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samedi 9 mars 2024

Bien travailler, bien étudier, bien manger et (surtout) bien se reposer.

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°69]
Dragon Ball - Akira Toriyama (1984-95)


Ce texte ne devait pas être une nécrologie. Écrit depuis des années, il attendait sagement son heure. Une occasion finirait bien par se présenter et aussi étonnant que cela puisse paraître, jamais la mort d'Akira Toriyama n'a paru en être une raisonnable. D'une part parce qu'il était encore jeune, et d'autre part, bien entendu, parce que les dragon balls seraient là pour le ressusciter. Cette phrase est écrite à 6h50 le 8 mars 2024 : je me doute que d'ici à ce qu'elle paraisse, ce sera la soixantième fois que vous la lirez.
 
Ce texte ne devait donc pas être une nécrologie et, savez-vous quoi ? Il n'en sera pas une. Hors de question. S'il est une chose que grandir avec Dragon Ball vous apprend, outre à faire pan pan et paf paf, c'est bien que la vie est une aventure joyeuse et colorée, même dans un livre en noir et blanc. Et que la mort, ma foi, n'est jamais qu'une manière un peu différente de continuer à sauver le monde. Si je savais dessiner, j'aurais probablement illustré ce billet avec un croquis de Toriyama arborant la fameuse petite auréole – je me doute que ça aussi, vous en avez vu passer pas mal depuis hier.

Ce texte qui ne sera pas une nécrologie devait donc être, est donc, un texte sur un Dragon Ball – c'était un peu son problème et le pourquoi de sa non-publication. Outre qu'il est compliqué de concentrer 42 volumes en un article (qu'importe que le chiffre soit en fait plutôt modeste s'agissant d'un manga ayant connu plus d'une décennie de succès), les idées avaient tendance à y fuser dans tous les sens, au point que la véritable difficulté ait fini par devenir d'en déterminer la forme – parce que tout le monde connaît déjà Dragon Ball, non ? Qu'y-a-t-il de plus à en dire, presque trente ans après sa fin légèrement en eau de boudin ? Son auteur lui-même le disait, justement : tout le monde continuait de lui parler constamment de Dragon Ball, quand pour lui, l'affaire était close depuis un bon moment. Il acceptait de scénariser un film ici ou de faire le chara-design d'une nouvelle série par-là, un bon gros chèque ne se refuse pas, mais il n'y avait clairement que pour ses fans les plus hardcore et son éditeur, visiblement décidé à en faire une monstre-franchise à la Marvel, que Goku n'appartenait pas au passé..

J'ai lu Dragon Ball dès la première édition française, celle qui sortait dans les maisons de presse, soit donc plus tard que ne le croient les gamins avec qui j'en discute parfois, mais suffisamment jeune pour que ses personnages soient devenus, les uns après les autres, des genres de piliers de comptoir de mon imaginaire. C'était bien entendu mon premier manga, et si les bons soins des éditions Glénat (que l'on critique souvent pour avoir changé le sens de lecture ou les formats mais qui publiaient malgré tout des mangas à une époque où personne n'en avait rien à branler) m'ont rapidement amené à en découvrir d'autres (Akira, Appleseed), aucun héros n'aura jamais su supplanter Goku dans mon cœur. Peut-être, si je m'y étais collé une décennie plus tard, serais-je fan de Naruto (mais le plus probable cependant est que je n'aurais pas eu les moyens d'acheter une série comptant la bagatelle de soixante-douze volumes vendus quelque chose comme 8 euros pièces). Je n'en suis pas certain. D'abord parce que je n'ai jamais ouvert un tome de Naruto (j'ai vu une dizaine d'épisodes de l'animé. J'ai trouvé ça moche et nul). Et ensuite parce que j'ai beaucoup de mal à croire que je puisse trouver aussi facilement une œuvre rivalisant avec la puissance, la profondeur et l'universalité de Dragon Ball. Je me suis remis un peu aux mangas, depuis une grosse dizaine d'années. J'en ai découvert de très sympas, certains excellents, dans tous les registres et de toutes époques. Mais je n'ai jamais ressenti quoi que ce soit d'équivalent à ce qui me saisit lorsque je re-feuillette un volume de Dragon Ball (c'est-à-dire très souvent), et qui n'a rien à voir avec la nostalgie. Ce qui en fait une œuvre à mes yeux si supérieure à tous les mangas que j'aie jamais lus... et maintenant que j'y pense, à la plupart des BDs, tout court... c'est qu'il y a quasiment tout, dedans. Dragon Ball est drôle. Dragon Ball est épique. Dragon Ball est addictif. Dragon Ball est tragique. Dragon Ball est touchant. Toutes les émotions humaines s'y bousculent, les unes après les autres ou parfois simultanément (cet arc Piccolo...), mises au service d'un univers à nul autre pareil, d'une originalité et d'une inventivité auxquelles je ne vois que peu d'égales, si ce n'est dans les autres œuvres d'Akira Toriyama (largement – et parfois injustement – restées dans l'ombre il est vrai imposante de Shenron). Il y a un trait, bien sûr, très clair, parfois très européen. Mais encore et peut-être surtout une vision du monde immédiatement reconnaissable, même dans ses ouvrages les plus mineurs. Quelque chose qui me captive et me transporte, car Dragon Ball, même trop souvent réduit à une succession de bastons interminables (ce qu'il est parfois, reconnaissons-le), témoigne d'un souci du détail, d'une minutie dans les décors et l'écriture de son univers qui, si elle passe assez inaperçue lorsque l'on est gamin, époustoufle complètement lorsque l'on y revient à l'âge adulte. En tant qu'auteur, Toriyama savait toujours comment doser légèreté et gravité, où et comment laisser respirer le récit, de même qu'en tant que dessinateur, il savait toujours instinctivement reconnaître les moments devant laisser place à l'épure.


