vendredi 26 mai 2017

Bloodline - Connard & Sons.

Franchement, ils sont un peu couillons, chez Netflix. On parle souvent de la manière dont leur mode de diffusion nique nos plannings, mais une série comme Bloodline – plutôt pesante et qui demande du temps pour être appréhendée – démontre aussi qu'ils ont un certains talent pour niquer leurs propres productions. Outre que le provider a développé une communication très hypocrite visant à donner l'impression qu'il casse tous les codes de la vielle télé alors que, leur publication mise à part, ses séries les déclinent à la lettre1, il y a aussi cette volonté fatigante de créer le buzz douze fois dans l'année avec douze (vingt ! trente !) titres différents plutôt que d'en laisser quelques uns vivre leur vie et, si l'on peut dire, justifier leur existence. On imagine bien que Netflix y trouve son compte (même si on se demande un peu par quelle étrange opération du Saint-Esprit2), mais on peut légitimement se demander si, dans certains cas, ce n'est pas un peu contre-productif pour les œuvres elles-mêmes. Ça se périme vite, une série de Netflix. Ça vous prend beaucoup de temps d'un coup, presque sans prévenir, mais ç'a tôt fait de paraître une nouveauté de l'an dernier – parfois à peine quelques semaines après la sortie.

Bloodline pousse à ce genre de réflexion, et pas uniquement parce qu'après le (relatif) succès de sa première saison, la seconde n'essuya qu'une indifférence polie. Il ne fait aucun doute qu'avec un mode de diffusion traditionnel (osons dire normal), l'excellent twist qui conclut sa première heure aurait fait ergoter tous les fans de télé durant une semaine. De même que certains épisodes d'Orange Is the New Black (notamment dans sa brillante saison 2) voire de Jessica Jones (le formidable "AKA Sin Bin" – 1x09) auraient vraisemblablement pu prétendre à une aura culte s'ils n'avaient été aussitôt noyés dans la masse. D'une manière générale, le système Netflix interdit à ses shows de réellement monter en puissance – peut-être même de durablement marquer la mémoire du spectateur. Il les condamne à donner beaucoup immédiatement, quitte à s'essouffler en cours de route – on l'a déjà souligné sur Le Golb, mais c'est l'une des plus étranges récurrence des séries estampillées Netflix que de souffrir de longueurs dans leur seconde moitié, au point que l'on se demande si le provider n'essaie pas parfois délibérément de rallonger la sauce, comme si ses pontes étaient payés à l'unité (cf. l'arrière-cour de Making a Murderer, pour laquelle Netflix demanda à ce qu'un documentaire (!!!) soit remonté afin de faire dix épisodes... entraînant un nombre de redites assez délirant).


De tous les dramas produits par le Démon qui fait trembler les chaînes de Papa et Maman (ou pas), Bloodline est certainement celui qui, à ce jour, souffre le plus de ce mode de diffusion. Avec Orange, sans doute, que l'extrême densité de ses épisodes (et saisons) rend assez incompatible avec le binge watching visionnage cul-sec. Mais qui s'en sort finalement très bien, pour posséder des thèmes plus forts, une identité plus marquée... et parce que c'est tout simplement une bien meilleure série (que beaucoup d'autres, du reste).  Ouvrage soigné au très beau casting, Bloodline n'a pas cette chance. Elle est trop lente, trop écrite et foncièrement trop peu originale pour ne pas être esquintée par sa diffusion. A la différence de presque toutes ses consœurs, elle a été développée, à la base, pour la vraie télévision, avant d'être repêchée en cours de route par Netflix. Et ça se voit. Beaucoup, en saison 1.

Ici, ceux qui ont vu (au moins) la première saison me rétorqueront que non seulement ce que je raconte est très exagéré, mais que l'on pourrait tout aussi bien affirmer le contraire. Que dans la mesure où jusqu'au fameux twist du premier épisode on n'a pas la moindre idée de ce que va raconter Bloodline, le fait de pouvoir aussitôt enchaîner avec le suivant est un avantage. Et que dans la mesure où le suivant est beaucoup moins haletant, pouvoir enchaîner avec le troisième est un avantage encore plus grand. Ce n'est pas faux. Mais ce n'est pas vrai non plus. Parce qu'après trois épisodes, on a compris ce que l'on regardait et qu'on a aussi compris qu'on allait avoir du mal à le regarder au pas de charge. Résumons pour ceux qui n'auraient pas encore tenté le coup, en tentant d'éviter les spoilers, ce qui va être coton s'agissant d'une série où le-rebondissement-qu'il-ne-faut-surtout-pas-révéler survient au bout d'une petite heure.


