dimanche 19 août 2018

Rama - Le Meilleur est vraiment à l'intérieur


J'ai longtemps vécu dans l'ignorance d'Arthur C. Clarke. À la différence de nombreux classiques de la science-fiction ayant bercé ma jeunesse (parfois indirectement, par l’entremise de leurs héritiers ou de versions abrégées de leurs œuvres), je n'ai découvert l'auteur de 2001 qu'une fois adulte et même à un âge relativement avancé. Inconsciemment, le fait que je l'ai connu vivant et productif, que j'aie vu durant des années ses nouveaux livres au milieu de parutions contemporaines, modernes, a sans doute joué dans mon désintérêt poli pour ceux-ci. Par connu, j'entends : consciemment ; j'ai évidemment connu – et même lu – un Asimov, décédé en 1992, de son vivant ; mais je ne savais pas qu'il l'était. Je voyais en revanche chaque année fleurir un nouvel Arthur C. Clarke à la librairie du coin, éternellement flanqué du bandeau "Par l'Auteur de 2001, l'Odyssée de l'Espace", ce qui me donnait l'impression (réelle) que ce monsieur écrivait vraiment beaucoup beaucoup de livres et l'a priori (pas totalement erroné) que ceux-ci étaient tous soit des suites soit des succédanés du roman qui avait fait de lui une star. Même ado, le label Vu à la télé/au ciné fonctionnait chez moi à rebrousse-poil. Par la suite, j'ai bien entendu fini apprendre que Clarke était un grand écrivain méritant tout mon respect, mais il était trop tard : ce qu'il écrivait ne m'intéressait pas ou plus vraiment, d'autant que s'il est toujours agréable de se replonger dans la SF dite de l'Âge d'Or avec le recul, il est beaucoup plus difficile de découvrir avec un regard déjà (désab)usé ces auteurs (Bradbury, Simak...) au regard si enthousiaste, optimiste, cette science-fiction lumineuse que plus grand monde n'écrit ainsi de nos jours.


Je ne me rappelle pas vraiment comment Rama a échoué entre mes mains. Je crois bien l'avoir trouvé dans un carton en plein milieu de la rue, en tout cas n'avais-je pas cherché à le lire et la manière dont il m'a immédiatement emporté a quelque chose d'assez ironique : c'est en effet exactement ou à peu de choses près l'histoire de Rendezvous with Rama. Un beau matin de 2131, un BDO (Big Dumb Object) entre dans le système solaire et excite l'imaginaire d'une humanité qui, sans avoir tout à fait renoncé à la conquête spatiale, a fini par se convaincre qu'elle était bel et bien seule dans l'univers. Une mission de reconnaissance est immédiatement envoyée sur cet immense cylindre de cinquante kilomètres carrés, qui va rapidement se transformer en improbable et fascinante mission d'exploration. Car en pénétrant à l'intérieur, c'est un véritable monde de poche que les astronautes vont découvrir. Immense et minuscule à la fois. Visiblement désert. Et totalement cylindrique.

Le livre est court, à peu près 250 pages, et se focalise exclusivement sur l'exploration partielle et muette de stupéfaction de cet endroit rapidement baptisé Rama. Bien qu'il s'agisse d'une œuvre tardive, il y a quelque chose de presque rétro dans l'approche de Clarke, qui passe beaucoup de temps à faire dans la science pour geek et n'accorde que très peu d'intérêt à ses personnages (on a totalement oublié leurs noms une semaine après avoir fini le livre). La star de Rama, c'est Rama. Ce monde improbable et entièrement désert qui défie l'entendement et pousse l'idée même d'une littérature de l'imaginaire jusqu'à son extrême limite. Bien qu'il soit décrit avec force détails, il est très difficile de visualiser Rama pour le lecteur, tant sa géographie dépasse les frontières de l'imagination humaine ; on entre ainsi instantanément en osmose avec des personnages à la fois fascinés et perdus face à l'immensité de ce qu'ils ignorent, capables de comprendre certains mécanismes, de réaliser certaines correspondances, mais fondamentalement inaptes à assimiler le pourquoi du comment de ce qu'ils sont en train de contempler. C'est la principale force de ce récit : il tente de concilier le technicisme et le mysticisme, puisque c'est bien à des dieux que ressemblent les Raméens en comparaison de ces hommes qui paraissent inutiles au sein de leur monde. Comprenons-nous bien : une fois le choc esthétique passé, l'une des grandes particularités de Rendezvous with Rama, ce qui fait qu'il fonctionne si merveilleusement des décennies plus tard et que l'on ne peut jamais totalement l'effacer de sa mémoire, est aussi ce qui fait qu'il pourra profondément rebuter un lecteur contemporain (surtout jeune et habitué à des histoires de SF plus catchy) : il ne raconte rien d'autre que ce que ce je viens de vous résumer. Aucun grand mystère de la Création ne sera révélé une fois parvenu à la dernière page. Aucune rencontre du troisième type n'aura lieu. Aucune explication à l'entrée de Rama dans le système solaire ne sera trouvée ni même suggérée. Ce n'est pas que ce n'est pas le propos : c'est  exactement le propos, celui d'un être humain minuscule qui ne parvient même pas à appréhender une petite portion de l'infini, mais qui essaie quand même, avec humilité, avec passion, en sachant pertinemment qu'il n'a aucune chance de réussir.

