain, j'ai vu la rage et j'ai vu les ténèbres. Soudain, j'ai trouvé un album dont je pouvais intituler la chronique "De bruit et de fureur" sans avoir l'impression d'être un mauvais attaché de presse – j'ai finalement opté pour un autre titre, je ne me rappelle plus lequel. Soudain, beaucoup de choses encore ont fait sens et cette décennie si avare en groupes majeurs dans la catégorie rock dur mais mélodique m'a semblé beaucoup moins ennuyeuse. L'avouerai-je ? J'ai beaucoup erré durant les années suivantes à la recherche d'un shoot similaire à ce qu'excitaient en moi les "Deadbeat", "Ego Death" et autres "It Is Nothing" (sûrement l'une des meilleures ouvertures d'album de la Golbodécade), sans jamais réellement dénicher ailleurs ce compromis parfait, et pas si évident, entre l'agression noise, la brume shoegaze et l'élégance new-wave. Alors soit, j'aurais peut-être pu/dû choisir un autre album ; son successeur est possiblement encore meilleur (on y trouve d'ailleurs mon titre préféré du groupe, "And I'm up"), et le dernier n'est pas dégueulasse non plus, avec son "I Will Die" venu expliquer ce qu'un morceau "vertigineux" (APTBS est décidément un combo très pédago). J'ai préféré me focaliser sur l'album de la rencontre, pour le moins tonitruante, avec ce qui est sans doute devenu cette nuit-là, assis dans l'herbe et harassé par une longue journée, mon groupe de rock contemporain préféré. On m'en excusera donc, de même que l'on me pardonnera le radotage d'anecdotes déjà cent fois évoquées sur ce blog.
Aussi conseillé sur cette période 2006-16 : Worship (2012) Face B : You Wouldn't Anyway, de Loomer (2014)
Post-blues. Le plus fou, ce n'est pas que The Red Room soit un chef-d’œuvre. Venus avait toujours été un très bon groupe, et Mark Huyghens avait souvent caressé de très près la perfection (notamment sur le précédent Vertigone, sommet de pop cristalline presque complètement éclipsé par un hit en trompe-l’œil). Ce n'est pas non plus que The Red Room se soit finalement avéré être l'ultime album des Belges, tant le fonctionnement interne de ce qui ressemblait plus à collectif qu'à un bon vieux combo semblait compliqué et peu maniable (ce que nous confirma plus son tard son ex-frontman en interview). Non, le plus fou, c'est que cet album soit à ce point passé inaperçu au moment de sa sortie. Qu'un disque d'une telle valeur, produit par Head (PJ Harvey, Marianne Faithfull, Giant Sands) et signé par un groupe sortant d'un énorme tube ("Beautiful Day", donc) ait eu si peu de presse, si peu de retentissement et, finalement, si peu de postérité. C'est une véritable anomalie car The Red Room n'est pas seulement le meilleur album de ses (son ?) auteur(s), ni même l'un des meilleurs de l'année 2006. C'est assurément l'un des meilleurs des années 2000 – tout court. Un ouvrage dur et revêche, entre art-rock et blues sauvage, produit et arrangé de main de maître et emmené par une voix qui n'a jamais sonné aussi juste, puissante et vraie. Un album dont pas un titre... pas une seconde n'est à jeter ni ne lasse, en dépit de centaines... peut-être de milliers d'écoute. Un album, surtout, qui se paie le luxe, souvent revendiqué mais tellement rare de nos jours, de ne ressembler à personne - en tout cas personne de contemporain, car il n'est pas interdit de penser qu'il aura pu inspirer des gens Mark Lanegan ou Duke Garwood pour leurs productions les plus récentes, qui ne manquent pas d’accointances avec ce post-blues-rock ténébreux, tendu, sophistiqué... résolument moderne. Ceux qui n'ont pas parlé de ce disque méritent tout simplement la potence (ouf ! Sur Le Golb, on l'avait mis dans le classement de fin d'année... même si on ne lui avait pas accordé d'article jusqu'à ce jour1). Et vous savez le pire ? S'il était sorti un an après, au moment de l'âge d'or des blogs et de l'explosion des réseaux sociaux, il aurait sans doute eu dix fois plus de succès. Vraiment pas de bol, mais il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Aussi conseillé sur cette période 2006-16 : il n'y en a pas eu Face B : JOY, de JOY (2010), premier album du désormais plus si nouveau projet de Mark A. Huygens, et suite presque logique à The Red Room.
1.En fait, il avait eu droit à une mini-chronique dans une sélection trimestrielle qui a été perdue dans un déménagement du Golb - lequel n'existait que depuis une poignée de semaines à sa sortie.
Entre nous, qu'y a-t-il de plus horripilant que les classements des 100 meilleurs quoi que ce soit de n'importe quel registre sur n'importe quelle période ? Probablement rien. Il est donc tout à fait logique qu'à l'occasion des dix ans du Golb (je sais qu'on a passé les onze. Chuuut.), celui-ci vous propose les 105 meilleurs albums des 105 meilleurs artistes sur la période 2006-2016. Parce que Le Golb, on l'oublie souvent à force qu'il soit génial, c'est aussi l'un des sites les plus horripilants et contradictoires du Web culturel. Pour le récap intégral et évolutif, c'est sur cette page.
