mardi 14 novembre 2017

Tim Buckley - Fantasmagorie à huit

Incroyable mais vrai : en 2017 et alors qu’on croyait que le téléchargement et le streaming avaient définitivement mis un terme à ce genre de pratique, on peut encore publier des coffrets intitulés The Complexe Album Box dans lesquels il manque non pas un, mais carrément DEUX albums. L’effet de consternation passé, on ne sait pas exactement si c’est avant tout révoltant, malhonnête ou tout simplement stupide. Probablement un peu des trois, et encore fallait-il que cela tombe sur ce pauvre Tim Buckley, artiste largement méconnu voire mésestimé, qui n’aura semble-t-il jamais la chance posthume d’être réédité correctement.

Non que Sefronia (1973) et Look at the Fool (1974), ses deux derniers opus, aient été réellement indispensables. A vrai dire, ce sont même des albums relativement moyens (surtout Sefronia), mais ils témoignent d’un parcours, d’une démarche trouvant son aboutissement pile au moment où le musicien casse sa pipe. Souvent réduit à un artiste folk, ce qu’il n’a dans le fond presque jamais été si ce n’est un peu sur son premier LP (Tim Buckley, 1966… qui louche déjà sévèrement sur le rock psyché), Buckley père était surtout un caméléon, ou plus exactement un type aspirant à l’être, qui passa son temps à tâtonner, à tenter des trucs, à tout chambouler pour mieux recommencer à zéro. Ceci explique sans doute que l’éternel reboot lui servant de carrière n’ait jamais réellement décollé malgré un ou deux succès de second plan (ainsi que l’admiration muette de la plupart de ses contemporains, à commencer par Jim Morrison lui-même). Outre qu’il s’avéra vite incapable de tenir les cadences de publication de l’époque, soit donc à peu près un album tout les six/sept mois, il changeait trop souvent d’idée, de style et même de manière de chanter pour réellement marquer un public qui avait de toute façon assez peu de chances de se laisser séduire par des harmonies aussi compliquées et sinueuses que les siennes, ce même dans ce qui ressemblait à de jolies chansons pop. Si l’absence de ses deux derniers albums est assez choquante, surtout de cette manière, en faisant comme s’ils n’existaient même pas, c’est parce que ce coffret coupe le fil de l’intrigue pile au moment où Buckley s’apprête enfin à se réaliser, certes au gré d’albums beaucoup moins fascinants que les précédents, mais avec un panache qui lui ressemblait bien : en montant un groupe de funk auquel il fait jouer des chansons ne parlant que de sexe et de défonce, ce dont on aperçoit les prémices sur Greeting from L.A. (1972 et dernier opus du coffret), mais qui fait surtout réellement sens sur les suivants, lorsque le funk rageur se fait plus câlin et devient une soul dans laquelle, en dépit d’un songwriting parfois erratique, sa voix angélique fait des merveilles.


On ne va certes pas passer tout l’article à parler des deux seuls albums qui ne sont pas dans un coffret qui en contient tout de même sept autres - et pas des mauvais. Mais la digression était nécessaire. Tim Buckley souffrit presque toute sa vie d’un trouble de la personnalité musicale qui, dans le fond, correspondait bien à sa personnalité tout court, lui qui s’est fadé tous les hippies de la planète à ses concerts alors qu’il était un type profondément habité par la violence, la douleur, véritable alambique humain doublé d’un connard de premier ordre, provocateur, agressif, mythomane, parano - cherchez l’erreur quand on le résume aujourd’hui, en gros, à la délicatesse un peu surfaite de « Song to the Siren » et à sa progéniture toute molle (on aime bien le Jeff, n’allez pas croire, m’enfin le gamin n’a jamais ne serait-ce qu’effleuré le talent de son père, à aucun point de vue). Si ce coffret permettra au moins une chose à ceux ne connaissant pas le songwriter décédé à 28 ans (après la bagatelle de dix LPs), c’est de s’apercevoir que l’image que la mémoire collective a eu l’amabilité d'en retenir n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Tim Buckley était en total décalage avec son époque, parfois en avance mais le plus souvent à côté (de ses pompes également) ; il est assez fabuleux de constater que son influence posthume fut telle que les groupes de folk psyché d'aujourd'hui l'évoquent plus régulièrement lui que tout ce qui se faisait réellement à l'époque sur la scène californienne, semble-t-il sans avoir vraiment conscience de sa marginalité d'alors. Les deux premiers albums de Buckley sont devenus l'Apha et l'Oméga d'un courant dont il n'était en rien représentatif, et qui en plus ne l'intéressait nullement, lui qui se jurait avant tout lancé dans une quête plus poétique que musicale.