Ce qui me fascine aujourd'hui dans Dragon Ball, avec le recul et l'âge et le recul de l'âge, c'est bien sûr à quel point il est un modèle d’œuvre échappant à son créateur. Par bien des aspects, Dragon Ball n'est pas un manga d'Akira Toriyama, auteur humoristique avant tout, dont les obsessions ont eu tendance à se faire de plus en plus discrètes au fur et à mesure que son trait passait des rondeurs sympathiques de Son Goku aux muscles anguleux de Vegeta. S'il n'a jamais plus décrocher la timbale par la suite, c'est tout simplement parce qu'il est revenu à des choses plus proches de lui, et que ces choses ne sont pas ce qui plaît au public (le relatif insuccès de Dragon Ball Super à ses débuts l'a démontré de manière assez implacable). Il faut absolument lire, si ce n'est déjà fait, Neko Majin (2005), dans lequel Toriyama se charge de personnellement parodier son propre univers en le faisant arpenter par... un chat, qui finira par affronter Son Goku himself. C'est hilarant et éloquent dans le même temps quant au décalage entre Toriyama et ses lecteurs : même sa propre vision de Dragon Ball ne cadre pas avec celle du public. Il en prend en quelque sorte acte ; mais il suggère aussi implicitement qu'il ne reviendra pas en arrière.

On lui fit certes souvent dire ce qu'il n'avait pas dit, ou pas de cette manière, au point d'avoir parfois le sentiment, en mettant bout à bout des kilomètres d'interviews parfois mal traduites, que Toriyama n'aimait pas son chef-d’œuvre. La légende la plus répandue est évidemment celle voulant qu'il ait été forcé à continuer Dragon Ball durant des années, un fait avéré (la Toei a souvent dû sortir le chéquier) largement déformé, ne serait-ce que parce qu'au Japon, les éditeurs font toujours pression sur leurs auteurs à succès1. Toriyama, comme un grand joueur de foot, savait toujours dire ce qu'il fallait pour que son contrat soit revu à la hausse. Il semble qu'en réalité, les seuls moments où il a reconnu avoir réellement envisagé la fin de la série soient le tome 11 – fin de l'arc Ruban Rouge – et, en effet, le tome 28, qui marque la fin de l'arc Namek. Comment pourrait-il en être autrement, dans le fond ? Lui-même n'a jamais fait mystère de ses intentions initiales, qui étaient bel et bien d'écrire une quête initiatique et volontiers humoristique, une histoire d'aventures plus que d'action. Problème : plus personne ne s'en rappelle mais à ses débuts, Dragon Ball ne marchait pas du tout. C'est en voyant le regain d'intérêt suscité par le Tenkaishi Budokai (tomes 3 – 5) que l'auteur s'est résolu à accorder une place plus importante à la sacro-sainte baston, inhérente à tout shōnen qui se respecte. Ce fut le début d'une longue et curieuse baston... contre lui-même, ses envies d'aventures et ses besoins d'actions, qui aboutira à ce que je considère encore aujourd'hui comme le sommet de la série dans son incarnation papier, les arcs Ruban Rouge/XXIIe Tenkaishi Budokai/Piccole Daimao (en gros les tomes 5 à 14), où toutes les planètes s'alignent à la perfection, celle de l'humour comme celle du tragique (Piccolo Daimao marquant le tournant symbolique où il sera acquis que les héros sont mortels), le tout parsemé des premiers combats réellement longs et mémorables de la saga (Tao Paï Paï, Piccolo, donc, et, au milieu, presque tous les matches du tournoi en question).

Sans aller jusqu'à parler de hasard, dont on peut supposer qu'il n’existe qu'à la marge au sein d'une industrie aussi exigeante que celle du manga, il y a je trouve quelque chose d'assez poétique dans la manière presque accidentelle dont Dragon Ball est devenu Dragon Ball. Soyons sérieux un instant : s'il existe des snobs de Dragon Ball, dont la posture consiste à vénérer les débuts et à reprocher la violence outrancière de la période dite "Z", Dragon Ball avec moins de baston serait un tout autre manga, sans doute beaucoup moins captivant pour eux (et assurément beaucoup plus court). Un exemple parmi d'autres de ce triomphe par la bande, de cette gloire involontaire et peut-être pas tout à fait assumée. C'est l'un des délices de notre époque que de pouvoir désormais découvrir des interviews d'Akira Toriyama à peu près bien traduites et d'ainsi pouvoir mieux comprendre, des années après, le sens de sa démarche – ainsi que certains pans de la culture japonaise totalement inaccessibles aux gamins que nous étions alors (rappelons qu'en 1993, pour lire un truc vaguement fouillé sur un manga, il n'y avait guère que les pages finales des journaux de jeux vidéo). Et l'ex-kid des nineties de découvrir, hilare mais tout de même un peu médusé, qu'un nombre déraisonnable d'éléments ayant bouleversés son imaginaire ont été initiés par hasard ou erreur ou (le plus souvent) flemme pure et simple. Ce dernier point, surtout, n'en rend l'auteur que plus sympathique. S'il y a certes une grosse part de second degré pince-sans-rire dans nombre de ses déclarations, la récurrence de ce thème, déjà présent en filigrane dans ses "préfaces" à Dr. Slump, couplée au fait qu'il se soit plaint durant tout Dragon Ball des rythmes qui lui étaient imposés, laisse très peu de place au doute quant à sa sincérité lorsqu'il affirme qu'il a dessiné tel personnage de telle manière parce que c'était plus facile ou moins chronophage2. Et ça, c'est aussi drôle que carrément culotté. Vous en connaissez beaucoup, vous, des artistes qui revendiquent le fait d'être de gros flemmards ? Particulièrement des Japonais ? Toriyama, lui, n'en avait rien à faire – cela faisait d'ailleurs un moment qu'il ne fichait plus grand-chose, comme pour appuyer lui-même son propos, heureux inventeur du concept révolutionnaire de pré-retraite à quarante ans.


