dimanche 5 février 2017

Le 10 Years After des 10 Years After #8

Entre nous, qu'y a-t-il de plus horripilant que les classements des 100 meilleurs quoi que ce soit de n'importe quel registre sur n'importe quelle période ? Probablement rien. Il est donc tout à fait logique qu'à l'occasion des dix ans du Golb, celui-ci vous propose les 105 meilleurs albums des 105 meilleurs artistes sur la période 2006-2016. Parce que Le Golb, on l'oublie souvent à force qu'il soit génial, c'est aussi l'un des sites les plus horripilants et contradictoires du Web culturel. Pour le récap intégral et évolutif, c'est sur cette page.


35. King for Day – Bobby Conn (prog fun et dansant, 2007)

Si Bobby Conn n'était personne pour moi au moment de l'ouverture du Golb, ce curieux mélange de Bowie et Jackson n'a pas mis bien longtemps à gravir les marches de mon panthéon personnel, pour finalement conquérir... oui : mon cœur, comme en témoigne sa présence dans la rubrique Mes disques à moi (et rien qu'à moi). De la plus belle des manières, qui plus est : en me faisant rire, danser et reconsidérer tout un tas de trucs profondément existentiels (soyons francs : Conn évoque au moins aussi souvent Queen que Pulp ou Lou Reed). Dandy anarcho-punk et bouffon plus ou moins assumé, il publiait en 2007 un album prémonitoire et brillant, probablement son meilleur en studio. Ironiquement, la même année, le monde s'enthousiasmait pour le lourdingue (mais assez sympathique, il faut l'avouer) Life in Cartoon Motion, résumant ainsi bien malgré lui cette œuvre baroque qui culmine avec un morceau éponyme totalement toqué : Bobby Conn, c'est Mika, mais avec du style, de la morgue et un Q.I. dépassant celui du bulot. Un mec qui a inventé le prog-rock arc-en-ciel et la protest-comptine. Bien plus qu'un vulgaire roi, en somme.

À écouter en priorité : "Love Let Me Down" & "Anybody"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Macaroni (2012)
Face B (même si rien, fondamentalement, ne ressemble à du Bobby Conn) : Further Complications, de Jarvis Cocker (2009)

34. Stanley Brinks & The Wave Pictures – Stanley Brinks & The Wave Pictures (storytellers, 2008)

105 disques compilés, ça peut sembler énorme pour le lecteur, parfois également pour le gars écrit, mais ce n'est jamais qu'un faible pourcentage de ce que Stanley Brinks a pu produire depuis dix ans – j'exagère, mais à peine. Artiste à chansons fulgurantes plus qu'à albums notables, dont je possède une collection on ne peut plus déraisonnable (une bonne quarantaine de disques à vue de pif) compte tenu de leur nombre et de leur prix de vente moyen, Brinks aurait pu ne pas figurer dans ce top, ou bien y figurer cent fois, ou encore y figurer avec un autre album... au final, je me suis arrêté à celui qui a eu droit à sa chronique dans la rubrique Mes disques (à moi et rien qu'à moi), ce qui n'était pourtant pas si évident que ça sur le papier. Il n'est pas forcément le meilleur ni le plus original, mais ce n'est après tout pas ce que je lui demandais. Il est très rare que je n'écoute qu'un seul album de Stanley Brinks, avec ou sans les Wave Pictures (il est tout aussi rare que j'écoute les Waves Pictures seules, mais c'est un autre débat). Celui-ci offre juste le meilleur ratio super chansons/émotions provoquées, mais c'est très subjectif et l'important est de vous soûler une fois de plus pour acheter autant d'albums de Brinks que faire se peut – il n'y en a quasiment pas de mauvais.

