jeudi 6 août 2015

American Gothic - Shérif, fais-moi peur

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Pour introduire American Gothic, on pourrait presque parler de "Profit du fantastique". En admettant bien sûr que tout le monde sache automatiquement de quoi je parle en évoquant Profit, ce qui n'est pas gagné (sachez qu'il n'est jamais trop tard pour parcourir les archives du Golb). Les deux séries présentent en tout cas un certain nombre de points communs, outre celui d'avoir été diffusées durant la même saison pour des audiences à peu près similaires – c'est-à-dire consternantes (pour l'époque). En avance sur leur temps à défaut d'être réellement visionnaires, l'une et l'autre préfiguraient un certains nombres de shows et de tendances des années 2000-10, ont été programmées n'importe comment (rivaliser avec Profit sur ce point n'est pourtant pas donné à tout le monde !) et, surtout, plaçaient au premier plan un protagoniste absolument maléfique, corrompu, psychopathe... bref : une parfaite anomalie dans le système encore très policé des Networks américains des années quatre-vingt-dix. Nous parlons ici d'une époque où la révolution par le câble n'a pas encore eu lieu, où le feuilleton est en train de tomber progressivement en désuétude, où même la fantaisie libératrice de Buffy n'existe pas encore. En somme, une époque où proposer quelque chose d'aussi ambitieux et dérangeant qu'American Gothic (ou Profit) relève pour partie du sacerdoce – si ce n'est de la folie douce.

Déjà très sudiste mais bien plus inquiétant et beaucoup moins sympathique que dans The Good Wife, Gary Cole incarne ici le shérif diabolique d'une petite ville de Caroline du Sud, Trinity, sur laquelle il règne sans chichis ni partage. Idole de journalistes à sa botte, maire occulte (dans tous les sens du terme) de la bourgade, Lucas Buck cache (très mal) sa nature tyrannique derrière son sourire avenant, et terrifie tout son petit monde sans craindre rien ni personne. Il faut dire qu'il a un argument de poids pour parvenir sans trop de mal à se faire respecter : il est le Diable incarné, ce qui a évidemment tendance à étouffer tout semblant de contestation. Au fond d'eux, la plupart de ses administrés savent que cet homme qui les terrorise mais à qui ils doivent tant n'est pas tout à fait... un homme, justement ; aucun cependant n'ose vraiment le formaliser, de peur sans doute de déchaîner la colère de celui qui se présente comme le protecteur de la ville, le bienfaiteur autoproclamé qui s'invite dans les écoles pour distiller la bonne parole auprès des enfants... le Héros auquel les femmes succombent et les hommes s'identifient – même si ni les unes ni les autres ne le font franchement de leur plein gré. Que quelqu'un tente de résister qu'une sacrée pluie d'emmerdes s'abattra sur lui – si tant est qu'il survive au courroux de celui que tous appellent affectueusement Lucas, comme si cette familiarité maladroite pouvait le ramener à un statut d'être humain dont il n'use que lorsque cela peut servir ses intérêts.

Ah ! Le charme suranné des photos promos d'avant Photoshop 3.0...

