vendredi 30 septembre 2022

weezer - Le Fruit est dans le ver


En 2022 comme pour l’Éternité, chaque nouvelle sortie de weezer amène son lot de surprises, d'interrogations, de questionnements métaphysiques bien vite balayés par les océans d'émotion débordant de presque chaque refrain.

Je déconne. Voilà bien longtemps que la seule chose qu'une nouvelle sortie de weezer suscite chez l'auditeur, c'est l'envie de réécouter les premiers albums. Et que la seule interrogation métaphysique qu'elle soulève donne quelque chose comme : Mais pourquoi donc ces gens ont-il continué à faire des albums après 2005, alors que l'envie de créer quelque chose d'un peu beau les avait manifestement désertés ? La légende a beau s'être braquée sur le cas McCartney, avouons que les éléments de preuve sont autrement plus troublants dans le dossier suggérant que Rivers Cuomo serait mort et aurait été remplacé par un sosie. D'autant qu'il suffit de sortir dans la rue pour remarquer qu'on y croise tout de même beaucoup plus de potentiels Cuomo que de gens ressemblant ne serait-ce que vaguement à l'Ex-Beatle.


Inutile d'être un complotiste patenté pour se laisser séduire par la théorie : il suffit d'avoir sincèrement et profondément aimé weezer durant (en gros) sa première décennie. Même en se voyant opposer un debunkage en bonne et due forme, elle resterait de toute façon plus tolérable que cette vérité alternative voulant que Rivers Cumo ne soit pas mort, simplement sans vie, et que le monde entier assiste depuis deux décennies à la plus longue agonie artistique de toute l'histoire de la pop-music – et encore en l'acclamant, tant l'aura du groupe semble mystérieusement intacte dans son pays d'origine. Le voudrait-on que l'on serait bien en peine de trouver exemple plus extrême d'un art s'étant progressivement vidé de sa substance, jusqu'à finir par devenir sa propre antithèse. Hormis quelques exceptions, si rares qu'une phrase seule suffirait désormais à les lister, les albums de weezer des années 2010 et 2020 ne ressemblent même pas au fantôme du groupe, mais à un vulgaire squelette séparé de son âme, errant sans but ni même la plus rudimentaire conscience de son errance. La métaphore est à peine exagérée quand on sait qu'en parallèle à cette succession d'ouvrages tellement désincarnés que parvenir à les distinguer les uns des autres relève du fétichisme (faut dire qu'ils s'appellent plus ou moins tous weezer), Cuomo continue de balancer sur le Net les démos et chutes de ces mêmes albums, tellement meilleures que le produit final commercialisé qu'on a cessé depuis environ le White Album de se demander s'il le faisait exprès : la réponse était déjà contenue dans la question. La vérité musicale, littéralement, est ailleurs. Et toute la discographie officielle de weezer de ne plus sonner que comme un genre d'énorme FUCK au music-business – un foutage de gueule généralisé où l'on vous annonce des disques de dance-rock, des concepts fumeux, des albums de reprises de gens à peine dignes d'être chantés bourré dans un karaoké, ou autres projets hommages au hair-metal sonnant comme... du weezer. Certains artistes se démodent. D'autres voient leur génie s'étioler avec les ans. D'autres encore finissent simplement par ne plus rien avoir à dire. Rivers Cuomo n'entre dans aucune de ces catégories. Rivers Cuomo est un mec qui prend plaisir à vous faire savoir qu'il a plein de choses à vous dire, mais qu'il ne vous les dira pas.


