dimanche 9 décembre 2018

Elegy - Rencontrez Batwoman avant que la CW ne vous la gâche


Le crossover annuel des séries DCW aura cette année un parfum un peu particulier. En plus de l'habituel cahier des charges de cet évènement attendu chaque automne avec impatience par tous les votants aux Drawas, l'édition 2018 aura pour mission d'introduire très officiellement le personnage de Batwoman, aka Kate Kane, dont la série attitrée devrait débuter sur la chaîne début 2019. On ne sait quasiment de cette dernière si ce n'est que Ruby Rose jouera le rôle principal (une bonne idée de casting a priori) et que Caroline Dries (ex-The Vampire Diaries) en sera la showrunneuse (hum)1. Ce qui ne laisse en revanche aucune place au doute, c'est que la pauvre Kate aura probablement bien du mal à se sortir indemne d'une introduction dans un crossover DCW, dont on rappellera que le cahier des charges susmentionné consiste avant tout à :
  • mettre le plus de personnages possibles dans le cadre à chaque plan ;
  • produire le plus mauvais épisode de l'année pour chacune des séries incriminées, notamment en proposant le scénario le plus con et simpliste possible alors même qu'il y a trois fois plus de temps que d'habitude pour le développer.
On notera d'ailleurs, sans vouloir porter la poisse à qui que ce soit, que la dernière fois que des personnages ont eu droit à un crossover DCW en guise de pilote, il s'agissait du casting de Legends of Tomorrow (mystérieusement exemptée cette année), pour un résultat spectaculaire puisque les trois quarts de cette armée mexicaine présentée en grande pompe ont purement et simplement quitté la série depuis. On ne souhaite aucun mal à Ruby Rose, encore moins à la série qui arrive et qui sera tout de même la première VRAIE série du Batverse à l'antenne depuis une éternité (non. Stop. Arrêtez avec Gotham.) Ce qui est sûr, c'est qu'on vous conseillera tout de même, histoire de ne pas se fâcher d'emblée (jurisprudence Wally West), d'aller faire connaissance avec le personnage d'une autre manière, par exemple en (re)lisant l'excellentissime Elegy, paru dans les pages de Detective Comics il y a une petite dizaine d'années.


Si cet arc plutôt bref est rapidement devenu culte, au point qu'il ne fasse aucun doute que la série s'en inspirera très largement, c'est que de tous les personnages de Bat Family, Batwoman est certainement celui qui fut le plus mal traité au fil du temps – ce quelle que soit son incarnation. Tout comme Batgirl à ses débuts, l'approche de l'héroïne est tristement représentative de la vision pour le moins utilitaire et sexiste que l'on eut longtemps des femmes dans les comics, mais si Babs s'en est assez rapidement sortie en raison de son charisme (et du succès de la série télé, pour laquelle elle fut initialement imaginée), Kathy Kane, lancée sans filets une dizaine d'années plus tôt, ne dépassa jamais le statut de love-interest de Bruce Wayne/demoiselle en détresse/femme dans le frigo. Le tarif habituel, en somme, même si en fait de femme dans le frigo, sa mort définitive au début des années 80 ne laissa aucun souvenir à qui que ce soit, au point que le personnage finisse par être purement simplement effacé de la continuité.