À écouter en priorité : "Hey Jane" & "Things Ain't What They Used to Be"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Another One Just Like That! (2010)
Face B : Alligator Twilight, de Stanley Brinks & The Kaniks (2012)

33. I'll Sleep When You're Dead – El-P (apocalhipop, 2007)

La seule chose au monde me faisant plus chier qu'un album de hip hop indé étant un album de producteur, il y avait en théorie assez peu de chances qu'El-P croise ma route (et réciproquement, un type se choisissant El Producto en guise de pseudonyme ne souhaitant de toute évidence pas que je vienne à sa rencontre). Je ne sais plus vraiment comment ce problème quasi structurel a pu être surmonté (il est probable que ce soit grâce au Classement des blogueurs, dont I'll Sleep When You're Dead remporta la toute première édition), mais toujours est-il qu'à partir de là, Jaime Meline et moi ne nous sommes plus quittés – il y aura par la suite toujours une petite place dans le CDG annuel pour chacune de ses sorties, que ce soit sous son nom ou avec Run The Jewels. Ce qui n'est dans le fond pas étonnant tant son univers ténébreux et atmosphérique est bien plus proche de mes goûts que bien des univers de bien des artistes pop. Obsédé par Philip K. Dick et la SF la plus élitiste, d'une inventivité sonique assez incroyable sans jamais délaisser le songwriting pur et dur, I'll Sleep When You're Dead est sans aucun doute l'album de rap que j'aurais le plus écouté ces dix dernières années, au point que j'aie eu un temps l'impression de l'entendre partout, tout le temps, y compris sur les productions hip hop les plus lointaines et improbables. Mais ça, c'est peut-être juste parce qu'il a été très influent – ou parce que je n'ai eu de cesse depuis d'écouter le moindre album de hip hop alternatif dans l'espoir (totalement vain) de retrouver un kif comparable.

À écouter en priorité : "Run the Numbers" & "Tasmanian Pain Coaster"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Cancer 4 Cure (2012)
Face B : Run the Jewels 2 (2014), avec son comparse Killer Mike


32. We Insit! – We Insist! (hard-metal-jazz-core-truc-bidule, 2014)

Un bon moyen de s'apercevoir qu'une décennie, c'est quand même vachement long, c'est de constater que We Insist!, chouchous de ce blog connus (et parfois houspillés) pour leur rareté, ont tout de même publié trois albums dans ce laps de temps. Et pas des mauvais, tant et si bien qu'en choisir un seul a été extrêmement difficile. Du moins jusqu'à ce que je m'aperçoive qu'il n'y avait pas tant match que cela : la progression du groupe parisien a été si impressionnante et dans le même temps si constante depuis ses débuts il y a déjà plus de quize ans (je ne suis pas le seul à vieillir) que ce devait être fatalement le dernier en date, peu importe que j'aie sans doute un peu plus écouté les deux précédents. Véritable aboutissement autant que réinvention, ce cru 2014, qui voyait le groupe réduit à un power-trio, démontrait que le plus pouvait décidément le moins, gagnant en efficacité ce qu'il perdait en technicité et en sur-couches diverses et variées. Pompon sur le chapeau de marin, We Insit! s'avéra un vrai succès, à son niveau, certes : mais tout de même.

À écouter en priorité : "Elijah's Spell" & "While the West Is Falling"
Aussi conseillé sur cette période (et presque autant, cette fois-ci) : Oh! Things Are so Corruptible (2007)
Face B : There's No Devils at All, It's Just the System, de Zarboth (2015), autre projet d’Étienne Gaillochet dont on ne se lasse pas facilement (non plus).

31. Au ciel – Colin Chloé (cheval fou, 2014)

L'un de mes gros regrets au terme de cette première décennie de Golb, c'est d'avoir souvent lutté pour trouver les mots justes à propos des artistes qui me tenaient le plus à cœur. L'envie de bien faire, peut-être. Ou trop. C'est que le blogueur, il n'aime pas trop qu'on le lui rappelle, n'a qu'un impact très mesuré (si ce n'est nul) sur 99.9 % de ce dont il parle à longueur d'années. Alors quand il s'amourache d'un truc plus ou moins inconnu entrant dans les 0.1 % restants, il y a de quoi être un brin tétanisé. Subitement, ta voix compte. Tu n'es pas en train d'écrire une critique parmi un océan bruissant de qualificatifs en tout genre – tu es peut-être en train d'écrire une des (voire la seule) critique digne de ce nom à ce propos. Tu n'as plus le droit d'écrire n'importe quoi n'importe comment, les choses sont trop sérieuses : il y a des vrais gens avec des vraies vies au bout du fil. Assez ironiquement, à la relecture, les deux albums de Colin Chloé ne sont sans doute pas ceux que j'aurais le plus faits souffrir de ce syndrome. Et pourtant, il n'y avait qu'à son sujet que ces réflexions pouvaient me venir. Peut-être parce que son folk-rock tout d'électricité a quelque chose de vrai, d'authentique... que je n'ai jamais réellement su saisir dans les différents textes que j'ai pu lui consacrer au fil du temps. Des vrais gens avec des vraies vies, oui. Voilà ce qui suinte, chaque fois que l'on se passe Au ciel. Des vraies vies aériennes, oniriques ou torturées, toujours poétiques – mais vraies, avant toute autre chose.

