mercredi 26 novembre 2014

Du moite et de l'aride, du vénéneux ou du fiévreux... bref : du Xavier Plumas

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Xavier Plumas ne sait pas publier d'album quelconque, et le ferait-il que je serais bien la dernière personne à m'en apercevoir. Telle est la double évidence que ce blog se plaît à rappeler tous les deux ou trois ans sans que quiconque lui en tienne rigueur – de la marotte à la petite faiblesse, on sait qu'il n'y a souvent qu'un pas. Même lorsque l'ouvrage incriminé se révèle un poil moins palpitant – et je suis tout prêt à reconnaître d'emblée que Le Cabinet vaudou des curiosités d'Adèle ne rejoindre pas mon Panthéon personnel – il se trouve toujours quelque chose (une chanson. Un ver. Une cloche) pour m'y renvoyer. En l'occurrence avec une certaine brutalité tant "Activité" la bien nommée m'a arraché à la somnolence lors de ma première écoute1, morceau – quasi – central d'un album posé où l'action se déroule surtout en arrière-plan, dans des arrangements veloutés que personne ou presque n'entendra mais qui font à peu près tout à l’atmosphère moite et hypnotique de l'ensemble.

Je somnolais donc, après une rude journée, lorsque Xavier est arrivé la bouche en cœur et le couteau entre les dents pour me retourner les tripes – je ne lui en garde pas grief : il me fait le coup assez régulièrement depuis que j'ai dix-sept/dix-huit ans. Toujours de la même manière, de surcroît : le même bougonnement rageur, la même mélodie tempétueuse, le même ver qui claque dans sa manière d'allier l'image poétique parfaite et la simplicité rugueuse.

"Ta carlingue chauffée telle la tôle à blanc,
Malléable sur l'ossature,
Résonne de son timbre sourd et cuivré..."


Ceux qui ne savent pas se laisser envahir par la musique et/ou les mots, qui écoutent des disques histoire de meubler le silence ou par boulimie sinistre née d'Internet, ne peuvent sans doute pas – plus ? – comprendre la réelle intensité d'une telle expérience2. Laisser défiler sur sa platine, sans rien faire d'autre que s'abandonner, un album apaisé et apaisant jusqu'à la torpeur. L'écouter et ne faire que cela, c'est-à-dire faire tout autre chose, mais intérieurement. Partir suffisamment loin pour ne plus savoir si l'on s'est perdu dans la musique ou simplement en soi-même. Partir tellement loin qu'à vrai dire, on ne se pose pas la question. Pour se faire soudainement agripper par un morceau, un seul, à l'énergie viscérale et à l'érotisme contagieux, porté par une voix susceptible de faire suinter la colère de la mélodie la plus délicate. Quelques minutes auparavant, à peine, on se laissait contaminer par la langueur de "10 000 vies". On était ailleurs. Tout était normal. On ne ressentait rien qui ne soit calme et diffus. Et voici que sans savoir pourquoi, on se retrouve dans tous ses états. Incapable de mettre des mots sur ce que l'on ressent, si ce n'est que c'est très fort, très soudain – presque violent.

Ce genre de... surprise (?) tend à se raréfier de nos jours, ce qui rend l'instant d'autant plus précieux. Il faut savoir écrire, d'une part, ce dont beaucoup se croient capables tant qu'il n'ont jamais entendu une note de Xavier Plumas3. Puis, encore, avoir une vague idée de ce qu'est un album. Car s'il n'y a pas qu'"Activité" sur Le Cabinet vaudou..., il n'y aurait probablement pas de Cabinet vaudou... sans ces mêmes pas quatre minutes d'escalade pré-orgasmique, où l'atmosphère s'épaissit comme le sang monte à la tête – avant de replonger aussi sec moite dès le titre suivant ("Jasmin G."). Tout au plus une jolie collection de chansons comme sait en écrire leur auteur, soit donc poétiques, languides, vénéneuses – inutile ici de se lancer pour la soixantième fois dans le panégyrique de ses talents. Ceux-ci sont connus, reconnus, à tout le moins sur ce site, et entre la tomwaitsienne "Crazy Painter" ou l'élégante "L'Aube", qui ouvre l'album tout en délicatesse, ce second opus (pas tellement) solo renferme toutes les douceurs que l'on s'attend à trouver chez le leader de Tue-Loup. Pas plus, c'est vrai, et l'on pourra regretter que Plumas s'éloigne relativement peu des terres habituellement labourées par son groupe (moins, a priori, que sur son précédent disque). Mais pas moins non plus. Quant à "Activité", elle touche pour sa part à cet instant rare où la chanson devient quelque chose de physique, de suintant, de vital. Le genre de titre qui justifie à lui seul l'achat d'un disque, à une époque où ce genre de phrase n'a plus grand sens à propos de la plupart des artistes.



Le Cabinet vaudou des curiosités d'Adèle, de Xavier Plumas (L'Autre distribution, 2014)



(1) Je vous arrête tout de suite : j'étais surtout très fatigué cet après-midi-là. N'allez pas vous imaginer autre chose.
(2) Je reconnais d'ailleurs ne même pas envisager de faire cela avec 90 % des disques qui me passent entre les oreilles. Surtout à la première écoute.
(3) On ne peut que se féliciter de sa faible notoriété : imaginez un monde où Xavier Plumas serait une star ; les trois quarts des gens arrêteraient d'écrire pour écouter ceux qui ont du talent – quelle horreur.