Bloodline utilise, du moins dans ses premiers épisodes, le bon vieux principe du flashforward. Histoire de pimenter un peu la sauce, principalement, car elle pourrait aussi bien s'en passer (mais alors là, elle serait carrément morte pour le visionneur alcoolique de Netflix). Le reste du temps, elle raconte la vie d'une famille riche qui a beaucoup (beaucoup, beaucoup) de problèmes relationnels, notamment avec l'un des frères, Danny, proverbial vilain petit connard canard du clan. Et c'est à peu près tout, et c'est souvent très bien. Toute la saison 1 est construite de manière à constamment relancer l'intrigue suggérée par le premier flashforward. La plupart du temps, Bloodline avance à un rythme de sénateur vers un objectif final clairement établi par le fameux twist qui conclut son pilote. Ni plus, ni moins. Si elle en reprend certains des codes, elle n'est que très occasionnellement un thriller. C'est une tragédie familiale à l'ancienne, entre Six Feet Under et les plus belles heures de la saga terroir sur France 3, dont le récit monte en puissance au fil des épisodes, pas très vite quoique sensiblement. Malheureusement, étant une série de Netflix, elle est dans le même temps hantée par le cahier des charges de la "chaîne", à savoir la nécessité que le spectateur ait envie de se jeter sur la suite avant la fin du générique. Cela lui donne un côté schizo assez déroutant, d'autant que Bloodline, il faut le préciser car il est possible que ce soit important, fut la première série de la deuxième vague Netflix, conçue avant que le provider ne passe à la vitesse supérieure et que ses employés, de toute évidence, ne soient encore parfaitement rompus au principe d'écrire un feuilleton en sachant que certains tarés vont le regarder intégralement dans les 48 heures suivants sa sortie. La saison 2 souffre d'ailleurs moins de cet aspect. Elle a d'autres problème, à commencer par le fait de mettre très longtemps à démarrer, ou celui de développer un discours de classes assez maladroit3.

Cela crée un décalage assez amusant, presque sympathique quelque part, puisque Bloodline s'acharne à tout faire lentement – y compris dévoiler ses défauts. Le premier à apparaître est sa volonté par moments assez pénible de délayer au maximum ses intrigues, en multipliant les digressions et autres fausses pistes. Le plus bel exemple en est sans doute le flashforward de l'épisode 2, d'une grande malhonnêteté scénaristique4 – mais beaucoup de passages de Bloodline pourraient entrer dans la même catégorie, à commencer par la disparition progressive des flashforwards en cours de saison 1 (puis leur retour inopiné) : ils ne sont utilisés que pour créer chez le spectateur l'envie de boulotter la suite, à des moments où la tension paraît retomber un peu, mais ils n'apprennent quasiment jamais rien à celui-ci. Les seuls flashforwards du premier épisode auraient largement suffit à poser les enjeux.


