mercredi 21 février 2018

MGMT - Sans déconner, il a peut-être assez duré, ce revival 80's ?


L'incompréhension, l'enthousiasme, la déception... et après quoi ? En moins d'une décennie, MGMT aura réussi à faire passer la plupart des amateurs de pop de cette planète par à peu près tous les états hormis l'indifférence. C'est plutôt à leur honneur, mais le fait est que l'évolution du groupe, unanimement saluée entre ses deux premiers albums, finit par poser plus de questions qu'elle ne suscite l'admiration. Expérimental, comme il convient généralement de dire lorsqu'un artiste pop oubli d'écrire de bonnes mélodies, MGMT (2013) était surtout un album à moitié raté, parcouru de fulgurances nous rappelant que le groupe était blindé de talent mais laissant un incontestable goût d'inachevé (pour ne pas dire qu'on avait le sentiment que la Face B n'était qu'une collection de démos balancées à l'arrache pour faire le nombre). Alors qu'on saisissait le groupe en pleine mutation vers on ne savait trop quoi (la référence la plus évidente – et écrasante – de cet opus sans titre était le glam décharné et neurasthénique de Kid A), on avait l'impression bizarre qu'il faisait sa carrière à l'envers, voire avait publié ses albums dans le désordre – que l'aboutissement du travail amorcé sur MGMT n'était pas dans l'album à suivre, mais dans le précédent, le magnifique Congratulations. Rien que pour cette étrangeté, on avait un peu hâte d'entendre la suite et on pourra dire que Ben Goldwasser et Andrew VanWyngarden nous l'ont sacrément faite à l'envers puisque le fabuleux single paru cet automne, non seulement n'est en rien représentatif de l'album auquel il donne son titre, mais est bien la seule passerelle imaginable entre Little Dark Age et ses prédécesseurs. On se demandait comme MGMT allait recoller les morceaux de la boussole qu'il avait de toute évidence pétée ? Le duo s'est juste contenté de la jeter à la poubelle et d'en racheter une autre, moins chère et en plastique. Parce que ça ne résiste pas beaucoup au succès mainstream, ce genre de petits objets.


Dire que Little Dark Age ne répond à aucune des questions soulevées par son prédécesseur est en-dessous de la réalité, tout comme dire qu'il en prend le contre-pied revient à ne rien en dire du tout. La vérité est que cet album, pour réussi qu'il soit, sonne comme un abandon plus que comme un retour aux sources d'Oracular Spectacular, dont il tente en apparence de retrouver la fraîcheur mais ne reproduit en réalité aucune des formules (tant mieux).  Le morceau éponyme a beau en être le premier extrait, le single symbolique, moral, quintessenciel issu de cet album est bien "Me and Michael", incroyable tube qui semble calibré pour les rotations lourdes... sur RFM. Et c'est tout. Et c'est totalement assumé. Et cela ne doit rien au hasard. Comment recevoir Little Dark Age sans un zest de surprise ou une relative amertume lorsqu'on considère que Congratulations est un des meilleurs albums des dix dernières années ? C'est tout simplement impossible, même si cela n'en fait pas (du tout) un mauvais disque.

Archétype du faux album facile, Little Dark Age a au contraire quelque chose de fascinant dans son espèce de ringardise chic. S'il rappelle le premier opus multi-platiné de par la vivacité de ses mélodies et son goût pour une pop discoïde dont on n'arrive jamais à déterminer si elle est franchement mignonne ou un brin vulgaire, l'ouvrage n'a pas la même superficialité et se révèle bien plus travaillé, cohérent et sensible que cela. N'empêche qu'on pourrait le résumer ainsi : absolument toutes ses influences sont ignobles, le groupe puise dans le pire du pire des limbes des années quatre-vingts... et ça fonctionne quasiment toujours. "Tslamp" est un bon exemple, qui fera osciller les esthètes entre fascination et nausée. Même constat pour "One Thing Left to Try", qui évoque un duo absolument dégueulasse entre Gilbert Montagné et Cyndi Lauper, mais n'en est pas moins une putain de bonne chanson. Dans l'ensemble, si les premiers morceaux parviennent à sauver les apparences ("Little Dark Age" ou "When You Die" sont de petites merveilles typiques du duo), le cœur de l'album a de quoi filer des migraines à tous ceux qui, après Congratulations, voyaient en MGMT le futur de plein de genres du passés (de la pop psyché ou glam en passant le space-rock). La dé-cristallisation est violente : ces gens n'ont juste rien à foutre de tous les géants seventies auxquels on les comparait (Roxy, Sparks...), tout ce qu'ils kifent, c'est la mauvaise variété des années quatre-vingts. En ce sens et s'il est difficile de ne pas rapprocher les deux albums, Little Dark Age paraît presque le jumeau maléfique du récent Forced Witness d'Alex Cameron. Un album joyeusement décalé et régressif là où MGMT met son génie du songwriting au service du Malin, exerçant sans le moindre second degré ses talents pour la décoration d'intérieur dans la rénovation de mélodies que n'aurait pas reniées Toto. Et le pire, c'est que comme tout être faible voyant flattés ses instincts les plus vils, on y prend du plaisir. Parce que si rien n'est plus infâme que ce versant des eighties, rien n'est plus efficace aussi quand il s'agit de violenter un ciboulot.

Bien sûr, il y a quelque chose de volontiers caricatural dans cette manière d'aborder un disque qui contient suffisamment d'âme pour ne pas être confondu de sitôt avec un best of Rick Astley. Le truc, c'est que Little Dark Age est lui-même un album volontiers (volontairement) caricatural, entièrement composé de relents d'une époque que personne n'avait sérieusement envie de se rappeler. Comme tout ce qui est naïf, c'est attachant, et l'on ne peut que se réjouir de constater que quinze ans après leurs débuts, Ben et Andrew ont réussi à éviter le piège de l'album de vieux mous – jamais MGMT n'a sonné aussi groovy et dansant. La mauvaise nouvelle est qu'en un sens, ils ont fait pire et ont été engloutis dans une faille spatio-temporelle, prouvant involontairement ce que tout le monde sait sans jamais oser le dire : le Cool et le Kitsch sont les deux faces d'une même pièce.



👍 Little Dark Age
MGMT | Columbia, 2018