mardi 2 septembre 2014

Caleb Carr - The World Won't Listen

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Je me suis toujours demandé pourquoi tant d'auteurs de romans policiers, quelle que soit leur sous-sous-étiquette, avaient des héros fétiches. De ces personnages-phares et increvables revenant dans plusieurs de - si ce n'est dans tous - leurs ouvrages. Est-ce un genre de fatalité ? Ou bien une tradition, une marque de fabrique aux origines pas très claires ? C'est vrai, quoi : pourquoi le domaine du polar est-il si friand de héros récurrents - surtout quand on constate qu'une seule aventure s'avère généralement amplement suffisante, et que n'est pas Agatha Christie ou Sir Arthur Conan Doyle qui veut ?...

La réponse la plus immédiate semble renvoyer à l'idée de paresse. Une forme de facilité, réelle ou supposée par l'esprit fatigué de l'écrivain à succès qui, ayant jeté quasiment toute sa vie dans son premier livre, se retrouve subitement sommé de battre le fer encore chaud - et de préfèrence sous deux ou trois ans, merci bien. Auteur quelques années plus tôt du remarquable The Alienist, Caleb Carr n'a pas plus que d'autres dérogé à cette triste - et fort mystérieuse - règle. Mais il s'est échiné à la faire un peu mentir, et cela suffit en soi à conférer une légitimité à son deuxième roman - qui sera donc la seconde (et à ce jour dernière) aventure du Dr. Lazslo Kreizler et de son équipe bigarrée. Laquelle s'enrichit pour l'occasion, ne riez pas car ils sont très attachants, d'un Assistant District Atorney frappé de logorrhée et d'un Pygmée un tantinet belliqueux sur les bords.

Il est difficile d'établir si The Angel of Darkness, au-delà d'un titre dont ne voudrait pas le pire groupe de thrash-metal des années 80, est inférieur, supérieur ou égal à son prédécesseur - dans la mesure où l'on n'imaginerait de toute façon pas le recommander à quelqu'un n'ayant pas préalablement lu The Alienist. Carr a beau mettre un point d'honneur à en faire un roman "à part entière", tout son talent est ici précisément de prendre le contrepied de son best-seller, tout en contournant le piège du double négatif. En d'autres termes, The Angel of Darkness est exactement pareil que The Alienist (mêmes personnages, même époque, mêmes débats interminables devant un tableau noir ou une bonne vieille racinette), tout en ayant à peu près rien à voir, tant dans l'univers que dans l'intrigue ou la structure narrative. Si le changement de point de vue (c'est cette fois-ci le jeune Stevie Taggert qui raconte) a à terme pour seul effet de ridiculiser John Schuyler Moore (narrateur héroïque du premier roman, réduit ici à un pochetron à la limite du boulet), le choix d'orienter son récit vers une traque pure et dure plutôt qu'une enquête "procédurale" permet à Carr de développer un tout nouvel arsenal narratif (personnages continuellement en mouvement, stratégies judiciaires, mindgames...) Ce pourrait être le meilleur moyen de scier la branche sur laquelle l'auteur s'est assis : cette fois, le coupable présumé est connu au bout de cent pages, et son attitude monstrueuse parfaitement admise avant d'atteindre les deux cents. Carr n'est pourtant pas seulement dans le procédé ou dans l'envie de changer d'air : en un sens, et tout en étant par bien des aspects rigoureusement identique, The Angel of Darkness n'appartient plus tout à fait au même genre que son glorieux prédécesseur. Le profilage passe au second plan et le ressort narratif, beaucoup plus dynamique à défaut d'être plus haletant (Caleb Carr a décidément un gros problème avec le dosage de ses cliffhangers), repose sur la compréhension de l'incompréhensible et la nécessité de trouver la brèche pour faire condamner quelqu'un pour des crimes qui n'existent littéralement pas encore aux yeux de la société. Celle-ci ne sort d'ailleurs pas grandie de l'affaire, tant le petit microcosme new-yorkais de la fin du XIXe aura paru ignorant voire crétin de bout en bout d'un texte dont l'énergie et l'indécrottable optimisme n'annulent pas tout à fait la noirceur.

Sans surprise compte tenu de ce postulat, The Angel of Darkness s'avère un récit souvent beaucoup plus pêchu, aventurier... et beaucoup moins didactique que The Alienist, aussi - ce dont on ne pourra pas décemment se plaindre. Cela tendrait à en faire un des rares seconds volets plus aboutis que leur prédécesseur, ne fût-ce cette évidence : sans la préexistence de The Alienist, et notamment tout ce que l'on y apprend sur les méthodes de Kreizler (beaucoup moins mises en avant ici, même si le personnage est paradoxalement plus présent), il perdrait sans doute beaucoup de son charme, quand bien même son sujet est bien plus intrigant et dérangeant. Et là, vous vous dites que je ne vous en ai toujours pas parlé, de ce sujet. C'est que voyez-vous, ce serait assez criminel de vous le balancer d'entrée de jeu, tant l'auteur met de talent et de délicatesse pour le dessiner petit à petit. Certains livres méritent d'être découverts sans trop en savoir à leur sujet. Et en règle général, rien que dire ça est plutôt bon signe, non ?


The Angel of Darkness [L'Ange des ténèbres], de Caleb Carr (1997)