Dès les premiers instants de Tim Buckley, on se rend bien compte qu’on n’est pas du tout dans le registre de la comptine folk moyenne : dominé par les guitares jouisseuses de Lee Underwood, formidable musicien et encore meilleur arrangeur qui l’accompagnera jusqu’au bout du bout de ses tourments tant métaphysiques que soniques, possédé par une voix certes lyriques mais également pleine de malice, ce premier opus ne donne pas réellement le ton de la suite, nettement plus expérimentale, mais indique déjà que l’onirisme et le baroque risquent de s’y tailler la part du lion. Un constat rapidement imposé par l’ouvrage suivant, magistral Goodbye & Hello, qui sonne déjà pour moitié comme un adieu aux politesses acoustiques.



Car dès 1969, c’en est fini du romantisme et des envolées à faire pâlir Nick Drake. Happy Sad plonge Tim dans des turbulences expérimentales qui constituent probablement le sommet de sa seconde carrière et le pousseront progressivement vers le bruitisme pur et simple de Lorca (1970) mais qui, pour l’heure, tiennent la dragée haute au meilleur du rock psyché d’alors. Désormais plus sensuelle que sentimentale, sa musique s’affranchit des codes tout en conservant (pour le moment) tout ce qui faisait sa spécificité, cette voix unique, cette fantasmagorie (il faut écouter « Love from the Room 109 at the Islander », « Dream Letter » et bien sûr le classique « Gypsy Woman » au moins une fois pour prendre la mesure de la singularité et du génie du mec).



C’est malheureusement à partir de là que les choses vont commencer à se gâter1. Paru en fin de la même année 1969, Blue Afternoon renoue avec la veine des premiers albums (en fait, c’est même l’opus le plus acoustique de son auteur), dont il reprend nombre de titres écartés, mais n’en retrouve ni la grâce ni la puissance mélancolique, se perdant dans des titres languides voire carrément mollassons, interminables alors qu’ils sont en moyenne deux fois plus courts que ceux de Happy Sad. Enregistré en même temps mais complètement différent, Lorca lâche pour sa part totalement la rampe, alterne moments de pure beauté et trucs totalement inaudibles, en parfait reflet de l’état psychique de plus en plus dégradé de son auteur. La suite sera à l’avenant : dernier opus intégralement co-signé par le complice Larry Beckett (poète brillant mais également, chez Buckley, arrangeur redoutable), Starsailor est un album magnifique mais une tentative ratée d’offrir un compromis entre toutes les pulsions contradictoires de l’artiste. S’il s’ouvre sur une véritable pépite (« Come Here Woman ») et renferme ce qui est sans doute la chanson la plus connue de Buckley (« Song to the Siren », donc), il contient aussi, avec « Monterey » et « Moulin Rouge », quelques passages assez pénibles, ou du moins un peu longuets.

Autant dire qu’après ça, on tombe un peu à la renverse quand on découvre Greeting from L.A. et son ouverture joviale, groovy, catchy : « Move with Me ».



C’est peu dire que cet ultime sursaut créatif avant deux albums finaux beaucoup moins maîtrisés paraît totalement à part du reste de la discographie si on le prend en tant que tel, d’autant qu’il est le seul album de Buckley enregistré sans Lee Underwood, ce qui n’est probablement pas qu’une coïncidence. Greetings from L.A. étonne autant par sa portée précurseure (on peut le voir comme un Young Americans avec presque cinq ans d'avance, et autrement plus de fougue) que par son style. Son ton, sa nervosité, l’énergie incroyable qui s'en dégage (ce « Get on Top » !…) en font l'album le plus rock’n’roll de son auteur... sans jamais appartenir au genre rock'n'roll.

On bitchait un peu à ce sujet en ouverture (en matière de méchanceté, il n'y a jamais de petit profit), mais qu'il soit bien clair que ce coffret à l'habillage très simple, agrémenté d'un honnête CD de raretés, est plutôt, dans l'absolu, un bon cadeau de Noël pour quelqu'un ne connaissant pas ou peu cet artiste extraordinaire. A plus ou moins 33€, ça nous fait du 4,10€ l'album, pas vraiment de quoi se priver si vous n'en possédez aucun (et même si vous en possédez un ou deux, cela reste tout à fait rentable).

A noter que le live Venice Matting Call (enregistré au Troubadour en 69) est également réédité ces jours-ci… séparément, bien entendu : en matière de business vous savez, c'est un peu comme en matière de méchanceté.



Tim Buckley | The Complete Album Box (Rhino, 2017)
👑 Tim Buckley (1966)
👑 Goodbye & Hello (1967)
👑 Happy Sad (1969)
Blue Afternoon (1969)
👎 Lorca (1970)
👍👍 Starsailor (1970)
👍👍👍 Greeting from L.A. (1972)
Work in Progress (raretés, 1999)


1. Je m’autorise à passer un peu vite sur les trois premiers albums, pourtant incontournables, car tous ont déjà été longuement chroniqués sur ce blog.