En ce sens, le fait qu'il existe plusieurs suites (trois) à ce roman a quelque chose d'à la fois logique et relativement superfétatoire. Logique parce que Clarke bâtit dans Rendezvous with Rama un immense univers dont il ne livre quasiment aucune clé – il ne les possède vraisemblablement pas. Au moment de la parution de Rama II, plus de quinze ans après et sous l'impulsion de Gentry Lee, pair et fan qui co-écrira le reste de ce qui n'est pas encore une tétralogie, l'auteur ne fait guère mystère que si la fin de son premier livre était ouverte, c'était avant tout parce qu'il la trouvait plus poétique ainsi. Il n'avait jamais envisagé sérieusement d'écrire une trilogie, comme le crurent les critiques et les lecteurs de 1973, et c'est sans doute la raison pour laquelle le premier roman était si parfait : il n'y avait pas de big plan derrière Rama. Il s'agissait du récit contemplatif de la découverte d'une civilisation inconnue (et possiblement éteinte), pas d'une fresque reconstituant cette civilisation.


De nombreux éléments narratifs font que Rama II est inévitablement décevant par rapport à Rendezvous with Rama : le livre est trop long (presque deux fois plus que le premier), le prologue est interminable (il faut quasiment attendre la moitié du livre avant de découvrir l'intérieur du second Rama), et si l'on ne peut pas reprocher aux deux écrivains d'avoir souhaité cette fois-ci approfondir les personnages, ceux-ci sont tellement stéréotypés qu'on ne peut s'empêcher de se dire qu'ils auraient pu s'en passer.

Pourtant, le problème fondamental de Rama II est son existence-même et le fait qu'il modifie sensiblement la perception de son prédécesseur : Rendezvous with Rama devient les prémices d'une saga plus vaste au cours de laquelle Clarke et Lee vont s'exercer à donner des éléments de réponses quant à la civilisation raméenne elle-même, ce qui va presque totalement à l'encontre de la mécanique initiale. Certes, fidèlement à une certaine tradition du récit de mystère, la plupart des réponses fournies amènent surtout d'autres questions, certaines découvertes de ce second volet étant encore plus bizarres et incompréhensibles que dans le premier, et le second satellite Rama paraissant réagir de manière totalement erratique à la présence de visiteurs (quand le premier semblait parfaitement indifférent au fait d'avoir été pénétré par des créatures vivantes). Dans le fond, cette suite est exactement à l'image de ce qu'est, dans le récit, le second Rama par rapport au premier : tout y est pareil et pourtant, tout paraît fondamentalement différent. Cette nouvelle expédition est bien plus préparée que la première, elle a une idée bien plus précise de ce qu'elle s'apprête à trouver, elle a même de véritables objectifs, ce qui annule et remplace le rythme très lent et poétique du premier livre par une quasi mécanique de thriller (il y a même des méchants). Ce n'est pas désagréable à lire mais dans son essence-même, Rama II n'est plus vraiment Rama. Ironiquement, le roman atteint les buts qu'il s'est fixé : on ne peut pas ne pas avoir envie de lire les volumes suivants (The Garden of Rama et Rama Revealed). Mais en dépit de l'inventivité des auteurs, quelque chose s'est perdu en route, qu'il sera forcément tentant de mettre sur le dos de Gentry Lee : l'innocence de Rendezvous with Rama, la beauté simple de cette histoire sans but mais pleine d'âme, où l'excitation de la découverte est plus forte que l'ambition ou le désir qui dévorent chacun des personnages de Rama II. La bonne nouvelle, c'est qu'il n'est absolument pas besoin de lire ses suites pour apprécier le chef-d’œuvre qu'est Rendezvous with Rama. Je vous laisse donc la chance de ne pas commettre la même erreur que moi.


👑 Rendezvous with Rama [Rendez-vous avec Rama]
Arthur C. Clarke | Spectra Books, 1973

👍 Rama II
Arthur C. Clarke & Gentry Lee | Gollancz, 1989