À écouter en priorité : "La Chapelle" & "La Terre nous attend"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Appeaux (2008)
Face B : Soleil noir, d'Alexandre Varlet (2010)

30. Blood Visions – Jay Reatard (ex-nouveau-Kurt Cobain, 2006)

Jay Reatard a attendu d'être mort et enterré depuis trois ans avant d'avoir droit à un article sur Le Golb (l'un de mes préférés, soit dit en passant), ce qui en un sens résume assez bien sa météoritique – mais ultra-prolifique – trajectoire. Un type toujours trop en retard ou trop en avance, qui aurait pu réaliser plein de choses et n'a laissé qu'un goût d'inachevé dans la bouche de ses quelques fans. Explosif, catchy et anxieux au possible, Blood Visions l'emporte d'une courte tête sur son seul autre véritable album solo, mais Watch Me Fall aurait tout autant pu faire l'affaire tant il évolue dans les mêmes sphères d'excellence. Il n'est d'ailleurs pas interdit de considérer que Reatard était sans doute bien plus un artiste à chansons qu'à albums, ce qui explique qu'il soit si compliqué parfois de faire le tri dans une discographie foisonnante, hétéroclite et – il faut aussi le reconnaître – très inégale. Mais allons, va pour Blood Visions, sa pochette programmatique (très glauque, très drôle) et sa formidable collection de vrais, grands tubes à l'ancienne, toujours écartelés entre passion garage et sens inné de la pop-song qui tue.

À écouter en priorité : "Nightmares" & "My Shadow"
Aussi conseillé sur cette période (avec le même enthousiasme) : Watch Me Fall (2009)
Face B : Desperation, des Oblivians (2013)


29. O'Doubt, O'Stars – Ruby Throat (folk onirique, 2012)

Quand elle ouvre ses yeux encore tout bouffis de sommeil, elle ne réalise pas tout de suite que cent années se sont écoulées. Elle tente d'abord de mouvoir son corps engourdi, puis essaie d'habituer son regard à l'obscurité. Rien. Pas âme qui vive et pas un bruit. Glissant lourdement vers son grand miroir, elle écarquille les yeux en découvrant son visage à la fois intact et usé par la fatigue. Son maquillage est parti depuis longtemps. En lambeaux, sa robe de bal la ferait presque passer pour une clocharde. Et sa couronne ? Où est sa couronne ? Incapable de s'en rappeler.... incapable de répondre à n'importe quelle question sur n'importe quel sujet, elle finit par s'écrouler sur le premier tabouret venu. Et d'une voix frêle, douloureuse, commence à chanter sa solitude. Deux cents golbodécades plus tard, le premier album solo de la Belle au Bois Dormant fera un carton sur Le Golb. Et cette fois-ci, tout le royaume sera resté éveillé.

À écouter en priorité : "Shoe" & "Stone Dress"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : The Ventriloquist (2009)
Face B : Front Row Seat to Earth, de Weyes Blood (2016)

28. Good Kid, M.A.A.D City – Kendrick Lamar (Straight Outta Compton, 2012)

Que peut-il bien rester à dire sur le deuxième album de Kendrick Lamar ? Qu'est-ce que moi, pauvre petit blogueur même pas spécialisé dans le hip hop, je pourrais bien ajouter à la litanie de choses qui ont été écrites à son sujet ou à celui de son auteur depuis deux ans et demi ? Probablement rien, si ce n'est que je n'ai eu de cesse de l'écouter encore et encore depuis sa sortie, et que si son brillant successeur l'a un temps détrôné de mes charts personnels, il a rapidement retrouvé sa place au coin de la platine. Comme un livre de chevet, mais en plus rond et musical, ou comment un récit semi-introspectif se déroulant dans un monde à des années lumières du mien a réussi à abattre toute distance et à me toucher comme si Kendrick venait me racontait ma propre enfance de brave garçon dans le quartier pas famé d'une ville pas mad pour deux sous – encore moins maad. Autant dire que ce n'est pas la moindre des performances, même si cela ne dit sans doute que peu de choses d'un album dont quasiment chaque titre mérite le qualificatif de "monstrueux".

