lundi 15 août 2016

The Sarah Jane Adventures – The Cougars Are Alright

En dix ans de Golb, je n'ai jamais été fichu de consacrer un article entier à l'univers du Doctor Who, pliant sous le poids de 35 saisons d'histoire(s) (il est sans doute et paradoxalement plus facile d'écrire une note de présentation après avoir découvert la série, qu'une de synthèse lorsqu'on en a vu tous les épisodes, toutes périodes confondues) et jamais tout à fait convaincu de l'utilité d'un tel article (écrire un long article malgré la somme de ce demi-siècle pour finir par ne rien raconter de plus que ce qui a déjà été dit mille fois durant ledit demi-siècle... pas sûr qu'il y avait matière à surmonter ma flemme naturelle). J'ai donc esquivé le départ de David Tennant, puis le 50e anniversaire, puis le départ Matt Smith, puis l'arrivée de Peter Capaldi. Je n'ai pas non plus écrit sur Torchwood (la passion a ses limites, et si ses deux dernières saisons sont brillantes par bien des aspects, on ne me verra jamais recommander à qui que ce soit une série dont les vingt-six premiers épisodes ne dépassent jamais, à leur apogée, le potable1), et n'ai même pas offert à Steven Moffat le réquisitoire qu'il aurait amplement mérité durant ses années à la barre de la série... pas plus que je n'ai pris le temps d'encenser le regain de qualité assez extraordinaire et pour le moins inattendu qu'il a imposé à sa série depuis deux ans2.

Il est donc assez ironique que le premier (et peut-être dernier) billet consacré à cette galaxie le soit pas l'entremise de The Sarah Jane Adventures, soit donc la moins connue des trois séries (elle n'est jamais passée chez nous et n'a d'une manière générale que très peu franchi les frontières du Royaume-Uni), la plus fauchée et certainement aussi, par conséquent, la moins populaire (parmi les "nouveaux" fans arrivés avec la série moderne – qui ne le sont donc plus franchement, "nouveaux" - c'est même une certitude). Rien que de bonnes raisons d'en parler sur Le Golb, en somme !

S'il ne fait aucun doute que les habitués du Whoverse savent déjà de quoi il retourne, petite présentation pour les non-initiés (non sans préciser préalablement qu'à la différence de Torchwood, il n'est nullement nécessaire d'être familier de Doctor Who pour apprécier The Sarah Jane Adventures). Journaliste de son état, Sarah Jane Smith fut dans sa jeunesse la plus fameuse compagne du Doctor, tant en raison de sa longévité (presque quatre ans) que de sa personnalité (drôle, intelligente et très indépendante... du moins par rapport à ses prédécesseures3, elle a largement contribué à façonner le concept de "compagne" devenu indissociable de la série) ou de la qualité des épisodes auxquels elle a participé (la période 1973-76, soit la fin du troisième et le début du quatrième Doctor, souvent considérée comme l’apothéose de la série classique4). Abandonnée comme une vieille chaussette un beau matin, elle a d'abord attendu, longtemps, que son mentor revienne la chercher, puis a décidé de voler de ses propres ailes, réapparaissant ponctuellement ici ou là (une première tentative de spin-off – limitée à un Christmas Special – sera tentée dès 1981... soit donc plus de cinq ans après son départ de la série, ce qui en dit long sur l'affection que lui portait le public), jusqu'à devenir une alliée occasionnelle mais fidèle du dixième Doctor. Ce retour espéré par beaucoup, qui eut lieu en avril 2006, provoqua un tel engouement que le pilote d'une nouvelle série fut produit quasiment sur le champ, pour une diffusion à l'occasion du nouvel an suivant dans la case jeunesse de la BBC.