 
J'ai souvent eu l'occasion de le répéter, mais je n'aime pas les lignes droites. Je n'aime pas les carrières logiques et rectilignes, les gens trop méthodiques, les silhouettes longilignes et, donc, les œuvres parfaitement cohérentes et inattaquables de bout en bout. Je peux en louer les qualités, mais quelque chose en elles m'angoisse profondément. Découvrir sur le tard que Dragon Ball, dans sa conception, avait ce côté work in progress permanent, n'a fait que le rendre plus cher à mon cœur. On ne peut jamais se dire en le lisant : tiens, Toriyama fait ça parce qu'il envisage de faire ça. Si le scénario déroule parfois de manière machiavélique, c'est plus souvent le résultat d'un enchaînement de coïncidences, et si la série pullule de symboles et de sous-textes captivants, la plupart des éléments les structurant découlent de choses si terre-à-terre qu'elles en deviennent drôles. Pourquoi le Super Saiyajin met-il tellement de temps à apparaître ? Parce que Toriyama ne savait pas comment le dessiner. Pourquoi est-il blond ? Parce que c'était long d'encrer les cheveux des personnages. Pourquoi le combat contre Freezer est-il interminable ? Parce que Toriyama était en train de renégocier son contrat. Pourquoi Son Goku a-t-il une queue de singe ? Parce que c'est rigolo. Pourquoi Son Goten n'en a-t-il pas ? Parce que Toriyama a oublié. Pourquoi Krilin n'a-t-il pas de nez ? Parce que pourquoi pas. Pourquoi le dernier arc est-il si outrancier ? Parce que Toriyama n'aimait pas le côté très sérieux de la période Cyborgs, que c'était la fin, qu'il voulait revenir aux sources et s'amuser de lui-même, au point d'avoir fait contractuellement formaliser cette envie. Pourquoi Goku n'élimine-t-il pas Buu dès le départ, alors qu'il est plus fort que lui ? Exactement pour la raison qu'il expose : parce que Toriyama voulait que la nouvelle génération s'en charge, en particulier Gohan3. Pourquoi les femmes sont-elles toutes bavardes, chiantes et superficielles ? Parce que ce sont des fem... euh, non. Pourquoi y a-t-il un personnage crypto-gay dans chaque arc de la saga ? Parce que Toriyama militait secrètement pour le mariage pour tous (ou parce que comme une bonne part de la société japonaise, il avait un vrai problème avec les homos, j'ai comme un doute). Pourquoi les personnages de Dragon Ball, à l'exception de ce nazi de Freezer, sont-ils tous si profondément sympathiques ? Parce que Toriyama était un type profondément sympathique, et que ce monde était déjà bien assez sombre comme cela, et qu'il fallait au moins un superhéros à l'innocence enfantine et à la puissance herculéenne pour nous protéger. Que peut-on craindre auprès de Goku ? Il défend la Terre avec un plaisir d'autant plus prononcé qu'il adore autant la bagarre que les gens (ou la bouffe), et n'a pas le paternalisme irritant des super-héros occidentaux, le tout en sachant s'amuser – franchement, qui aurait envie de se faire inviter à dîner chez les Wayne ou les Kent ?

Et si sa seule présence ne suffit pas, on sait bien qu'il y restera toujours les dragon balls.


Trois autres œuvres pour découvrir Akira Toriyama :

Dr. Slump (1984-86)
Go! Go! Ackman (1993 ; 1999 pour la VF dans le recueil Histoires courtes, vol. 3)
Jaco, the Galactic Patrolman (2013)


1. Toriyama n'a par exemple jamais été contraint à poursuivre après l'enfance de Goku, contrairement à ce que l'on raconte souvent. C'est au contraire lui qui a fait le forcing pour que celui-ci grandisse, ce à quoi son éditeur était franchement opposé ; de même, il n'a jamais prévu non plus d'arrêter après ce qui correspond à la fin de Dragon Ball dans la version télé – au contraire (bis), il avait imaginé un focus sur les origines de Goku et même certains personnages (dont Freezer !) dès cette époque.
2. On notera à ce propos que la plupart des transformations "ultimes" de ses personnages sont effectivement beaucoup plus épurées que les apparences intermédiaires. C'est évidemment particulièrement vrai de Freezer et Buu, mais ça l'est aussi dans une moindre mesure de Cell, de Piccolo Daimao et bien sûr... du Super Saiyajin lui-même.
3. Malheureusement pour lui (et pour tous les fans de Gohan de par le monde), les lecteurs japonais détestaient ce personnage et l'éditeur pressa Toriyama de changer son projet et ramener Goku dans le game... ce qui n'est pas bien grave : le combat final contre Buu offrira à l'auteur l'occasion d'un ultime et génial pied-de-nez à ses propres fans, qui continueront sans doute jusqu'à la nuit des temps à se demander si oui ou non, Goku a sauvé le monde, et si cette incarnation de Buu était réellement la plus puissante, et puis d'ailleurs : qui est le personnage le plus fort à la fin, en définitive ?... les réponses sont limpides ("Non", "Oui", "Gohan") mais ne le dites pas trop fort et ne riez pas, certaines personnes qui n'étaient même pas nées à l'époque s'égosillent encore quotidiennement à ces sujets sur les réseaux sociaux...

jeudi 20 octobre 2022

L'Horreur, c'est toujours les autres.

