mardi 27 juin 2017

Civil War II - On vous avait prévenu : le pire, c'est vraiment la guerre


Dans une interview parue à l'occasion des vingt ans du légendaire Crisis on Infinite Earths, son auteur Marv Wolfman1 notait avec humour que si ce monumental crossover redéfinissant totalement l'univers DC Comics avait largement surpassé les objectifs fixés, il avait néanmoins eu involontairement une influence assez néfaste sur l'industrie elle-même. Selon lui, l'héritage de Crisis avait été exactement inverse à ses ambitions artistiques de l'époque (1985) : alors que tout son aspect révolutionnaire était de (re)faire primer l'intrigue et les personnages sur la mythologie, Wolfman déplorait que les "évènements" similaires soient devenus si fréquents désormais qu'on sacrifiait à peu près tout le reste à... leur mythologie. Si un esprit taquin notera qu'il surestimait peut-être un poil son travail, Crisis n'étant pas franchement un modèle de développements psychologiques (à la différence d'ailleurs de la plupart des travaux de Wolfman2), il n'en demeure pas moins difficile de lui donner tort. D'autant que Wolfman ignorait alors que le pire était à venir. Nul doute en tout cas que quelques oreilles sifflèrent chez Marvel ce jour-là.


Du côté de l'autoproclamée Maison des idées, en effet, la division marketing ne s'est jamais remise du succès monstrueux de Civil War (2006-07), et comme il est bien connu que la continuité des séries Marvel est très simple (lol) et qu'ils n'ont vraiment pas beaucoup de personnages en stock (double lol, si ce n'est mdr), les évènements déjà annuels n'ont fait que se décliner à l'infini, avec un niveau de qualité qu'on dira poliment aléatoire, et une inventivité qu'on n'évitera elle carrément de qualifier. Encore passera-t-on sur le fait qu'ils prennent désormais tellement de place dans les plannings annuels qu'il devient bien difficile de s'y retrouver pour le lecteur ne souhaitant pas acheter l'intégralité des séries Marvel chaque mois. C'est d'autant plus vrai si ce lecteur est français, puisque le décalage de traduction d'environ cinq-six mois fait qu'à peine un crossover terminé (nous y venons), un autre commence (Inhumans vs. X-Men le mois prochain).

Civil War II, dont même le titre témoigne d'un manque total d'imagination, est l'apogée de ce système – soit donc son émanation la plus médiocre, si ce n'est carrément pathétique par moments. Je le confesse d'emblée (pour le lecteur de passage, car les habitués le savent déjà) : je ne suis pas le plus grand fan qui soit de l'univers Marvel. Je n'en suis pas moins profondément attaché à certains de ses personnages et ne suis pas d'une mauvaise foi telle que je ne sache reconnaître la qualité de certains "events" des dernières années (je pense à Avengers vs. X-Men, Fear Itself voire même la dernière incarnation de Secret Wars, beaucoup moins naze que ce à quoi je m'attendais au départ). Même la Civil War première du nom, sans être le chef-d’œuvre que son succès peut laisser imaginer au non-initié, contenait tout de même d'excellent moments, pas toujours du reste avec les personnages qu'on attendait. Je dis sans être un chef-d’œuvre mais, entendons-nous bien : à côté de Civil War II, croyez-moi, Civil War I sera le meilleur truc de superhéros que vous aurez jamais lu de votre vie.


Dès le prologue, on sent que quelque chose va coincer. Alors que Civil War I plaçait les superhéros face à une menace invisible et inédite (le gouvernement, cherchant à encadrer leurs activités, leur imposait d'être recensés, donc de révéler leurs identités secrètes, sous peine d'entrer dans l'illégalité), Civil War II opte pour un pitch d'une platitude tellement surprenante qu'on va longtemps refuser de croire qu'il n'y a pas quelque chose d'un peu plus palpitant en sommeil. Pour résumer sommairement ce qui déjà tient sur un confetti plié en quatre, un jeune Inhumain nommé Ulysse reçoit des visions de l'avenir qu'il peut faire partager à ceux qui l'entourent. Soyons honnêtes, il n'y a guère que pour les superhéros Marvel que c'est un "game changer" (sic), on est même assez surpris qu'aucun des quatre-vingt-cinq-mille personnages de l'éditeur n'ait jamais posé ce genre de problème. Pour le lecteur en tout cas, c'est juste du vu, revu, re-revu et re-battu dans tous les sens possibles et imaginables. C'est paradoxalement ce qui fait qu'on continue à lire : on se dit qu'à un moment donné, fatalement, le truc va décoller. C'est tout de même Môssieur Bendis aux manettes. Il ne va pas nous abandonner en rase campagne avec un scénario aussi vide !

