dimanche 22 janvier 2017

Dans l'élan d'une première phrase

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Les moments d'écriture que je préfère sont ceux où la première phrase entraîne le reste. Pas comme dans une transe, je n'ai plus seize ans ; plutôt comme un mécanisme implacable que ces premiers mots enclencheraient. J'aime quand une phrase en amène une autre, de manière logique, instinctive parfois mais surtout évidente, comme si cette phrase ne pouvait aboutir qu'à ce paragraphe qui ne pouvait aboutir qu'à ce texte duquel ne pouvait résulter que cette chute. L'écriture ne fonctionne bien sûr pas toujours comme cela, et certains préfèrent au contraire l'infinité de possibles qui se suspendent à une première phrase. C'est un point de vue que je comprends. L'écriture emprunte des chemins et répond à des besoins différents selon les individus – le mien, c'est de parvenir un tant soit peu à discipliner le chaos.

J'ai remarqué avec le temps que beaucoup de choses dans la vie fonctionnaient de cette manière. Dans l'élan d'une première phrase, d'un premier geste. Ce n'est pas moi qui le dit : c'est le bon sens populaire. Il faut savoir se jeter à l'eau. Il faut oser faire le premier pas. J'avoue que j'ai plus de facilités à le faire en écriture que dans d'autres domaines. Il m'arrive même assez souvent, lorsque je suis confronté à un problème ou à un questionnement, d'écrire juste pour organiser ce foutu chaos. Certains se forgent leurs avis en lisant ceux des autres. Moi aussi, mais je passe ensuite beaucoup de temps à rédiger les miens, souvent en n'ayant qu'une très vague idée de ce que je veux exprimer ou tout simplement de ce que je pense. Je ne sais pas si c'est très amusant ou très pathétique.

Il y a pourtant des sujets pour lesquels cette petite technique ne fonctionne pas. J'ai ainsi écrit des dizaines de pages dans l'unique but de décider pour qui j'allais voter aujourd'hui, et à quelques heures (voire minutes) de m'exécuter je sais au mieux pour qui je ne vais pas voter. Ce n'est pourtant pas dans mes habitudes que de décider dans le secret de l'isoloir. J'en suis à me demander si ç'a le moindre sens de me déplacer, alors même que j'ai prévu de longue date de participer à cette primaire – au point de modifier mon inscription sur les listes électorales spécifiquement pour cette occasion, ne pouvant être présent à mon bureau de vote habituel au second tour (j'ai en effet longtemps été un des affreux électeurs mal inscrits, et j'en profite pour dire aux journalistes qui ne m'ont absolument pas posé la question que je n'en ai jamais souffert, bien au contraire). C'est fou. Ne le dites à personne, mais je crois que j'étais plus excité par la primaire de la Droite. Pas au point d'y participer, n'exagérons rien, j'ai quand même un peu d'amour propre. Mais je peux vous assurer qu'à la fin de la primaire de la Droite, je n'avais qu'une hâte : être à janvier pour la primaire de la Gauche. Et pourtant malgré sa brièveté, sa bonhommie et la présence de l'homme politique le plus horripilant de sa génération, les Socialistes ont réussi à totalement m'anesthésier. Je les ai regardés débattre d'un œil absent, mollement, sans autre envie que de gifler Manuel Valls (hum...), qui aura au moins eu ce mérite de susciter en moi une forme de réaction, de faire battre mon sang dans mes tempes, de me faire bougonner depuis mon canapé. Le problème, évidemment, c'est que je ne vais pas voter pour Manuel Valls et que les autres ne m'ont fait ni chaud, ni froid.


Cela ne devrait pourtant pas me surprendre : m'anesthésier, les Socialistes n'ont fait que cela en cinq années de pouvoir. Hollande a déçu tellement vite que tout énervement m'a rapidement déserté, cédant la place à un genre d'indifférence résignée dont je ne suis parvenu à me sortir que par éclats – devant la primaire de la Droite, donc, ou devant à peu près chaque interview de Manuel Valls (ce qui revenait presque au même par moments, à ce détail près que Valls est un supporter du Barça – en allez-retour, la baffe, SVP). En d'autres termes, depuis cinq ans, je remercie chaque jour la Droite d'exister encore pour raviver mon âme de gauche – si ce n'est pour me rappeler purement et simplement que la Gauche existe dans ce pays et que non, ce n'est pas pareil que la Droite, même quand elle est représentée par un putain de supporter du Barça qui met des majuscules à chaque concepts et à chaque Je de peur que personne ne se dise que le second incarne les premiers. Je crois même que je n'ai jamais été autant énervé contre la Droite que durant ce quinquennat où la Gauche avait quasiment tous les pouvoirs. Comme un retour de refoulé. Ces derniers mois, François Fillon m'a fait me sentir plus vivant et plus engagé que tous les candidats à la primaire socialiste réunis – et le pire, c'est que je n'éprouve même pas d'antipathie particulière pour François Fillon. Je ne vais pas vous mentir, pas à vous : je me demande si quelque part, au fond de moi, je n'ai pas un peu hâte de retourner dans l'opposition, histoire d'abréger le supplice.