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°68]
Spirale - Junji Ito (1999)

La peur en bande-dessinée, quelle que soit la contrée d'où elle provient, se situe dans une zone indéfinie entre le challenge et le sacerdoce. Pour les artistes comme pour le lecteur, d'ailleurs, qui souvent excité par telle ou telle proposition se trouve à soupirer ou pouffer devant des cases trop ridicules/kitsch/overzetop pour réellement être effrayé – à moins qu'il n'ait simplement perdu une heure de sa vie à s'ennuyer dans les méandres d'un thriller plus psychologisant qu'atmosphérique. Non que la BD soit par essence totalement réfractaire au genre, mais... en fait, si. Exprimer la peur, celle de personnages, pourquoi pas. Bon courage en revanche pour susciter celle d'un lecteur qui, outre qu'il en a vu beaucoup d'autres, ne se laisse pas forcément prendre si facilement par des cases que par des images en mouvement, des sons ou tout simplement le labyrinthe de sa propre imagination.

dimanche 9 février 2020

Le Coup dans tous ses états

Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°67
Anatomie d'un instant - Javier Cercas (2009)

C'est le roman vrai d'une image, presque figée, qu'un auteur en quête de vérité se repasse inlassablement tout en sachant que cette vérité qu'il recherche est insaisissable, subjective – relative. Le 23 février 1981, alors que le Congrès espagnol s'apprête à élire un nouveau gouvernement suite à la démission d'Adolfo Suárez, une bataillon d'agents de la Guardia Civil fait irruption dans l'hémicycle afin de détourner le vote. Les balles sifflent. Les députés plongent comme un seul homme sous leurs pupitres. La démocratie espagnole encore toute jeune – la Constitution a à peine plus de deux ans – s'apprête à ployer, encore, le genou devant l'armée. Mais trois hommes semblent s'y opposer. L'un d'eux se lève et ordonne aux soldats de ficher le camp. Un autre reste négligemment à fumer dans un coin. Et Suárez lui-même ne bouge pas d'un millimètre, stoïque, incarnant presque malgré lui la résistance d'une démocratie à laquelle cet ancien sous-fifre du franquisme n'a cru que sur le tard.

dimanche 31 mars 2019

Bat-Time Stories

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - Hors-série N°4]

Batman fête ce week-end ses 80 ans. Ou demain. Ou au mois de mai. Les dates varient selon le point de départ choisi. Nous ferons simple : Batman est apparu pour la première fois dans le Detective Comics #27 paru le 30 mars 1939. Le compte est donc bon chez nous et Le Golb pouvait difficilement laisser passer l'évènement. Certes, je n'étais pas là ce jour-là – selon toute vraisemblance, vous non plus. Je ne me rappelle même pas avec certitude de ma première rencontre avec Batman, ce qui m'a laissé songeur jusqu'au jour où je me suis aperçu qu'il en allait de même pour énormément de gens et que ce n'était pas un problème. C'était au contraire la preuve de la popularité, de l'universalité... de l'ampleur du personnage. Je suis né dans un monde où Batman existait déjà depuis plus de quarante ans. Hormis mes grand-parents, je ne connais personne qui ait jamais vécu dans un monde où Batman n'existait pas. D'ici dix, quinze ans, à l'exception de quelques Jeanne Calment, il n'existera plus personne sur Terre qui soit né dans un monde sans Batman. Et Batman, là encore selon toute vraisemblance, sera encore là, à veiller sur Gotham City, à botter le cul du Pingouin et j'en passe. Les superhéros, on l'a souvent écrit ici, ne sont pas de simples de personnages de fiction – c'est encore plus vrai des superhéros de l'Âge d'Or des comics, qui entrent un par un dans le quatrième âge (Superman l'an passé, Captain America et Flash l'an prochain, Wonder Woman dans deux ans). Ils sont ce qui se rapprochent le plus, dans la culture populaire contemporaine, des personnages de la mythologie antique. Ils existent en une infinité de versions, ont été réécrits et revisités par une infinités d'auteurs, et ont une influence que l'on pourra déceler dans une infinité d'histoire n'ayant a priori aucun rapport avec eux. Il n'y a plus depuis longtemps d'approche parfaite de Batman, de définition incontestable, d'élément absolument indispensable. L'ultime tabou, à savoir le fait que Batman soit nécessairement Bruce Wayne, a été levé une fois pour toute il y a déjà plus de vingt-cinq ans. En 2019, Batman fête ses 80 ans mais il n'a jamais été si multiple et n'est plus, depuis longtemps, qu'une simple affaire d'interprétation. Ce qui le différencie toutefois d'un Ulysse ou, pour prendre un personnage plus immédiatement comparable, d'un Dracula, c'est qu'outre qu'il demeure une marque déposée (et assez mal traitée dans ses adaptations hors comics), Batman a ses fans, ses haters, ses puristes. Des gens qui ont fondamentalement tous raison et qui ont pourtant systématiquement tort, pour se baser sur une définition forcément limitative.

dimanche 23 septembre 2018

Autre temps, autres meurtres

Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°66
Les Paletots sans manches - Léo Malet (1949)

Je vais vous avouer un secret : il y a des auteurs dont, à importance égale dans une vie de lecteur, on parle plus que d’autres. Ainsi n’aura-t-on jamais de mots assez forts pour vanter, par exemple, tel auteur qui « nous a accompagné toute notre vie », oubliant que certains avec qui l’on n’a fait qu’un bout de chemin n’ont pas moins compté dans la construction de notre imaginaire ou de notre culture. Il y a des auteurs qu’on lit passionnément à une époque donnée puis que l’on n’ouvre plus jamais, voire que l’on oublie.

mardi 24 juillet 2018

Perdre son Temps

[Mes livres à moi (et rien qu'à  moi) - N°65]
Là-bas - Joris-Karl Huysmans (1891)