Ce n'est qu'en 2006, soit cinquante ans après l'apparition de la Batwoman originelle, que le personnage eut droit à sa réinvention dans la série 52, sous les traits désormais bien connus de Kate Kane, cousine de Bruce Wayne du côté de sa mère. Fille de militaire et ex-militaire elle-même, dont le Papa très réac mais attachant fait officie à la fois d'Alfred et de Robin, Kate va d'abord défrayer la chronique en raison de son homosexualité. A l'époque, le sujet est encore très tabou dans l'univers très conservateur des comics mainstream ; les personnages explicitement LGBT sont rares et presque toujours secondaires, ce qui fait alors de Batwoman une espèce d'allégorie ambulante : vraisemblablement réintroduite pour des raisons de politiquement correct, l'héroïne ne l'est que très peu et va progressivement s'arracher à sa condition de sidekick pour devenir l'un des personnages les plus populaires de l'époque DC récente, seule membre de la Bat-Family à réellement s'affranchir de l'ombre tutélaire du Chevalier Noir et/ou oser s'opposer à lui quand tous les Robin serrent les fesses au moindre désaccord. C'est d'ailleurs l'une des lignes directrices du run de James Tynion IV sur Detective Comics, que nous évoquions le mois dernier et qui s'était offert vers le début un interstice intitulé Batwoman Begins : personnage complexe et même ambivalent, profondément marquée par son éducation militaire et son passé dans une armée qui l'aura pourtant rejetée, Kate est tout à la fois respectueuse de la chaîne de commandement (donc de l'autorité naturelle de Batman) et un électron libre n'hésitant pas à prendre les commandes sans attendre qu'on les lui remette. En fait, et c'est ce qui la différencie fondamentalement de tous les autres justiciers de Gotham, Batwoman est une leadeuse dans l'âme et la seule de cette immense galerie de héros plus ou moins intéressants à n'avoir jamais fait équipe avec le "Caped Crusader"2 : comme le raconte (en partie) Elegy, qu'il faut mettre en regard par exemple de l'excellent Batgirl : Year One pour réellement mesurer la différence de traitement, Batwoman ne demande pas l'autorisation d'arpenter les rues de Gotham et, surtout, n'est pas en quête de validation par Batman et Robin. Elle s'impose à eux, les oblige à compter avec elle, ce qui fait qu'elle ne s'insèrera jamais complètement dans l'organigramme tacite de la Bat-Family – ou alors vers le haut, quelque part entre Bruce et Alfred, assez nettement sur le côté du Powerpoint.


Parce qu'avant d'être militaire ou lesbienne ou poursuivie par une secte glauque et une prophétie... Kate Kane est surtout une putain de badass dont Elegy demeure, à juste titre, l'aventure la plus célèbre et la plus unanimement acclamée. Parfois surnommée de manière trompeuse Batwoman Zero, celle-ci n'a rien d'un reboot mais remet effectivement les compteurs à zéro, en réorchestrant les débuts d'une justicière pas franchement sûre de vouloir en être une, surveillée et traquée par des ennemis dont elle ne comprend pas les objectifs et se sentant plus menacée que franchement rassurée par les apparitions fugaces du Batman. Rien de très original, a priori, dans cette énième histoire d'ennemi intime oublié, dont la révélation finale se voit venir de tellement loin qu'elle tombe totalement à plat. Pourtant, Elegy fonctionne – fascine, même – et les dessins sublimes de J.H. Williams III n'y sont pas pour rien. Associés à l'écriture vive et subtile de Greg Rucka, qui outre qu'il est probablement le champion absolue de l'écriture de personnages féminins dans l'industrie contemporaine sait mieux qu'aucun autre à quel moment faire taire les personnages pour laisser les images s'exprimer à leur place, ils confèrent à cette histoire à la fois très simple et très dure une indicible poésie qui n'est pas pour rien dans le fait qu'aujourd'hui, la présence de Batwoman au sein de l'univers de Gotham ne soit plus discutée par qui que ce soit. Ironiquement, cet arc (auquel est souvent associé, dans les éditions en volumes, sa suite : Go, qui revient sur le passé de Kate et son licenciement de l'armée sous l'égide du Don't Ask Don't Tell) ne signifia pas (loin de là) que le personnage serait toujours associé par la suite à des aventures mémorables. Mais il n'en demeure pas moins, qui plus est d'assez loin, l'une des meilleurs histoires de Batman sans Batman jamais écrites.


👍👍👍 Batwoman : Elegy [Detective Comics #54-60]
Greg Rucka & J.H. Williams III | DC Comics, 2009


1. Bon, on sait aussi que Renee Montoya et Batwing version Luke Fox devraient être de la partie. Cela reste tout de même bien peu pour une série qui démarre dans un mois.
2. C'est, littéralement, le concept de 52, qui introduit Kate et raconte ce qu'il s'est passé durant une année où les principaux héros de l'univers DC (dont Batman) étaient portés disparus.