À écouter en priorité : "Good Kid " & "Swimming Pools"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : To Pimp a Butterfly (2015)
Face B : aucune dans l'époque dans nous intéresse.

27. Several Shades of Why J Mascis (cœur d'indie-rocker, 2011)

Si on m'avait dit il y a dix que l'un des albums les plus bouleversants que j'entendrais durant les dix années à venir serait signé J Mascis, j'aurais sans doute bien rigolé. J Mascis, franchement ? Non que je n'aie pas adoré Dinosaur Jr dans ma jeunesse, hein. Qui n'a pas adoré Dinosaur Jr dans sa jeunesse ? Dinosaur Jr, en un sens, est la jeunesse. Dans ce qu'elle peut avoir de plus touchant, simple et, avouons-le, légèrement mou. C'est bien pourquoi la simple idée d'un grand disque de J Mascis publié entre 2006 et 2016, soit donc sa quarantaine sonnante et trébuchante (il est né en 65) semblait on ne peut plus invraisemblable. Et pourtant : il n'a suffit que d'une seule écoute de ce premier – vrai – album solo pour me donner envie de me pelotonner sous la couette en mangeant du Nutella (pour apprécier la performance il faut tout de même savoir, j'en ai conscience, que je ne mange absolument jamais de Nutella – et qu'à moins d'avoir 40 de fièvre, je ne fais pas non plus de sieste). Parfait dans son imperfection, on ne saurait imaginer album ressemblant plus à son auteur que ce Several Shades of Why tout doux, tout triste, qui donne envie de consoler le chanteur ou – le plus souvent – d'être consolé soi-même. La mélancolie, il y a ceux qui la proclament à ceux à qui elle colle à la peau. Ce disque rappelle qu'il n'est pas bien compliqué de sentir la différence.

À écouter en priorité : "Not Enough" & "Too Deep"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Tied to a Star (2014)
Face B : Real Emotional Trash, de Stephen Malkmus & Jicks (2008), autre vieille gloire indé qui met ses tripes sur la table... mais avec beaucoup plus d'électricité.


26. Push the Sky away – Nick Cave & The Bad Seeds (oldie but very goodie, 2013)

Durant l'essentiel de la Golbodécade, Nick Cave s'est amusé à faire un peu tout et n'importe quoi avec son look (moustache, chemise hawaïwienne) comme avec sa musique (qu'il s'est amusé à orienter vers un rock seventies goguenard mais de plus en plus en vide de sens). Alors qu'on avait encore les oreilles toutes saignantes dont son excellent Abattoir Blues, le moins qu'on puisse dire est que le choc fut violent. Nick Cave étant cependant Nick Cave, c'est évidemment pile au moment où plus personne ne l'attendait qu'il s'est rappelé à notre bon souvenir (si ce n'est à lui-même), en décidant enfin de se remettre à écrire des choses à la hauteur de sa légende. En un single ("Jubilee Street", sans aucun doute l'une des plus grandes chansons des dix dernières années), les pendules étaient remises à l'heure, mais puisqu'il était de nouveau dans de bonnes dispositions, il consentit à nous offrir un album entier se présentant comme la suite fantôme de ses chefs-d’œuvre de la fin 80's/début 90's. Du pur Nick Cave dans le texte – et dans le son ! – et en même temps, un disque ne ressemblant à rien d'autre au sein de sa foisonnante discographie, sensuel mais dur, sombre mais lumineux... comme un compromis parfait aux différentes facettes de l'artiste. Bowie ayant claqué et Philip Roth ayant officialisé sa retraite, il devient accessoirement et jusqu'à sa mort le dernier Dieu vivant du Golb.

À écouter en priorité : "Jubilee Street" & "We Real Cool"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Dig, Lazarus, Dig!!! (2008)
Face B : Grinderman, premier du nom (2007)