En ouvrant Là-bas j'ai été saisi de vertige. Un de ces sentiments qui deviennent familiers au fur et à mesure que l'on accumule les livres, mais face auxquels la plus grande expérience ne suffit pas toujours à lutter. Cette peur intense, assez irrationnelle, de se gâcher une œuvre que l'on a autrefois portée aux nues. On en a dévoré chaque strate avec voracité. Parcouru chaque recoin comme possédé. On la considère, peut-être, confusément, comme la plus grande, comme l'Intouchable. On la sacralise en somme, jusqu'au jour où, après des années à en parler sans plus jamais s'y perdre, on découvre avec stupéfaction que tout cela est fort mal écrit, architecturé ou juste pue la merde. J'ai consacré une partie non-négligeable de mon existence à l'étude de Huysmans. Je vis avec chacun de ses enjeux depuis si longtemps que je l'évoque aussi familièrement que s'il s'agissait des problèmes de couple d'un vieux copain. J'en connais les textes les plus obscurs, les références les plus profondément enfouies. Oui mais voilà : je n'avais plus ouvert un livre de Huysmans depuis pas loin de dix ans et craignais par-dessus tout de ne plus m'y retrouver. Comme si j'étais rentré chez moi un soir et m'étais aperçu qu'on avait changé la serrure – ou tout simplement que je m'étais trompé d'étage.

jeudi 8 mars 2018

Règlement de contes

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°64]
L'Enchanteur - René Barjavel (1984)

René Barjavel m’a poursuivi durant une grande partie de ma jeunesse. Habitué s’il en est des listes de lecture, apprécié des profs pour son côté moralisateur, et des parents pour ses tendances réactionnaires, il m’a été imposé tant de fois entre mes onze et mes quinze ans que la seule évocation de son nom me projette dans une autre époque. Dites le mot Barjavel, allez-y, essayez pour voir : me voilà déjà fouillant dans les cartons chez mes grands-parents pour trouver le dernier que l’on m’a demandé de lire. Odeur de poussière, d’humidité et d’années quatre-vingts. Incroyable comme ce mec fut populaire à une époque. Et incroyable comme le retour de bâton fut terrible : plus personne ne lit Barjavel en 2018, et en un sens, c’est tout sauf une surprise tant le plus gros de sa littérature croule (croûte !) aujourd’hui sous le poids des ans. Ouvrir Barjavel de nos jours, c’est accepter de se laisser hanter par le fantôme des modes littéraires passées. C’est un sentiment étrange, un peu grisant. Mais on finit vite par bâiller.

lundi 12 février 2018

At the Speed of Life

[Mes livres à moi (et rien qu’à moi) - Hors-série N°3]

Superman et Batman expédiés, il restait encore un troisième larron à installer dans cette rubrique. Spider-Man ? Wolverine ? Captain America ? Non, bien sûr (même si tous les trois pourraient un jour se retrouver à l’honneur ici tant ils ont eux aussi marqué ma jeunesse) : Flash, le seul et l’unique. Et non, ce n’est pas complètement un hasard si j’ai suivi l’ordre de création des personnages (1938, 39 et 40). Pourtant, le cas de Flash est plus complexe à traiter. Il ne possède pas vraiment de graphic novel s’insérant dans la logique d’une telle rubrique. Flash est avant tout une série. C’est toujours ainsi qu’on le découvre, et c’est généralement ainsi qu’on l’aime. Pour cette raison peut-être, Flash parle sans doute moins au grand public, qui bien sûr connaît son apparence (du moins celle de Barry Allen) et ses facultés, mais qui sait finalement peu de choses de ses aventures, a fortiori en France où elles n’ont été traduites que par périodes. Son univers est moins ancré dans l’inconscient collectif ; plus ou moins tout le monde connaît le Joker ou Lex Luthor, Gotham City et Metropolis. On n’en dira pas autant de Central City et des diverses Némésis de « l’Éclair Écarlate », pourtant pas moins charismatiques – mais allons : hormis les lecteurs de comics eux-mêmes, qui connaît vraiment Captain Cold ou le Professor Zoom ? Flash impose un article plus général, récapitulatif si ce n’est tout simplement introductif.

jeudi 21 septembre 2017

Mon King à moi (et rien qu'à moi)

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - Hors-série N°2]

Stephen King fête aujourd’hui ses 70 ans et nom d’une pipe andalouse, cela méritait bien un hommage. Et un second Mes livres à moi, après celui consacré il y a déjà huit ans à Needful Things (Bazaar). Parce que s’il est un auteur qui a joué un rôle plus que déterminant aussi bien dans l’évolution de mes goûts littéraires que dans la construction de mon imaginaire, c’est bien Steve. Un type que j’ai découvert à l’âge de douze ou treize (peut-être même moins) et qui est instantanément devenu l’un de mes meilleurs amis – le seul auteur, sans doute, que je considère plus ou moins consciemment comme un ami (je le mets en italique car cela fait partie de l'hommage). A peine pubère, King m’a pris par la main et m'a fait découvrir des tonnes de choses, des auteurs bien entendu (serais-je devenu inconditionnel de Faulkner sans son héritier le plus indigne aux yeux de la critique ?), des courants littéraires tout entiers (il n’y a pas meilleure introduction au roman noir que ses ouvrages, même si très peu d’entre eux peuvent paradoxalement entrer dans ce genre), et même des groupes de musique (l’auteur est un véritable fétichiste du rock’n’roll des années 50 à nos jours, avec une connaissance quasi wikipédiesque de la période 60/70).

vendredi 31 mars 2017

Décadence de la Décadence

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°63]
Monsieur de Phocas - Jean Lorrain (1901)