Las, quelques morts sans intérêt et une poignée de batailles chiantes à mourir plus tard, Civil War II n'a pas bougé d'un iota. Les héros se sont juste organisés en deux pôles : ceux qui veulent travailler avec les visions d'Ulysse, emmenés par Captain Marvel, et ceux qui refusent de condamner des gens pour des actes qu'ils n'ont pas encore commis, sous la houlette d'Iron Man. Beaucoup se sont étonnés de la répartition des rôles, légèrement out of characters, pour ne pas dire qu'on se serait attendu à ce que ceux-ci soient inversés. A tort. En réalité, le schéma est très exactement le même que lors de la précédente guerre civile : Tony Stark, homme de compromis si ce n'est de pactes avec le Diable, occupe la position la plus grise et nuancée, et s'oppose à un (en l'occurrence une) militaire à la vision rigide. Le fait qu'Iron Man ait été du "mauvais" côté la fois précédente et que cela pèse sur sa conscience est bien mentionné mais reste très léger. Tout cela est de toute façon très artificiel, d'une part parce que les motivations de deux protagonistes sont totalement nébuleuses, et d'autre part parce que la plupart des héros les plus cools sont du "bon" côté de la barrière, qui ne fait pas de doute une seconde aux yeux du lecteur. C'était d'ailleurs l'un des plus gros défaut de la première occurrence de Civil War, reproduit ici à l'identique, avec juste des arguments encore plus fumeux, d'autant que le débat se déplace (très, trop) rapidement vers l'inexactitude desdites visions. L'idée que celles-ci, de par leur existence-même, contribuent à influer sur le futur est intéressante mais, comme tout le reste, elle est surtout embryonnaire.


C'est que dans Civil War II, contrairement à sa glorieuse aînée, on entre quasiment in media res. Alors que la série-mère prenait le temps d'installer un contexte (elle avait d'ailleurs débuté en creux bien avant la publication du numéro 13) et d'injecter aux tenants de la loi de recensement (notamment Iron Man et Red Richards) des motivations suffisamment crédibles évitant qu'ils passent juste pour de gros fachos, Civil War II entre directement dans le vif du sujet, ce qui pourrait être une bonne idée mais a surtout pour principaux effets de : a) donner l'impression qu'Ulysse et les questionnements qu'il véhicule sortent de nulle part ; et, b) faire passer la pauvre Carol Danvers pour une connasse psychorigide (ce qui sort AUSSI de nulle part). D'effets, d'ailleurs, il ne sera que peu question durant le reste de l'évènement, les séries périphériques n'étant pas forcément plus passionnantes que la série principale (c'est un euphémisme que de le dire). C'est même avec elles que l'on s'aperçoit d'à quel point ce postulat de départ était extrêmement mal choisi : on réalise en effet assez rapidement que le vrai problème est moins l'écriture de Civil War II que ce préambule lourdingue dont la problématique, dans le fond, n'entre en résonance avec aucun héros de l'univers Marvel. Dans Civil War I, la question de l'identité secrète touchait la plupart des personnages de manière très intime, ce qui aboutissait (pas toujours, mais parfois) à de très belles réflexions autour d'un Spider-Man ou d'un Captain America. Dans le cadre de Civil War II, quels que soient les scénaristes mobilisés pour l'occasion (le fait que beaucoup ne soient pas des foudres de guerre n'aide pas), on n'obtient que de minis arcs mous et bourrés de clichés, à l'image de celui voyant Spidey tenter d'éviter que Clayton Cole ne rebascule du côté obscur et redevienne Clash... ce qu'il provoque, évidemment – quitte à verser dans le pré-mâché, autant y aller franco. Des développements psychologiques ? Des idées ? Non, non, vous n'y pensez pas. La plupart (je ne les ai pas toutes lues) des histoires liée à Civil War II ne sont que des parenthèses très courtes avant que chaque héros ou groupe de héros ne retourne vaquer à ses propres occupations... lorsqu'elles ont un rapport avec le reste, puisque certains arcs (A.I.M. vs. S.H.I.EL.D, au hasard) sont frappés du label Civil War II alors que le lien avec la série principale se limite à trois allusions demi (cela dit, c'était cool, comme presque toujours avec les aventures de l'A.I.M.).

Autant dire que pour un évènement censé bouleverser l'univers à jamais, c'est un peu léger. La chute est d'ailleurs particulièrement abrupte, ne dévoilant à peu près rien des véritables conséquences de cette guerrounnette sans saveur. Ce sera on le suppose l'objet d'un prochain crossover en 12 numéros.

👎👎 Civil War II
Brian Michael Bendis & David Marquez (pour la série principale) | Marvel, 2016-17


1. Dont Crisis, pourtant extraordinaire, ne fut même pas le chef-d’œuvre, considérant que le créateur de Nightwing, Black Cat, Blade, Bullseyes ou encore Nova conçut deux des meilleures séries de comics des années 70 (Tomb of Dracula, chez Marvel) et 80 (The New Teen Titans, chez DC).
2. Ce sont ainsi – par exemple – le réalisme et les dilemmes moraux de ses Titans, notamment Kid Flash et Raven, qui firent de The New Teen Titans l'un des plus gros succès de l'histoire de DC.
3. Précisons par souci d'honnêteté intellectuelle que le sujet est bien introduit en amont dans Ultimates (dont le personnage central est Captain Marvel), mais qu'il n'en arrive pas moins comme un énorme cheveu sur la soupe.