Le personnage a toujours été complexe et fascinant. Parfois plus que sa musique. Au mitan des années 90, nos chamailleries de gamins pour déterminer qui incarnait le Paragon du néo-punk californien n'étaient que cela : en dépit de sérieux arguments en leur faveur, aucun d'entre nous n'aurait sérieusement songé à répondre Green Day. weezer était un intouchable. Plus qu'une référence : une évidence, si loin au-dessus qu'il en devenait à part. On pouvait bien essayer d'appuyer le propos, en pointant un son un peu plus garage que chez d'autres, des textes un tantinet plus fins, une palette musicale plus large... qu'importe que tout cela puisque la question, en vérité, ne se posait pas en ces termes. Avec toutes ses qualités et envers et contre tous ses défauts, weezer était simplement weezer. Un groupe d'un implacable sérieux jusque dans ses chansons blagues (voir les origines pour le moins douteuses de sa cultissime « Undone (The Sweater Song) »), capable de détourner la pop la plus niaise pour vous fendre en deux, qui parvenait dans n'importe quelle configuration à viser le cœur. D'une beauté frôlant l'indicible, sa musique vibrionnait, se défiait de toutes les explications savantes, quand celle des groupes similaires se contentait dans le meilleur des cas de proposer de bonnes chansons. L'écrire aujourd'hui donne l'impression de colporter une vieille légende urbaine, d'être devenu un de ces vieux bonshommes aigris dont nous aimions tant nous moquer à l'époque. Plus de vingt-cinq ans après, la dialectique s'est à ce point inversée que lors de leur récente tournée commune, même les fans de weezer reconnaissaient que Green Day était dix crans au-dessus. Je ne parlerai même pas des auditeurs les plus jeunes. Green Day a suivi la trajectoire normale d'un groupe normal passé un certain stade – ses hauts et ses bas, ses albums ratés et ses retours en forme, sa sincérité évidente jusque dans ses mauvais choix. C'est ce qu'on l'appelle un classique à l'ancienneté, du genre qui force le respect. weezer force, tout court. Sa trajectoire est un infini n'importe quoi, fascinant à sa manière, mais exonéré depuis longtemps de la tendresse et de l'empathie que peuvent parfois inspirer les carrières cabossées. Comment serait-ce possible quand la naïveté en a à ce point cédé au cynisme, et la pureté à un opportunisme crânement revendiqué ? On a presque honte d'aimer certains albums récents de ce groupe, de se dire que les chansons sont quand même plutôt mal, les refrains plutôt accrocheurs... mais merde, quoi ! C'est weezer. Encore heureux que les refrains soient réussis. Pour autant, ce groupe, qui représentait tant pour nous, n'était-il finalement que cela ? Après plus de quinze opus consécutifs à ne toujours pas être Pinkerton, la question n'est guère plus que rhétorique. Rassure-toi : ce n'est pas toi qui a un problème. Ce sont les autres. Ceux qui n'ont pas encore tout à fait ouvert les yeux. Ceux qui continuent à faire mine de voir dans la nouvelle sortie de weezer le semblant de reste d'un quelque chose qui n'y est pas, qui n'y est plus... qui ne sera plus jamais.


Si la date précise du point de rupture (pardon : de l’Éveil) variera plus ou moins selon les individus, le moment de bascule, pour sa part, est connu de tous les fans, et depuis longtemps. Une digue a rompu quelque part durant les cinq interminables années séparant Pinkerton (1996) et le Green Album (2001) – période durant laquelle le futur ex-jeune homme s'éclipsa pour reprendre ses études, entraînant un split jamais vraiment officialisé de son groupe. Certains pensent que le proverbial instant T fut l'abandon du projet Songs from the Black Hole (dont les démos composent le plus gros des premières sorties "solo" de Cuomo). D'autres qu'il s'agit du tragique décès de la famille Allan, fondateurs du premier fan club du groupe devenus des amis, sur la route d'un concert en 1997. D'autres iront blâmer le succès, Harvard, les Illuminati ou le retour du disco. Il est probable que tout cela ait joué un rôle (à l'exception peut-être des Illuminati), couplé à la réception plutôt frileuse de Pinkerton ainsi que mille autres choses encore inconnues des centaines de subreddits consacrés au sujet. Une seule chose est certaine : au moment du retour fracassant de weezer à l'aube des années 2000 (rappelons qu'« Island in the Sun » reste encore aujourd'hui l'un des titres les plus diffusés en radio chaque jour que Dieu fait dans ce monde), quelque chose avait déjà changé. Les disques étaient plus carrés, plus produits – toujours occasionnellement émouvants, toujours franchement régressifs par endroits mais tout simplement plus adultes et, oui : plus pros. Tout le monde le sentait confusément, sans vraiment parvenir à mettre les mots dessus. Il fallut encore un certain nombre d'albums, souvent très incohérents les uns par rapport aux autres, pour percevoir la réalité. L'adorable être humain qu'était Rivers Cuomo avait tout simplement choisi de lâcher l'affaire, préférant aux compositions viscérales d'antan un savant exercice de perversion de tous les paradigmes du rock'n'roll. Comme Brian Wilson, il s'emmura en lui-même au point de ne plus pouvoir trouver la sortie, mais en masquant cette impuissance créative derrière une apparente hyper-productivité. Comme Kurt Cobain, il procéda méthodiquement à la destruction de sa carrière, en faisant pour sa part mine de la continuer plutôt que de l'interrompre brutalement et irrémédiablement. Comme Bowie, il commença à enfiler un masque par-dessus un masque par-dessus un masque, en omettant volontairement de donner des noms à ses identités d'emprunts – devinerait qui pourrait. Ma plaisanterie inaugurale n'en était pas réellement une : pour des raisons n’appartenant qu'à lui (survivre en faisait probablement partie) Cuomo s'est en quelque sorte lui-même remplacé par un sosie, exerçant semble-t-il la profession de chanteur de rock au succès international.