Jean Lorrain est arrivé après, bien après la bataille du Décadentisme. En 1901, pensez donc. Plus de quinze après À rebours ou Le Crépuscule des Dieux. Plus de dix ans après la mort de Barbey d’Aurevilly. En 1901, ce courant qui n’a jamais reconnu en être un que du bout des lèvres est déjà en voie d’extinction. Ses théoriciens sont désormais des auteurs installés, certains bien grassouillets, d’autres en plein reniement. Paris est passée à autre chose, si tant est qu’elle ait jamais accordé plus qu’une attention polie à ces auteurs pédants, versatiles, dépressifs et de surcroît, pour un certain nombre d'entre eux, notoirement homosexuels. Ce n’était pas Jean Lorrain, plus connu pour ses activités de chroniqueur mondain que pour son œuvre littéraire, qui allait y changer quelque chose. Ou peut-être bien que si. On disait que Huysmans, pourtant peu connu pour tresser des couronnes à ses suiveurs, s’était enthousiasmé pour son nouveau roman. On disait plein de choses, alors, à Paris. Et cela énervait beaucoup Jean Lorrain, dont le métier était plus ou moins de les compiler – ces choses.

mardi 18 octobre 2016

"Je suis, je vis ; j'attaque, je détruis"

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - Hors-série]

La simple évocation de Hervé Bazin renvoie à Vipère au poing, et la seule évocation de Vipère au poing renvoie à l'enfance. Plus qu'un livre, peut-être un tout petit peu moins qu'un classique, le premier roman de Bazin est une odeur, une effluve, pour toute personne de ma génération – ou de celle juste avant, ou de celle juste après. Vipère au poing sent la fiche de lecture, le polycopié qui pue (pléonasme), la campagne et son inquiétant silence à la nuit tombée, et les téléfilms pédagogiques d'Antenne 2 – si ce n'est de l'ORTF. Grand succès au moment de sa parution en 1948, il devint un hit des CDI dans les seventies et un best-seller des salles de cours dans les années quatre-vingts. Bazin lui-même n'y pouvait pas grand-chose, et on ne pouvait guère l'accuser d'y avoir prêté le flanc. Rien ne prédestinait en effet ce petit roman autobiographique à une telle postérité académique, a fortiori parce qu'il dégueule d'une telle rage et d'une telle frustration que l'on ne peut qu'imaginer la surprise de l'auteur à voir son Jean Rezeau ainsi canonisé de son vivant. Nous parlons bien d'un livre, lui-même initiateur d'une trilogie, dont l'axe principale est la pulsion meurtrière du narrateur à l'égard de sa génitrice. Et un peu plus sans doute – mais certainement pas moins : Bazin ne s'écartera jamais de ce projet, ne cherchera jamais à amorcer le plus petit commencement de réconciliation, et s'il s’attèlera à nuancer la figure légendaire et monstrueuse de sa Folcoche dans le dernier – et meilleur – volet (Cri de la Chouette), jamais la haine viscérale qui secoue son protagoniste ne s'éteindra pour devenir plus acceptable aux yeux du gentil éducateur. Ma mère fera sacrément la gueule, le jour où mon petit frère écrira dans sa fiche de lecture s'être reconnu dans le héros. Voilà ce qui arrive quand on force les mioches à lire des livres parus quatre-mille ans avant leur naissance.

vendredi 16 septembre 2016

Son of a Bitch

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) N°62]
Batman : Year One - Frank Miller & David Mazzucchelli (1987)

Je n'ai jamais été un grand fan de Frank Miller. Non pas tant en raison de ses prises de positions politiques (dont je me bats d'autant plus les steaks que la plupart des héros DC Comics, à commencer par Batman, ont toujours été un brin réacs sur les bords) que parce qu'il incarne à mes yeux une espèce de quintessence de l'auteur de comics chiants et maniérés qui se prend très au sérieux. Un genre d'Alan Moore paroxystique et raté (car l'auteur de Watchmen ou From Hell est un génie, lui) dont l'égo démesuré non seulement l'aurait empêché de s'améliorer, mais l'aurait encore encouragé à se complaire dans une forme de médiocrité esthétique merveilleusement incarnée par Sin City (aka la série de comics la plus surestimée de tous les temps). Sans surprise, c'est dans les balbutiements de son travail qu'il m'a toujours paru le plus inspiré (soit donc, en gros, Daredevil – encore qu'il y ait pas mal à dire aussi à ce sujet), quand le reste de son œuvre oscille entre les bonnes idées réduites en bouillies (The Dark Knight Returns était excellent mais n'aurait jamais dû avoir de suite), les trucs éculés ultra-sentencieux (Ronin) et les daubes vénérées par des légions d'incultes (Sin City, donc, mais ça marche aussi avec 300). Ajoutez à cela un égo d'une taille inversement proportionnelle à la qualité intrinsèque de son œuvre, saupoudrez d'un soupçon d'hypocrisie assez déplaisant (Miller crache depuis vingt ans sur une industrie sans laquelle il ne serait rien et pour laquelle il n'a jamais cessé de travailler, même une fois devenu une superstar)... et vous comprendrez aisément que la dernière chose que j'avais envie de faire était de l'évoquer dans la rubrique la plus passionnée et fétichiste de ce blog.

vendredi 12 août 2016

"Personne n'intéresse personne."

