samedi 22 juillet 2017

The Abstinence Teacher - Sex & Mayhem


Principalement connu en France, où il n'a été que peu traduit, comme l'inspirateur de The Leftovers (il a écrit le roman du même nom et fut producteur exécutif de la série), Tom Perrotta s'est taillé outre-Atlantique une jolie réputation d'auteur protéiforme et corrosif. Bien entendu, il faut entendre par protéiforme qu'il est surtout inégal, et par corrosif qu'il entend héroïquement lutter contre le politiquement correct... comme tout le monde. Autant prévenir d'emblée le lecteur non-anglophone, qui le connaît fatalement assez mal : si elle n'est pas dénuée de qualités, sa littérature est plutôt sage et il serait totalement vain de s'y plonger en espérant y retrouver la force de la série susnommée, The Leftovers étant bien plus riche et originale que le livre dont elle est adaptée (lequel recoupe, en gros, la saison 1), lui-même bien plus riche et original que les autres romans de l'auteur. La seule chose qui subsiste réellement et pourrait à la rigueur faire office de constante entre toutes ces œuvres est sans doute la relation compliquée que Perrotta entretient avec la religion, qui sembler le fasciner autant que l'inquiéter. En bon laïque, il semble incapable de s'empêcher de trouver ténues les limites entre le mysticisme et l'intégrisme... sans jamais réussir à esquiver l'un, donc l'autre. L'un des axes principaux de The Leftovers (le livre) était d'ailleurs la nécessité (?) de réinventer la Foi dans un monde frappé par un drame aussi indicible qu'incompréhensible.

Ce sujet se retrouve bien évidemment dans The Abstinence Teacher, comme à vrai dire dans la plupart des romans de Perrotta, qui n'a de cesse d'interroger l'adaptabilité des religions aux réalités de la société moderne. On aura tort toutefois de s'attendre à y trouver une charge virulente : l'auteur est bien plus consensuel que lui-même ne semble le croire. Il passe surtout beaucoup de temps à réfléchir à la confrontation de deux modes de pensée en apparence diamétralement opposés : celui de Ruth, professeure d'éducation sexuelle dans un lycée, dont l’enseignement subit de plus en plus fréquemment les interférences des Évangélistes locaux ; et celui de Tim, le coach de foot de sa fille, New Born Christian luttant au quotidien pour vivre selon ses principes.


Le principal défaut du roman, outre son refus de véritablement choisir entre les différents points de vus (que l'on pourra éventuellement voir comme une volonté de comprendre chacun d'entre eux), est assurément ses nombreuses influences, pour la plupart transparentes – Tom Wolfe évidemment, et Philip Roth surtout, The Abstinence Teacher louchant par endroits de manière très insistante du côté de The Humain Stain. Reconnaissons-le, Perrotta n'a ni la verve pamphlétaire du premier ni la fabuleuse capacité d'abstraction du second ; cela ne l'empêche toutefois pas de livrer quelques très bonnes pages, notamment toutes celles concernant les cours d'éducation sexuelle en eux-mêmes. Le sujet le fascine clairement, et il y a de quoi tant ces programmes paraissent absurdes, particulièrement vu d'Europe. Tout le paradoxe de The Abstinence Teacher étant que l'auteur s'y révèle bien plus doué pour tourner en dérision ses propres opinions, ce qui nous ramène à son côté (involontairement) consensuel : sans doute mû par la volonté, respectable, de ne pas heurter les convictions de ses lecteurs, sa dénonciation portant sur le fanatisme plutôt que sur la religion elle-même, il livre une double satire bien plus mordante lorsqu'il s'agit de s'attaquer à son héroïne athée que lorsqu'il faut entrer dans le vif des convictions de Tim – personnage pourtant fort hypocrite sur le papier. Cela a tendance à rendre le récit un peu boiteux ici ou là, puisque Ruth n'apparaît pas forcément moins extrémiste que ses adversaires politiques, s'enferrant dans une rancune très personnelle tandis que Tim, en dépit de tous ses défauts, n'en est pas moins sincère dans sa quête spirituelle. On trouvait d'ailleurs déjà trace de ce paradoxe dans The Leftovers : les Guilty Remnants, toute secte qu'ils fussent, avaient fondamentalement raison de considérer que le monde ne pouvait plus être le même qu'avant les "évènements", et s'ils étaient très inquiétants, que penser des gens prétendant continuer à vivre normalement alors que l'idée-même de normalité venait de leur exploser au visage ?1

Le résultat de ce positionnement mi-chèvre mi-chou est évidemment de placer le lecteur dans une position assez inconfortable. Si vous êtes pieux et pratiquants, Perrotta vous en colle bien assez dans la tronche pour vous braquer (le portrait du Père Dennis, notamment, est assassin) ; mais si vous êtes à l'inverse du genre bouffeur de curé, vous risquez de le trouver bien gentil. Car le véritable problème de The Abstinence Teacher, c'est surtout de s'emparer d'un sujet passionnant et très complexe pour rapidement paraître ne plus savoir qu'en faire. Ruth n'a pas grand-chose à offrir à part sa légitime indignation ; passé le constat de départ (il y a un problème de séparation des Églises et de l'état aux États-Unis), dont on admettra qu'il n'est pas non plus le scoop du siècle, le roman a tendance à se défausser et renvoyer tout le monde dos à dos en appuyant sur ce qui réunit tous ses personnages : une profonde solitude à laquelle aucun ne parvient à répondre. Après une entrée en matière pétaradante, cela fait un peu soufflet qui retombe, et dans le même temps on aurait tort de considérer The Abstinence Teacher comme un livre raté : bien fichu, très agréable à lire, parfois vraiment drôle, il accompagne facilement le lecteur durant une poignée d'heure (bien que n'étant pas spécialement court, il se lit très vite, ce qui est généralement bon signe). Mais on arrive tout de même au bout en se disant qu'il n'est pas tout à fait à la hauteur de la cruelle ironie de son titre.


👍 The Abstinence Teacher
Tom Perrotta | Random House, 2007


1. Le Healing Hug Movement (la secte de Holy Wayne, pour ceux qui ne connaîtraient que l'adaptation télé, dans laquelle elle est beaucoup moins développée et me semble-t-il jamais nommée) offre d'ailleurs un miroir tout aussi malsain, alors qu'il soutient des croyances presque diamétralement opposées à celles des G.R.