Non non. Inutile d'insister, je ne donnerai pas de légende à cette image.

En un sens, tout cela n'est que l'aboutissement logique à deux décennies de passions contrariées, de vote utile, de Tout Sauf Sarkozy. Je suis un électeur socialiste mais en 2017, je ne sais plus voter socialiste. Je sais juste voter contre. Impossible par conséquent de me décider dans une élection où il n'y a que des Socialistes. On ne m'a jamais appris à faire un truc comme ça. On ne peut pas demander aux gens, du jour au lendemain, de savoir faire quelque chose qu'ils n'ont jamais fait. Le vote inutile, encore, je le situe bien (et heureusement au passage que Bennahmias et Pinel se sont présentés, quelle merde ç'aurait été s'il n'y avait eu que des vrais candidats socialistes). Mais le vote utile, c'est lequel, dans tout ça ? Le vote de devoir. Le vote de responsabilité. Le vote gagnant – enfin soyons modestes : le vote pas trop perdant ? Franchement, il manquait un truc dans ces débats. Un mode d'emploi. Une marche à suivre. Rendez-vous compte qu'en 2017, à l'heure d'Internet, à une époque où on envoie des gens dans l'espace... on nous demande de voter socialiste sans nous expliquer une seconde comment on fait, ce que c'est ni à quoi ça sert. C'est incroyable. Il faudrait que les électeurs socialistes aient envie de voter socialiste comme ça, sans préparation – et pourquoi pas par conviction, tant que nous y sommes ? Je vais vous dire, moi, je vais la lire attentivement leur charte des valeurs socialistes qu'ils nous demandent de signer. J'ai vraiment envie de savoir ce qu'il y a dedans. Mais j'ai bien peur que cela ne m'apprenne pas grand-chose, à moins qu'il n'y ait écrit – j'en doute un peu – qu'être un électeur socialiste c'est voter utile, c'est voter contre le méchant candidat de la Droite, c'est empêcher le FN de ressusciter le Nazisme ou Donald Trump d'arriver au pouvoir – des trucs utiles qui font un peu sens pour un habitué du vote P.S., des informations capitales permettant à l'électeur socialiste, enfin, de savoir ce qu'il est et ce qu'il doit faire.

Oh mais on souffle dans l'oreillette (merci la télévision) qu'en fait, être électeur socialiste en 2017, c'est voter pour éviter que le Parti Socialiste ne disparaisse en 2017. Ah. D'accord. Ce serait donc l'enjeu véritable de cette élection, juste devant Montrer de la mobilisation pour éviter de se prendre trop la honte par rapport à la Droite. Ah (bis). Ok. Ce sont en effet des enjeux important – exister pour exister, c'est tout de même quelque chose de fondamental, surtout qu'il y a fort à parier que derrière cette phrase simpliste se cache véritablement une envie d'exister dans l'existence afin de mieux exister pour exister pour exister. Quant au second axe du programme socialiste, quel genre monstre serais-je pour souhaiter à des gens d'avoir honte, surtout quand ils sortent précisément de cinq années à avoir honte d'exister pour exister ? C'est d'accord. Je m'habille et je vais voter – désolé pour ce bref moment d'égarement, même si j'en avais sans doute besoin : grâce à l'écriture, je suis parvenu à domestiquer le chaos, et je sais désormais pourquoi il faut voter socialiste. Je sais enfin contre quoi m'exprimer, et c'est un sacré adversaire que nous ont choisi nos amis socialistes cette année : le Néant, rien moins. Je me sens vraiment beaucoup mieux. Qui sait si le souffle de ce geste simple (mettre un bulletin dans l'isoloir, pas me laver) ne va pas emporter autre chose dans son sillage ? Il n'est pas exclu que le vainqueur, dans l'élan de la première phrase de son premier discours de candidat, se retrouve, poussé par un mécanisme implacable, à faire du bien à notre pays.