samedi 29 août 2015

Hannibal - Ça, c'est un baiser

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[Taux de spoil : 22 %] Un souffle. Une étreinte. Une chute. Et bien sûr, du sang. Beaucoup. Des litres. L'histoire d'amour la plus déviante et gore de ces dernières années s'est achevée exactement de la manière dont on rêvait qu'elle s'achève : dans un moment de tendresse post-coïtale après avoir été, enfin, consommée. L'image est belle. Toute la série aura été belle. C'est quelque chose que même ses détracteurs n'auront su lui enlever, cet esthétisme, cette préciosité qui en ont fait tellement plus qu'un thriller - une œuvre unique dont on aura peiné à dire du mal, même dans ses moments les plus faibles. Le simple fait qu'une telle série existe (enfin, ait existé), sur un grand Network de surcroît, avait quelque chose de si miraculeux qu'on aurait bien mauvaise grâce de lui reprocher ses excès. Pour leurs adieux à la scène, Bryan Fuller et son serial-killer gourmet ont mis les petits plats dans les grands et semblent avoir voulu aller jusqu'à l'extrême limite de ce qu'il était possible de diffuser sur NBC, en terme de poésie macabre et violente.

Car si le couperet est tombé peu après la diffusion du troisième épisode, la structure-même de la saison 3 (divisée en deux arcs narratifs très denses et séparés par une ellipse de trois années) comme l'évolution de ses personnages tendent plutôt à confirmer que la messe était dite en interne depuis un moment, et qu'il n'a jamais été sérieusement question d'une saison 4 sur Netflix ou ailleurs1, si ce n'est dans les rêves des fans plus dévots1. Le final diffusé cette semaine, pour n'en être pas moins ouvert, avait tout d'une ultime conclusion, vers laquelle l'intrigue avançait inexorablement depuis plusieurs semaines. S'il est des séries dont on n'aura jamais de cesse de regretter l'annulation, Hannibal en fait d'autant moins partie que l'on sait désormais qu'elle s'achève exactement tel qu'on pouvait l'espérer (tout au plus pourra-t-on regretter que le plan final entre les deux héros soit un tout petit peu moins fort que le frémissant "I forgive you" de la saison précédente, auquel il fait directement écho). They finally did it! Impossible d'aller plus loin avec cette histoire – ce couple. Et impossible de ne pas se dire qu'il est déjà exceptionnel d'être parvenu à tenir durant trois ans – TROIS ANS ! – avec une telle série, aussi sombre, aussi violente... aussi avide superlatifs. Pour un bon moment sans doute, Hannibal restera la série la plus cérébrale, la plus complexe, la plus baroque, la plus littéraire, la plus esthétisante, la plus morbide, la plus psychédélique, la plus malsaine, mais encore la plus verbeuse et très certainement la plus prétentieuse qu'on n'ait jamais vu sur un grand Network - voire à la télévision, tout court. Hormis le sexe, quasi absent à l'écran (NBC oblige) alors que la tension sexuelle occupe chaque plan, chaque réplique, chaque silence... tout ce qu'elle aura entrepris, elle l'aura abordé avec la même radicalité ; et tout ce qui aura déjà pu paraître radical dans les deux premières saisons aura semblé encore plus exacerbé dans ce double dernier chapitre montant d'un nouveau cran dans les ambitions artistico-hémoglobiniques.


De par ses différents choix narratifs (la subdivision en tête), le résultat aura certes été un peu inégal. Le problème des artistes qui osent tout, c'est qu'il leur arrive également d'oser leurs mauvaises idées (le personnage assez inutile de Chiyoh, la transition trop brutale entre les deux arcs) ; en exacerbant à peu près tout ce qui lui tombait sous la main (thématiques, caractères, violence), Fuller a parfois eu tendance à exacerber les défauts d'une série qui déjà, dans sa grandiose saison 2, pouvait aisément perdre le spectateur distrait, et l'on aura parfois été à deux doigts de décrocher tant les enjeux et les motivations de certains personnages ont pu paraître nébuleux2 (probablement faute de place et de temps). On pourrait cependant difficilement qualifier cette ultime saison d'autre chose qu'exceptionnelle tant elle aura multiplié les morceaux de bravoure visuelle, les séquences renversantes et les dialogues surchargés d'intensité – particulièrement dans l'arc italien. Autrefois "juste" anxiogène, Hannibal a viré claustro en abattant les dernières cloisons entre réalité et fantasme, rendant son univers de plus en plus allégorique et impalpable le temps de ces sept épisodes crépusculaires, tant et si bien qu'à l'instar de protagonistes emmurés dans leurs psychés malades, le spectateur finit lui-même par boire la tasse. Qui sont-ils, que font-ils, que veulent-ils ? Bedelia est-elle touchante ou cinglée ? Prisonnière ou complice ou amante ? Et Will ? Que fait Will ? Qui est Will ?