Autre temps autres mœurs, on ne peut s'empêcher de se dire que si American Gothic était une série contemporaine, la partition de Lucas Buck serait sans doute un peu plus subtile. Non que le jeu de Gary Cole ne soit pas fin : tour à tour séducteur et glaçant, sarcastique ou carrément brutal, il est absolument exceptionnel du début à la fin, et parvient souvent à lui seul à conférer de la profondeur à la scène la plus anodine. C'est justement parce que l'acteur est en feu et que son shérif préfère utiliser la lâcheté de ses concitoyens plutôt que la violence que l'on peut regretter que les scénaristes jouent très peu avec l’ambiguïté du personnage, dont la nature surnaturelle ne fait dès le départ aucun doute. Conformément à ce qui se faisait souvent à l'époque, la série prend le problème dans le sens contraire, s'attelant à nuancer progressivement le caractère démoniaque de Buck, qui pourra même s'avérer occasionnellement un allié utile dans des circonstances extrêmes. Car figurez-vous que le Diable lui-même a un cœur, des sentiments, même si ceux-ci s'expriment d'une manière légèrement déviante (à quoi bon demander gentiment quand il est beaucoup plus amusant de manipuler les gens pour arriver à ses fins ?) Toute l'intrigue principale de la série repose ainsi sur sa quête – puis sa découverte – d'une paternité à laquelle il semble profondément attaché, lui qui tente de récupérer son fils illégitime, Caleb, afin de lui inculquer les vraies valeurs de la vraie vie des démons – non sans avoir préalablement (on ne se refait pas) poussé sa mère au suicide, puis assassiné sa sœur et son père légitime.

N'y allons pas par quatre chemins : visuellement, tout cela a fort mal vieilli. Il en va certes toujours ainsi des expériences d'archéologie télévisuelle, mais c'est particulièrement le cas concernant des séries ayant sauté sur les innovations technologiques de l'époque, qui semblent toutes bien ringardes aujourd'hui, et font finalement beaucoup plus que leur âge. American Gothic, dont le budget n'était déjà pas le même que pour sa descendante American Horror Story, ne lésine pas sur les effets spéciaux cheap et les morphings kitsch au possible, ce qui fait de certaines scènes qu'on imagine conçues pour être effrayantes de grands moments de comique involontaire (mention spéciale à celle où le fœtus d'une échographie se met à interpeller sa mère). L'écriture elle-même n'est pas exempte de stigmates d'une époque où les Networks ne voulaient pas entendre prononcer le mot "feuilleton" et imposaient des "séries bouclées" (même l'expression est tombée en désuétude), quitte à couper sans pitié ce qui dépassait. Non seulement on sent les scénaristes un peu paumés par moment, ne sachant pas vraiment comment raconter leur histoire horrifico-biblique dans ces conditions, mais comme si cela ne suffisait pas les épisodes sont disposés dans le désordre (aussi bien à l'époque que sur les DVDs édités en 20101), et certains tout bonnement caviardés. Preuve d'un véritable acharnement à changer la nature-même de la série, trois des quatre épisodes restés inédits sont des moments clés de sa trame générale, recelant des révélations et/ou des évolutions essentielles dans les interactions entre les personnages, au point qu'on se demande sincèrement ce que le spectateur de l'époque aura pu piger à toute cette histoire2.

Caleb Temple, le Bon Diable sans confession

Vingt ans plus tard, la série fonctionne pas mal sur ces lacunes, même si son côté œuvre maudite, contrairement à (au hasard) Profit, ne lui a jamais valu le statut culte auquel elle aurait pu aspirer. Le premier sentiment qui saisit le spectateur au moment du visionnage est la surprise face à un show en total décalage avec son époque, aussi bien par son aspect extrêmement sombre (chaque personnage, même le plus doux et même les enfants, est littéralement esclave de ses pulsions) que par sa liberté de ton (les métaphores sexuelles y abondent) ou son décorum (à l'époque, il n'est pas si courant de croiser des séries se déroulant au fin fond de la cambrousse et dont certains personnages secondaires ont souvent des accents à couper au couteau). Il faut un certain temps avant de réellement pouvoir regarder la série pour elle-même plutôt que comme l'OVNI qu'elle était sans doute alors, évaluer ceux de ses défauts n'étant pas immédiatement liés à ses contraintes de production et aussi, heureusement, apprécier ses nombreuses qualités.