Un jour au l'autre, le véritable Rivers Cuomo finira par mourir ; alors sa biographie commencera-t-elle probablement ainsi : c'est l'histoire d'un jeune garçon romantique et solitaire dont la musique rencontra un succès inespéré. Se sentant encouragé, il décida de publier un album qui lui ressemblait, dans lequel il donnait tout : cœur, âme, tripes, sang – même le sperme. Mais personne ne le comprit. Le public le bouda et les Sachants le massacrèrent. Profondément blessé, il se jura ne plus jamais ouvrir son cœur qu'à une poignée d'élus, tout en continuant à faire tourner la machine pour des raisons alimentaires. Il renoua avec le succès et celui-ci ne le quitta plus jamais. Sa musique avait perdu le fameux supplément d'âme qu'on lui trouvait autrefois, mais ce n'était pas grave puisque le succès était là et que dans le fond, ce n'était pas vraiment sa musique, juste un day job comme un autre. Certains faisaient serveurs, babysitters ou pigistes pour la presse dite de proximité. Lui ferait chanteur de weezer. Et pourquoi pas après tout ? Il savait mieux que personne flairer ce qui était dans l'air du temps. Parvenu à la cinquantaine, il réussissait encore à enregistrer des choses faisant se lever des gamins. Il anticipait leurs attentes et ne sonnait jamais comme un vieux ringard. Puisque ses sons FM décomplexés parvenaient à ne pas dépareiller dans les playlists Pop 2022 des enfants de ses anciens fans, pourquoi se le refuser ? Il avait beau ne plus être aimé pour lui-même, il avait vaincu le Boss de fin de sa discrète existence, touché du doigt sa Princesse Peach personnelle : il était devenu cool.

Ah et sinon, à la base, ce texte devait être une chronique du dernier EP de weezer – Autumn. Même qu'il s'agissait plutôt d'en dire du bien, et que « What Happens After You » est une putain de tuerie (je le tiens de jeunes de mon entourage, pour moi c'est juste la caricature du plaisir coupable). Bon. Je crois que nous nous sommes quelque peu égarés en chemin mais Rivers serait tout de même bien mal placé pour nous le reprocher. Qu'auriez-vous besoin de savoir, de toute façon, à propos d'Autumn ? Ce n'est rien de plus qu'un nouveau weezer parmi une longue série en cours de nouveaux weezer. Ce n'est donc pas Pinkerton. Mais les refrains sont très accrocheurs. Vraiment. On a hâte d'être à l'année prochaine pour découvrir les vraies versions de ces chansons sur Youtube.
 
 
SZNZ : Autumn
weezer | Atlantic, septembre 2022