En dépit d'une réalisation comme toujours incroyable et bourrée de trouvailles, l'adaptation de Red Dragon aura pu paraître plus convenue, Fuller n'étant pas parvenu à s'éloigner autant qu'il l'avait promis des deux précédentes versions de cette même histoire – mais il fallait oser, on en attendait pas moins de sa part. Force ou faiblesse selon le degré de fanatisme que chacun nourrira à l'encontre du personnage de Lecter, Hannibal est passée au fil des années du rang de prequel à quelque chose de plus étrange et mutant opérant tout bonnement une réécriture complète de l’œuvre de Thomas Harris (auteur qui ne s'exprime quasiment jamais publiquement et dont on se demande, une fois n'est pas coutume, ce qu'il a bien pu penser de tout cela). L'illustration presque parfaite de ce que devrait toujours être une bonne adaptation tant Fuller a donné le sentiment de totalement s'approprier les personnages tout en restant toujours (relativement) dans les clous ; après avoir affiché fièrement sa rupture avec la continuité des livres/films en saison 2, la série n'a eu de cesse de revenir au mythe fondateur, dont elle n'a jamais réellement cherché à s'affranchir... tout en en étant dans le même temps si radicalement différente qu'on se plaît presque à imaginer que Hannibal a sans doute pour un bon moment tué la franchise dont elle porte le nom. La vérité, c'est que cela fait bien longtemps qu'on a cessé de penser à Anthony Hopkins en entendant le nom du Monstre. Qu'à part dans l'arc du Grand Dragon Rouge, on n'a quasiment plus jamais pensé aux différentes versions depuis la fin de la saison 1. Que Will Graham n'a désormais plus aucun autre interprète que le bouleversant Hugh Dancy, et qu'on considère qu'il a toujours été acquis que les aventures de Lecter étaient avant toute autre chose une histoire d'amour platonique et partouzarde totalement déphasée. Quant à Clarisse Sterling, que de nombreux fans ont espéré voir débouler un jour, laissez-moi juste vous dire que je ne sais pas qui est cette personne, mais qu'elle n'a sûrement pas l'élégance froide et inquiétante de Bedelia Du Maurier (la jeune inconnue Gillian Anderson lance sa carrière de la plus belle des manières).


Bien sûr et avant toute conclusion, il faut aussi avoir la bonne foi de noter que la série a pris par moments des chemins tortueux voire abscons. Rarement la sensualité aura paru aussi prise de tête que dans Hannibal, série que j'étais personnellement incapable de regarder en journée tant le même épisode qui me captivait le soir venu avait tendance à me barber à la lumière du jour. Capable de fasciner certains, elle était sans doute tout aussi capable d'en insupporter d'autres, avec ses conversations philosophiques interminables, ses obsessions morbides aux confins du dégueulasse (voir la toute dernière image post-générique) et la fâcheuse tendance de ses personnages à sembler vivre dans une autre dimension que la nôtre, pas tout à fait régie par les mêmes codes, la même morale, les mêmes pulsions3. Mais ce qui à n'en pas douter a rebuté une bonne partie du public, et explique aujourd'hui sans peine son annulation, concorde précisément à en faire une œuvre si particulière, à laquelle on peut d'ores et déjà promettre une destinée culte. Pour le meilleur et pour le pire, jusque dans ses défauts et ses faiblesses, Hannibal était une série unique en son genre, dont le style, l'identité ou l'univers ne ressemblaient à rien – pas même aux œuvres dont elle était adaptée. Si les bonnes voire excellentes séries pullulent aujourd'hui, le lissage est général (même voire surtout sur le câble) et les OVNIS, de plus en plus en rares. Avec Community, c'est le second à s'éteindre en l'espace de seulement quelques mois. Et si l'un et l'autre ont eu une fin parfaite, cela ne suffira pas à ce que l'on s'en satisfasse.

Hannibal (saison 3), créée par Bryan Fuller d'après l’œuvre de Thomas Harris



(1) Fans qui, soit dit en passant, ne se rend(ai)ent visiblement pas compte que l'esthétisme intégriste de Bryan Fuller a un coût que seule une Major était a priori capable de prendre en charge.
(2) Si l'évolution d'Alana Bloom fut délectable, on ne peut pas dire qu'elle ait été très cohérente ni compréhensible, particulièrement en ce qui concerne sa relation avec Margot Verger... 
(3) Les rôles secondaires ont d'ailleurs presque complètement disparu vers le milieu de la saison 2 ; à vrai dire, même les figurants sont depuis aux abonnés absents, sans doute pour... figurer l'enfermement dans lequel vivent les protagonistes... mais cela n'en reste pas moins assez fatigant par instant.