Peu de titres des années quatre-vingt-dix peuvent en effet se targuer de proposer des ambiances aussi envoûtantes, moites et sexuées, sans même parler du montage parfois épileptique qui accouche de quelques moments délicieusement cauchemardesques. Si American Gothic se fait rapidement une spécialité d'avoir plein d'excellentes idées qu'elle n'exploite que très peu, les épisodes sont dans l'ensemble d'une grande qualité, bourrés de détails amusants ou inquiétants, et jouent habilement avec tous les archétypes du genre diabolique. Et puis bien sûr, il y a ce casting dont le plus petit second rôle fait aujourd'hui office de vieux routier de la télé, et que l'on qualifierait sans doute de XL s'il était celui d'un show de 2015. Outre Cole, on trouve ainsi une très bonne Paige Turco (actuellement à l'affiche de The 100 et de Person of Interest), un excellent Nick Searcy (l'inimitable Art Mullen de Justified), Sarah Paulson (pilier de – devinez qui ? – American Horror Story) ou même... oui Messieurs, et surtout oui Mesdames : Jake Weber, aka Joe Dubois, aka le sex symbol ultime pour une toute une génération d'habitué(e)s du Golb. Ici trentenaire même pas joufflu, il se montre plutôt très convaincant en médecin brisé s'opposant sans trop le savoir aux forces du mal (mais qui disparaît malheureusement avant la fin de la saison suite aux pressions de CBS, qui trouvait sans doute que son personnage torturé n'était pas assez héroïque et glamour3).

Hello, Ladies

Surtout, il y a Lucas Black, vu depuis dans Jarhead et tout un tas de trucs beaucoup moins classes, avant tout inoubliable dans Friday Night Lights (le film), qui âgé seulement de treize ans à l'époque porte un sacré paquet d'enjeux sur ses frêles épaules. Regard noir et accent chantant, il interprète avec une intensité rare le rôle difficile – parce que tendant par nature vers la caricature – du fils-du-Diable-qui-peut-basculer-d'un-côté-ou-de-l'autre, et s'approprie même la scène la plus terrifiante de toute la série le temps d'un final absolument barge. Oui : barge, ce mot que je n’utilise quasiment jamais et qui se prête tellement bien à American Gothic, ses ambitions parfois démesurées, son approche délibérément outrancière et son humour pas franchement sain. Alors que l'horreur s'est rarement aussi bien portée à la télévision, pour le meilleur (American Horror Story, Hannibal voire la mésestimée Hemlock Grove) comme le pire (The Strain, trois Drawas 2014 dont le prestigieux Plus mauvaise série de l'année), il n'est peut-être pas inintéressant d'exhumer celle-ci, témoignage d'une époque où s'attaquer au genre à la télévision mainstream n'était pas si facile, et certainement pas gage de buzz sur les réseaux sociaux. Si American Gothic n'est pas exempte de faiblesses et si, en un sens, elle impressionne plus qu'elle ne passionne, on passe un suffisamment bon moment en sa compagnie pour en venir à se dire que quitte à faire du reboot ou du remake à tire-larigot, ce choix-ci serait sans doute plus pertinent que d'aller déterrer Coach, Full House ou Supergirl. Après tout, le Diable est tout de même le meilleur superhéros qu'un auteur ait jamais conçu...


American Gothic, créée par Shaun Cassidy (CBS, 1995-96)



1. Le bon ordre, en version courte : 1, 2, 3, 4, 19, 5, 6, 7, 14, 13, 8, 20, 9, 10, 11, 12, 15, 21, 22, 16, 17, 18. Je vous renvoie au Wikipedia anglais pour les détails.
2. A la différence d'un Profit, annulé au bout d'un mois, American Gothic est tout de même restée un certain temps à l'antenne avant d'être déprogrammée, cinq mois pour être exact, ce qui semble à la fois très court et très très long pour une série qui, même visionnée dans l'ordre, peut parfois sembler un peu abscons. Alors dans le désordre et avec des chapitres manquants...
3. C'est en tout cas ce que l'on déduit du profil de son fade remplaçant, introduit à l'épisode 15 avec une finisse digne d'un défenseur central d'un ex-pays soviétique.