Quant au second défaut, s'il est moins évident à distinguer de prime abord (surtout quand on regarde tout d'un bloc, donc tout le temps puisque nous n'avons pas le choix), il est autrement plus embarrassant : Bloodline est une série bicéphale dont l'une des tête est bien plus jolie que l'autre. Fondamentalement, et ce n'est pas surprenant venant des auteurs de Damages, les scénaristes de Bloodline sont bien meilleurs dans le registre du film noir que dans celui de la saga familiale intimiste et introspective. Le problème, c'est qu'il passent surtout du temps à écrire la seconde, ce qui permet à chacun des comédiens principaux (tous très bons) d'avoir son morceau de bravoure, mais rend l'ensemble par moments très répétitif, en particulier dans la seconde moitié la saison 1. Arrivé là, en effet, on a bien compris qui sont les personnages, quelles sont leurs motivations et en quoi la présence de Danny bouleverse leur univers. Il serait logiquement temps d'enclencher la vitesse supérieure ce qui, comme du reste dans beaucoup d'autres productions Netflix (les deux saisons de Sense8, la première de Daredevil... sans oublier la saison 2 de Bloodline elle-même !), n'arrive que très tardivement dans le récit. A la place, les Kessler and Co. nous remontrent ce que l'on a déjà vu, nous redisent ce qu'ils nous ont déjà dit, pour finir par ressortir les flashforwards histoire de nous rappeler qu'à un moment donné, il va quand même se passer quelque chose. C'est assez maladroitement fait, cela devient carrément systématique dans la saison 2 (mais avec des flashbacks, yolo!) et c'est d'autant plus dommage que la plupart du temps, Bloodline est réellement une bonne série. Avec des moments forts (la fête de famille qui occupe l'essentiel du pilote, pour déjà vue qu'elle puisse paraître, est remarquable de tension et de non-dits), des scènes d'anthologie (le twist du premier épisode, donc, mais aussi tous les têtes à tête entre John et Danny, où Kyle Chandler et Ben Mendelsohn font des merveilles, ou encore la fin de l'épisode 2x07, lorsque Diane confronte enfin son époux), des personnages solides (quoique tous très très connards antipathiques) et une atmosphère génialement irrespirable la plupart du temps. Le hic, c'est qu'elle est si bizarrement bâtie que l'on n'est jamais trop sûr que c'était la série que voulaient produire ses auteurs – et absolument certain que ce n'était pas celle que Netflix voulait diffuser.


👍 Bloodline (saisons 1 – 2)
créée par Todd A. Kessler, Glenn Kessler et Daniel Zelman
Netflix, 2015-16


1. C'est évacué de manière un peu sèche car ce n'est pas réellement le sujet de l'article, néanmoins on était effectivement en droit d'attendre de l'arrivée de Netflix un renouvellement formel qui n'a pas eu lieu : quasiment aucune de ses séries ne jurerait qui sur un FX, qui sur un HBO, qui sur un AMC... etc. De plus si les durées d'épisodes sont moins rigides, il n'en va pas de même pour les formats : on reste dans le "à peu près 55/32/24", et même le "à peu près" n'a rien de nouveau puisque la mue des formats, notamment courts, avait déjà commencé bien avant que Netflix n'attaque le marché. On pourrait d'ailleurs faire le même genre de réflexion sur le fond : en dehors de toutes considérations qualitatives, à part Orange Is the New Black et Sense8, on n'a pas été frappé par l'originalité de la programmation vis-à-vis de ce qui se fait ailleurs, alors même que l'on a dépassé depuis longtemps le moment où l'on pouvait énumérer tous les titres de mémoire. Ajoutons enfin que c'est bien à la vieille télé qu'auront été diffusées, ces dernières années, les propositions les plus ambitieuses en terme de narration ou d'esthétique. Le premier qui me répond "The OA" prend une tarte.
2. Il y a sans doute un truc à creuser du côté du robinet d'eau tiède que ce système provoque chez des journalistes totalement dépassés et qui, du coup, se contentent de paraphraser involontairement le discours officiel de Netflix là où, autrefois, ils livraient des analyses un tantinet plus fouillées.
3. C'est bien gentil de vouloir critiquer les riches connards, mais quand tout est écrit de manière à laisser entendre que rien ne leur serait arrivé si les pauvres n'avaient pas été encore plus connards qu'eux... ça ne sert un peu à rien. Certes, il est suggéré que le Patriarche était déjà un sacré connard du temps où il était pauvre, et qu'il ne rechigna pas à agir comme un connard pour ne plus l'être (pauvre, pas connard, pour ça c'était foutu d'avance). Cet axe (dont je ne serais pas surpris qu'il soit au cœur de la saison 3) n'est néanmoins pas assez développé à ce stade pour qu'on en fasse quoi que soit.
4. On l'a souvent dit mais c'est toujours bien de le répéter : en fiction, mentir au spectateur ou au lecteur n'est en rien un talent. N'importe quel écrivaillon du dimanche peut le faire. C'est un peu comme de mentir à son psy : il n'est pas devin, il travaille uniquement avec la matière que vous lui donnez, si vous lui racontez n'importe quoi il croira n'importe quoi et vous livrera une analyse nimporte-quoiesque. Le récepteur d'un récit est un petit être fragile à la merci de l'auteur, il n'y a aucun talent à jouer du fait qu'il ne peut voir que ce que l'auteur accepte de lui montrer.