Un choix de diffusion qui annonce la couleur, plutôt chatoyante, et joviale : si Torchwood, lancée deux mois plus tôt sur BBC Three (la filiale jeune et branchée de la chaîne), essaie péniblement d'incarner un Doctor Who plus sombre et sexué, The Sarah Jane Adventures reste dans la droite ligne la série-mère, voire revient aux sources de cette dernière : celles d'une série pour enfants au budget limité mais à la fantaisie sans bornes, ce qui tranche déjà pas mal avec le Doctor Who de l'époque (qui, sous l'impulsion de l'interprétation sur-émotionnelle et hyper intense de Tennant, devient de plus en plus sérieux), et de manière carrément brutale avec l'actuel (qui brille principalement par sa noirceur et son cynisme). Le personnage de Sarah Jane lui-même dicte ce ton retrouvé : désormais sexagénaire à l'apparence éternellement juvénile (et pas seulement dans son look : Elisabeth Sladen fait facilement dix ans de moins que son âge), elle a appris durant les trois dernières décennies à exister pour elle-même, tout en conservant son optimisme et son enthousiasme intacts, toujours prête à partir à l'aventure ou à mener l'enquête, à l'instar du... Doctor, bien sûr, dont elle a fini par devenir si ce n'est l'égal, du moins l'homologue terrien. Elle n'hésite d'ailleurs pas à embarquer tous les enfants du quartier dans ses périples, sans se demander la plupart du temps si elle ne les met pas un tout petit peu en danger, dupliquant ainsi inconsciemment les joyeuses erreurs de son mentor. L'essentiel est de vivre, de voir, de sentir et de découvrir, ce qu'elle a fait à travers le temps et l'espace durant ses années de formation, et qu'elle reproduit désormais depuis le grenier du 13 Bannerman Road, avec l'aide de l'indispensable Mister Smith (un super-ordinateur) et de son fils Luke (un hybride alien surdoué né à l'âge de treize ans, qu'elle a sauvé puis adopté).

Si la première saison est un peu laborieuse, notamment parce que les enfants apprennent tous à jouer sous nos yeux, elle pose déjà les bases d'une potentiellement excellente série ne serait-ce qu'à cause de cette approche à mille lieux de l'aspect très moralisateur qui prédomine généralement dans la plupart des shows à destination du "jeune public" (comme disent les pros, souvent plutôt vieux). Amie et complice traitant ses petits camarades sur un véritable pied d'égalité, Sarah Jane est plus proche de la tante super cool qui continue à mettre des jeans et des vestes en cuir que d'une figure maternelle qu'elle a la plupart du temps beaucoup de mal à incarner avec Luke, elle qui s'est faite toute seule et s'est initiée à la vie au travers d'une relation platonique et farfelue avec un alien excentrique sept fois centenaire. Certes, elle n'encourage jamais Luke, Clyde et Maria (puis Rani et Sky) à faire l'école buissonnière, mais on pourra compter sur les doigts d'une seule main les fois où elle les enverra faire leurs devoirs, voire donnera tout simplement raison aux différentes figures incarnant l'autorité tout au long de la série (c'est vrai des parents en général, et tout particulièrement de ceux de Rani : son père, proviseur du lycée tourné en ridicule à chaque apparition ou presque et sa mère, fleuriste et commère du quartier, passionnée d'histoires d'OVNI qui cependant croise des aliens dans presque chaque épisode sans jamais rien soupçonner). Dans une structure pour le coup typique des séries jeunesse, le monde des enfants-puis-ados est entièrement imperméable à celui des adultes, mais à la différence d'un teen-drama traditionnel où ceux-là se forment dans l'environnement hermétique du collège/lycée, c'est ici à l'extérieur du système (scolaire) qu'ils s'éduquent, de surcroît aux côtés d'une personnalité marginale (aux yeux de la société, Sarah Jane n'est après tout qu'une vieille fille un peu bizarre qui n'accepte pas son âge et ne traîne qu'avec des mioches – serait-elle un homme que le voisinage la soupçonnerait vraisemblablement de pédophilie). Une méthode parfois discutable et d'ailleurs discutée à l'occasion, comme dans le très mélancolique final de la saison quatre.


Nous disions plus haut que The Sarah Jane Adventures s'amusait à être ce que Doctor Who cessait d'être au même moment ; entendons-nous bien, c'est aussi sa grande limite. Dans les premiers temps (une saison et demi environ), la série peine à se trouver une personnalité propre et semble décliner inlassablement la formule de "School Reunion", l'épisode de la saison 2 de DW à l'occasion duquel Sarah Jane réapparaissait pour la première fois depuis des lustres5. Elle n'est pas non plus très aidée par son interprète principale, pour qui tout fan nourrit un amour inconditionnel et totalement irrationnel mais qui n'est pas, cependant, une très bonne actrice, comme on peut le constater dans les épisodes les plus intimistes (au hasard : "The Temptation of Sarah Jane Smith", 2x05-06), dans lesquels elle peine un peu à provoquer les émotions souhaitées (les meilleurs épisodes deviendront d'ailleurs assez vite ceux où Sarah Jane reste en retrait et où les enfants prennent les choses en main). Ce n'est que progressivement, sans grand chambardement et avec un peu de temps (les saisons sont de toute façon assez courtes) que la série prend du galon, gagne en maturité et en profondeur. Peu à peu, le casting se stabilise autour d'un trio Clyde/Rani/Luke qui fonctionne à la perfection et tire chaque épisode vers le haut, particulièrement lorsque celui-ci est centré sur les peurs enfantines ; un sujet qui devient petit à petit le thème central d'une série qui parvient toujours, même dans ses débuts plus cafouilleux, à le traiter avec intelligence et originalité : dans "The Empty Planet" (4x07-08), Clyde et Rani sont ainsi confronté à la disparition de toute l'humanité et se retrouvent seuls, sans adulte pour les aider à résoudre leurs problèmes ; dans "The Nightmare Man" (4x01-02), Luke est (littéralement) hanté par la peur de perdre ses amis en partant à l'université ; dans "The Mad Woman in the Attic" (3x03-04), c'est Rani qui fait face à la peur de rater sa vie et de finir seule (comme... Sarah Jane) ; "The Curse of Clyde Langer" (5x03-04) place son jeune héros face au rejet de ceux qui l'aiment, lui qui avait déjà affronté une relation avec un père démissionnaire et toxique dans "The Mark of the Berserker" (2x06-07)... sans oublier qu'ils doivent également faire face au remariage de ce qui pour eux ressemble le plus à un parent dans l'excellent "The Wedding of Sarah Jane Smith" (3x05-06), qui voit la participation toujours sympathique de Tennant en personne6. Encore oublie-je volontairement de mentionner l'homosexualité de Luke, jamais clairement formulée (la série s'est arrêtée avant son coming out, qui était bel et bien prévu), mais de plus en plus latente au fil des saisons.