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°61]
La Peau et les Os – Georges Hyvernaud (1949)

Hyvernaud a déboulé dans mon existence en dévastant tout sur son passage. Une décennie plus tard, je me demande comment il aurait pu en être autrement. Certains auteurs s'installent dans la durée. Ils prennent leur temps, se révélant un peu plus à chaque ouvrage. Hyvernaud n'a écrit que deux petits livres ramassés sur eux-mêmes, compacts – moins de deux cents pages chacun. Il ne s'invite pas dans votre bibliothèque : il s'y impose, sans s'excuser de demander pardon et à coups de poings s'il le faut.

samedi 19 mars 2016

"Bien sûr, que c'est une histoire de Superman"

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°60]
Kingdom Come - Mark Waid & Alex Ross (1996)

Commencer à parler de Kingdom Come revient presque toujours à rendre hommage à Alex Ross. Son style unique, immédiatement reconnaissable, à la fois démesurément pictural et saisissant de réalisme dans les expressions, a fini au fil du temps par totalement éclipser l’œuvre elle-même, qui s'exposait encore à Paris il y a deux ans, comme ça : privée de son âme, arrachée à tout contexte. Ce n'est pourtant faire offense à l'un des illustrateurs les plus respectés de sa génération que de remarquer que ce n'est pas un hasard si c'est ce livre-ci, plus qu'aucun autre, qui lui vaut encore aujourd'hui un culte fervent chez nombre d'amateurs de comics. J'avoue que je ne suis pas son plus grand fan, son photo-réalisme pouvant aisément paraître pompeux et maniéré lorsqu'il n'est pas mis au service d'une histoire forte (voir par exemple ses World's Greatest Super-Heroes1). Si sa technique est admirable, il m'a ainsi toujours semblé très étonnant que Kingdom Come lui soit toujours résumée, car c'est bien l'alliance du fond et de la forme qui en fait ce qu'elle est – à savoir, très vraisemblablement, la meilleure (mini)série DC Comics des vingt dernières années, au point que son écume n'en soit jamais tout à fait retombée. Suffisamment la meilleure pour qu'elle soit la première (mais pas la dernière) bande-dessinée sélectionnée pour cette rubrique. Et ça, peu importe que Mark Waid ne soit pas le premier initiateur du projet : il n'y est pas pour rien.

samedi 20 février 2016

Le Bonheur dans la Triche

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°59]
Le Pendule de Foucault - Umberto Eco (1988)

Je ne me rappelle pas vraiment ma lecture du Nom de la Rose. Je me rappelle l'avoir aimé, plus que le film, mais je me rappelle à peine l'avoir lu. N'ayant aucun souvenir de notre rencontre (si ce n'est qu'elle fut agréable), Umberto Eco ne pouvait prétendre entrer dans ce Panthéon du Golb que de manière détournée, en trichant, par une porte dérobée ou un passage secret – idée qui lui aurait certainement plu. Fidèle à sa réputation d'être facétieux, il choisit donc le moyen le plus improbable pour changer ma vie de lecteur – un moyen où il avait 99 % de chances se perdre avant même de franchir la porte de ma chambre : aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il est passé par mon père. Qui, m'ayant vu me délecter du Nom de la Rose (et s'en souvenant visiblement mieux que moi) eut l'idée soudaine de m'en parler, concluant la discussion  le monologue en affirmant que Le Nom de la Rose était formidable, à la différence du Pendule de Foucault, ce truc prétentieux "qui nécessitait d'avoir fait dix ans d'études pour y comprendre quoi que ce soit".

lundi 15 février 2016

Le Cannibalisme, cet art mineur et mésestimé

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°58]
Anissa Corto - Yann Moix (2000) 

Cela peut sembler étonnant aujourd'hui, mais Yann Moix n'a pas toujours passé ses samedi soirs à hanter les plateaux télés en jouant aux legos avec ses subordonnées. Il n'a pas toujours exercé le métier de procureur cathodique (même s'il a toujours été doué pour les réquisitoires), et n'a pas toujours distillé des leçons de morale à grand renfort de citations arrachées au plus petit commencement d'espace-temps (même s'il a toujours eu un goût assez prononcé pour le name dropping). En fait, il s'est même trouvé une époque où Yann Moix ne passait jamais à la télé, si ce n'est dans C dans l'air pour défendre le langage SMS (véridique), et en nourrissait à l'évidence une certaine frustration. C'était bien avant la forfanterie et le triomphe immodeste post-Renaudot. Bien avant Podium, le mauvais film à succès comme le très bon livre. C'était encore bien avant que ses ouvrages ne deviennent plus tordus que tortueux, suite à sa décision subite de tous les baser sur les expérimentations lourdingues du plus mauvais d'entre eux (Partouz). Yann Moix n'était pas très connu, écrivait ici ou là (je me rappelle vaguement un émouvant portrait de Neil Young dans Marianne)1, en tout cas pas suffisamment pour que quiconque le reconnaisse dans la rue, et c'est ainsi qu'un beau matin, il eut l'idée saugrenue (mais très drôle) d'acheter une page de publicité dans je ne sais plus quel journal afin d'inciter ses lecteurs (qui se comptaient sur les doigts d'une main) à le contacter pour lui dire ce qu'ils avaient pensé de son dernier roman. "Appelez Moix !" clamait l'affiche. M'est avis qu'il a dû être très content, Yann, le jour où il a créé son compte Facebook.

lundi 4 mai 2015

Knowledge Is Power

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°57]
A Judgement in Stone [l'Analphabête] - Ruth Rendell (1977)

"Eunice Parchman killed the Coverdale family because she could not read or write."

