dimanche 24 juillet 2016

Benjamin Biolay - Paris Latino

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La mélancolie est un sentiment étrange. Contrairement à d'autres... à la joie, par exemple elle ne fait pas de va et vient. Elle se met juste en sourdine, nous laisse un peu tranquille par instants, puis se rappelle à notre souvenir sans prévenir, au détour d'un parfum ou du couplet le plus guilleret (je soupçonne les musiques joyeuses de n'avoir été inventées que pour réveiller les tempéraments les plus dépressifs). On parle souvent d'une mélancolie vissée au corps - a-t-elle jamais été autre chose ? On ne s'en départ pas comme ça. On ne s'en départ jamais, en fait. Même sous le soleil (très surfait, d'ailleurs) d'Argentine. Ce qu'on s'appelle Biolay, Sinaeve ou Truckmuch.


Pourtant Benjamin Biolay semble sincèrement persuadé d'avoir publié un album plus lumineux (peut-être l'a-t-il écouté avec les vitres ouvertes). La critique, unanime, lui donne raison devant l'évidence. "Benjamin Biolay aurait-il enfin appris à sourire ?", s'enquiert même le chroniqueur du Huff, visiblement très agréablement surpris (et on est content qu'il soit content). Ce Parlemo Hollywood n'est pourtant pas ce qu'on entendra de plus joyeux en 2016, passé le raccourci pénible, facile, minable : rythmes latins = soleil = sourire. Même l’Équipe du Brésil a fini par enterrer la fable du Joga Bonito, les mecs. Il serait temps d'émerger : rien n'est plus viscéralement mélancolique que les musiques sud-américaines. Plus elles sont dansantes, plus la tête vous tourne et plus les larmes vous viennent. Le tango est par excellence la musique du crime passionnel. Et Parlemo Hollywood est habité par une tristesse viscérale, peut-être plus sourde qu'ailleurs, mais palpable jusque dans ses titres les plus légers. Si "La Noche ya no existe" a bien de loin la couleur et la chemise à fleurs d'un tube de l'été, on se gardera bien de voir en un titre aussi isolé la relève de "Yakélélo" et de "la Lambada".

D'autant qu'en son cœur, Palermo Hollywood n'est pas si sea sex and sun que ce que l'on nous vend depuis sa sortie (on en serait presque déçu, l'idée était assez marrante). Si Biolay colle bien son bontempi en mode salsa-chacha par endroits (on lui sera gré de tout de même résister au mariachi de supermarché), cet aspect relève plus du jeu goguenard avec une esthétique donnée que du virage musical. L'ensemble ne s'éloigne d'ailleurs que très ponctuellement des territoires urbains habituellement parcourus par l'auteur de "Night Stop". Soit donc une pop foutraque dont on ne comprend pas toujours bien pourquoi elle bouleverse, parcourue de punchlines sardoniques et de fulgurances dépressives, génialement produite même lorsqu'elle verse dans le kitsch assumé. Comme dans tous ses meilleurs albums (il n'y en a certes pas vraiment de mauvais), Biolay est écœurant de facilité tout en paraissant ne jamais forcer son talent, excelle dans l'exercice de style outrancier (chef-d'œuvre de grosse pop FM rutilante, "Pas d'ici" risque d'acculer au suicide pas mal de pontes la variété française) et hésite continuellement entre chapardage cynique et ballades à la naïveté désarmantes.

Si l'on n'aurait pas dit non à un poil plus de dénuement ("Pas sommeil" ou "Balade française" sont tout de même de sacrée choucroutes), le tout est dans l'ensemble moins inégal qu'à l'accoutumée. Il est surtout bien plus vivant que la précédente livraison (Vengeance, il y a quatre ans), ouvrage gueulard dans lequel un artiste enfin devenu bankable se sentait encouragé dans ses pires travers (et Dieu sait qu'il en a, malgré la sympathie qu'on a pour lui dans ces pages). Parfois efficace, toujours poseur, l'album amusait plus qu'il ne fascinait et peinait souvent à toucher - quand Palermo Hollywood, lui, vous attrape dès les premières secondes, pour vous secouer un peu beaucoup passionnément, surtout lorsque vous ne vous y attendez pas. Plus grande chanson d'amour dépressive de l'année, "Miss Miss" vaut à elle seule le détour, avec ses éloquentes rimes en 8°6. Rappelons que quand on en est là, c'est qu'il ne reste plus grand-chose dans le frigo ni à vivre, plus grand-monde à aimer et plus grande envie de voir le lendemain. On est soit clochard, soit punk à chiens, soit déjà mort sans le savoir. La 8°6, c'est le bord du bout de la vie. C'est vous dire l'ambiance du machin, qui danse, oh ça oui - mais au bord d'un précipice ou plus vraisemblablement d'un caniveau. Tout Palermo Hollywood n'est pas de ce niveau, mais tout y est bien de cette teneur, sentant plus que jamais l'ennui urbain, la mauvaise bière et le réveil douloureux dans une chambre inconnue. Du Biolay presque pur jus, revenu dans la tequila juste le temps de s’imprégner de son âpreté.



👍👍 Parlemo Hollywood 
Benjamin Biolay | Universal, 2016