Entre nous, qu'y a-t-il de plus horripilant que les classements des 100 meilleurs quoi que ce soit de n'importe quel registre sur n'importe quelle période ? Probablement rien. Il est donc tout à fait logique qu'à l'occasion des dix ans du Golb, celui-ci vous propose les 105 meilleurs albums des 105 meilleurs artistes sur la période 2006-2016. Parce que Le Golb, on l'oublie souvent à force qu'il soit génial, c'est aussi l'un des sites les plus horripilants et contradictoires du Web culturel. Pour le récap intégral et évolutif, c'est sur cette page.
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Entre nous, qu'y a-t-il de plus horripilant que les classements des 100 meilleurs quoi que ce soit de n'importe quel registre sur n'importe quelle période ? Probablement rien. Il est donc tout à fait logique qu'à l'occasion des dix ans du Golb, celui-ci vous propose les 105 meilleurs albums des 105 meilleurs artistes durant ce laps de temps. Parce que Le Golb, on l'oublie souvent à force qu'il soit génial, c'est aussi l'un des sites les plus horripilants et contradictoires du Web culturel
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Entre nous, qu'y a-t-il de plus horripilant que les classements des 100 meilleurs quoi que ce soit de n'importe quel registre sur n'importe quelle période ? Probablement rien. Il est donc tout à fait logique qu'à l'occasion des dix ans du Golb, celui-ci vous propose les 105 meilleurs albums des 105 meilleurs artistes durant ce laps de temps, que par soucis de commodité autant que de modestie nous nommerons Golbodécade. Parce que Le Golb, on l'oublie souvent à force qu'il soit génial, c'est aussi l'un des sites les plus horripilants et contradictoires du Web culturel. La preuve avec un classement qui ne manquera pas de gratter chaque lecteur dans le sens inverse des aiguilles d'une montre à poils, a fortiori s'il est un habitué de ces pages (autant vous y préparer, il y a des albums avec lesquels je vous ai soûlés durant des mois qui n'y sont pas même mentionnés, quand d'autres dont je n'ai pas pipé mot en 1096 articles musique réalisent des scores soviétiques). Vous pensiez que le blogueur golbeur était par définition de mauvaise foi ? Croyez-moi, vous n'avez encore rien vu. Le 10 Years After des 10 Years After (je vous autorise à lui trouver un surnom plus court entre les deux premiers épisodes), c'est 4 % d'objectivité + 8 % de foutage de gueule + 1,3 % d'aspiration à l’exhaustivité + 0,9 % de jazz + 0,00 % de reggae. Le reste ? 85,8 % de go... allez, je vous laisse le crier vous-mêmes devant votre écran.
Dix ans plus tard, ma théorie n'a jamais été confirmée. Ni infirmée, ce qui quelque part m'arrange bien. Si je devais l'avoir en face de moi, je ne suis pas certain que j'aurais envie de poser à Ryan Adams des questions sur ce disque particulier. Parce que ce n'est pas celui qui me passionne le plus dans sa discographie - bien évidemment. Mais aussi parce que savoir trop de choses sur certains œuvres ont tendance à empiéter sur notre imaginaire d'auditeur. Et que celui-ci doit prévaloir. Plus que tout.
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Comme tous les ados tombés amoureux du premier album de Placebo en 1996, je n'éprouve qu'une indifférence un peu gênée pour tout ce que le groupe a pu produire par la suite. Je n'ai jamais ressenti de véritable trahison lorsque le petit combo bruyant et nihiliste a viré mainstream, car quelque part le groupe portait en lui le germe de sa propre décadence (il suffisait de lire une interview de Brian Molko à l'époque pour deviner comment tout cela allait se terminer). Je n'ai jamais réellement pu reprocher au groupe d'avoir voulu faire autre chose, ni d'avoir vendu des palanquées de disques chez les fans d'Indochine, et même pas d'avoir squatté les ondes tellement longtemps en 2003-04 que même au moment d'écrire cette chronique, je n'ai pas trouvé la force de réécouter "The Bitter End". J'en ai voulu à Billy Corgan de reformer les Smashing Pumpkins. J'en ai voulu à Rivers Cuomo de se mettre à enregistrer des albums à peine dignes d'illustrer des vidéos de skateboard. Je n'ai jamais complètement pardonné à Pavement l'existence de The Terror Twlight ou à Beck de devenir une icône pour lecteurs de Télérama... mais curieusement, je n'ai jamais ressenti la moindre amertume à l'égard de Placebo, que je n'aimais pourtant pas moins, au milieu des années quatre-vingt-dix. Sans doute qu'au fond de moi, je savais qu'il ne pouvait y avoir qu'un seul "Teenage Angst", un seul "36 Degrees". Sans doute n'ai-je jamais réellement cru en l'avenir de ce groupe, du moins tel qu'il existait en 1996 ou 1997.
C'est un peu comme un miraculeux alignement des planètes. Je guette donc le miracle. Pour la première fois depuis plus de trois ans que la rubrique 10 Years After existe, pour la dernière fois sans doute avant des années, celle-ci croise et entre en contact avec la rubrique Mes disques à moi (et rien qu'à moi), doyenne de ce site. Disque de mon mois de juin 2002 1, celui-ci a également gagné au fil des années une place amplement méritée au sein de ma discothèque idéale.
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A tous ceux qui préfèrent la rubrique Mes disques à moi (et rien qu'à moi) à la rubrique 10 Years After, je ne dirai qu'une chose : avouez que la seconde a tout de même cet indiscutable avantage d'offrir quelques belles tranches de rigolade. Chacun sait que je suis un masochiste de premier ordre, qui n'aime rien tant qu'à exposer ses goûts douteux et exhumer quelques cadavres hors du placard.