Si je ne traduis pas cette phrase, une fois n'est pas coutume, ce n'est pas parce qu'elle est très simple à comprendre (même si elle l'est, aussi). C'est parce qu'elle est importante. Pour la suite du récit, et surtout pour moi. Il s'agit de la première phrase du premier livre que j'ai lu en version originale. Il y a très, très longtemps. Dans une autre vie où il m'avait fallu des semaines... peut-être des mois, avant d'en saisir toute la portée (je parle bien de la phrase - pour le roman lui-même, il faudrait sans doute compter en années). Une vie où, maintenant que j'y pense, il m'arrivait bien souvent de ne pas saisir du tout la portée de ce que je lisais, mais d'adorer le lire malgré tout. Beaucoup de Mes livres à moi (et rien qu'à moi) le sont devenus ainsi. Après que j'ai dû les relire et les re-relire, les désosser chapitre après chapitre, pour leur arracher un simple quelque chose et pour y trouver à peu près tout sauf ce que je cherchais. Un souvenir, une émotion. Une idée ou une minuscule - et probablement fausse - vérité qui m'aura accompagné au fil des années sans trop que je sache pourquoi, et tout à fait indépendamment de valeur intrinsèque de l'ouvrage en question.

samedi 6 juillet 2013

"Il n'y a pas de planète qui tienne"

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) N°56]
La Vie immédiate - Paul Eluard (1932)


Je lui prêtais ma plume et elle me prêtait son corps. C'était un échange de bons procédés qui me convenait bien, et sans doute mieux à elle. J'étais tout petit, à l'époque... dix-sept ? Dix-huit ans ? Enfin, je débarquais à la fac - à la ville - et c'était il y a très longtemps, et elle était un bien meilleur coup que moi, qui avais une bien meilleure plume qu'elle. Tout le monde s'y retrouvait, à commencer par moi qui avais tant de peine pour me trouver. Cela ne me dérangeait-il pas, demanda-t-elle un soir, de me taper tout le programme de deuxième année ? J'ai souri et lui ai laissé le loisir de formuler correctement sa phrase.

lundi 18 mars 2013

The Best of the Best

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°55] 
I Married a Communist - Philip Roth (1998)

C'est peut-être un détail pour vous. Pour moi, ça veut dire beaucoup : demain, Philip "ce bon vieux Philou" Roth fêtera ses quatre-vingts ans. Ce n'est rien. Une broutille. Un chiffre. Ou peut-être pas, puisqu'il annonçait il y a peu être devenu sec comme un biscuit avarié et sérieusement songer à raccrocher les gants. Ce que le bons sens ne saurait totalement déplorer, tant ses deux/trois derniers ouvrages se sont en effet avérés trop loin - et dans le même temps trop proches - du grand Philip Roth, de l'increvable Philip Roth... de celui dont il y a encore six ou sept ans encore on pensait qu'il continuerait de défier temps, raison et histoire. Ça oui, on le voyait bien devenir un écrivain centenaire continuant de surclasser la concurrence, toujours, encore, inlassablement. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Ce le sera peut-être demain. Je ne crois pas que le génie soit une donnée quantifiable, un truc qui soit susceptible de disparaître du jour au lendemain, avec le temps et donc l'âge. Ce qui est certain, c'est que Phillip Roth méritait bien de voir son Mes livres à moi (et à rien qu'à moi) (évidemment prévu de longue date, d'autant que j'ai déjà consacré plusieurs billets à ce roman précis) paraître à l'occasion de ses quatre-vingts ans. Même David Bowie n'a jamais eu l'insigne honneur d'un article du Golb pour son anniversaire. Mais il est vrai que Philip Roth est un cas tout particulier : si l'on excepte quelques auteurs encore trop tendres pour que cela signifie quoi que ce soit, il est en effet le seul - le seul - écrivain dont tous les livres ont été évoqués au moins une fois dans ces pages. Surtout, il a cette particularité, rarissime dans cette rubrique (ou dans son pendant musical), d'être cité ici pour des raisons quasi objectives (entendre par-là : se rêvant comme telles). Sur le papier, rien - ou peu de choses - ne justifie la passion que je nourris pour cet auteur depuis plus de quinze ans. L'univers de Philip Roth, si j'y retrouve bien quelques petites choses (notamment son rapport à l'autobiographie et ses perpétuelles interrogations identitaires), n'est pas ce qui se fait de plus proche de mon existence. Jamais il ne m'a pris aux tripes, bouleversé, troublé pour avoir trop bien écrit ce que je n'aurais pas même su dire. Non : Philip Roth est une légende golbienne parce qu'il est le meilleur. Tout simplement le meilleur. Le meilleur conteur, le meilleur styliste, le meilleur penseur, le meilleur concepteur de la littérature contemporaine. Une preuve ? Chaque année, on parle de lui pour le Nobel, et chaque année, il le loupe. Si ça, ce n'est pas irréfutable...

jeudi 14 février 2013

Amour des feintes

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) N°54]
Tender Is the Night [Tendre est la nuit] - Francis Scott Fitzgerald (1934)

Il y a deux manières d'aborder l’œuvre de Francis Scott Fitzgerald : la mauvaise, et la mienne. Manque de chance, personne ne m'a jamais demandé de rédiger les manuels d'histoire littéraire, ni même le plus petit Que sais-je ? consacré à l'auteur. Je n'aurais d'ailleurs peut-être pas accepté, étant d'un naturel assez paresseux. Une chose est sûre : Fitz est condamné à être dans l'imaginaire collectif "le chef de file de la Génération perdue et émouvant représentant de L'Ère du Jazz" (je cite Wikipedia ; j'aurais pu citer n'importe quel dictionnaire). Bullshit, double bullshit, triple bullshit. On ne devrait jamais - JAMAIS - réduire un grand artiste à une époque. On devrait jamais - JAMAIS - en faire l'esclave d'un contexte, quel qu'ait été l'impact de ce contexte sur son travail. Lier l’œuvre de Scott Fitzgerald aux années folles revient à ne rien en dire ; c'est une aberration historique (le travail de l'auteur s'étend sur deux décennies), thématique, littéraire, aberrationnesque, qui dans le fond se base plus sur son existence tumultueuse et son mariage orageux que sur les textes eux-mêmes, pour la plupart (et à l'exception notable de Tales of the Jazz Age) d'une splendide intemporalité dans leur manière de scruter les drames les plus intimes - les plus banals, donc.