C'est normalement ici qu'il convient de regretter que les aventures de Sarah Jane se soient brutalement arrêtées en plein tournage de la saison 5 : Elisabeth Sladen fut balayée par un cancer foudroyant en l'espace de deux petits mois, empêchant la production d'anticiper son départ ou d'écrire le moindre début de commencement de fin à  la série (ironiquement, le dernier épisode à avoir été diffusé au moment de son décès s'intitulait... "Goodbye, Sarah Jane Smith"). Pourtant, si certains fans rêvent sans doute à un retour de Rani et des autres, c'était peut-être un mal pour un bien. Par définition, ce show-là n'aurait pu durer cinquante ans, probablement pas même dix. Les whovians le savent bien, si Doctor Who a pu perdurer au point d'intégrer à son concept les fluctuations de sa distribution devant et derrière la caméra, c'est en grande partie par accident, parce que la situation se présenta de manière très soudaine dans un show balbutiant qui n'était pas encore devenu un phénomène de société. The Sarah Jane Adventures, pour sa part, avait déjà duré trop longtemps, était déjà trop installée et trop tributaire de ses personnages (le remplacement de Luke par Sky est d'ailleurs assez laborieux). Trop tributaire aussi, probablement, du style de Russell T. Davies, qui s'il n'en a écrit que deux épisodes a chapeauté le tout avec une maniaquerie et un talent hors du commun, au point d'en faire, paradoxalement, son œuvre la plus caractéristique. En l'état, cela reste une très bonne série qui n'aura pas eu le temps de décliner ni de décevoir ni d'intégrer de nouveaux personnages qu'on ne pouvait pas blairer (ni de faire un crossover pourri où Sarah Jane est invitée au mariage des Pond). Idéale pour les petits, ravissante pour les grands, elle a de quoi occuper les uns et les autres pour un petit moment et n'a pas à rougir, dans ses meilleures saisons, de la comparaison avec Doctor Who.


👍👍 The Sarah Jane Adventures (saisons 1 – 5)
créée par Russell T. Davies
CBBC Channel, 2007-11


1. Notez cependant que les saisons 3 et 4 peuvent quasiment être vues sans connaître les deux premières. La passion a ses limites, mais la mauvaise foi également.
2. Bon. J'ai tout de même mis "Heaven Sent" en tête de mon classement des meilleurs épisodes de 2015. Mais c'était vraiment le minimum syndical vu sa qualité.
3. La nuance s'impose, car on a tendance à beaucoup exagérer le supposé féminisme de Sarah Jane, qui n'échappe pas franchement aux clichés de la demoiselle en détresse – comme à vrai dire la quasi totalité des compagnes de la série classique, y compris les plus badass (Leela, Romana, Ace...). Mais soit : Sarah Jane est effectivement beaucoup plus vive et charismatique que celles qui la précèdent.
4. Avis que je ne partage pas tout à fait, lui préférant la période juste après. Mais ce n'est pas le propos. Mais je ne peux pas m'empêcher de le dire. Mais allez, j'arrête.
5 Très précisément depuis 1993 et le crossover/hommage dans EastEnders. Un truc dont je vous assure que même si vous êtes ultra-fans, vous n'avez absolument pas envie de le voir.
6. Matt Smith apparaît également plus tard, dans un épisode cependant moins marquant et, pour le coup, vraiment trop inondé de références à Doctor Who.