dimanche 17 septembre 2017

La Serpe – Un relatif manque de tranchant

Philippe Jaenada a d'innombrables qualités, énumérées mille fois en ces pages, mais s'il est un qualificatif qu'on n'aurait pas idée de lui accoler, c'est celui de surprenant. N'étant pas ce que le commun des mortels appellerait un "auteur d'imagination" (ce qui ne l'empêche pas d'être délicieusement imaginatif), on ne s'attend généralement pas à ce que sa dernière parution soit violemment différente de la précédente, on en serait même peut-être un peu déçu, ce qui fait que c'est à peine si l'on hausse un sourcil en apprenant qu'il vient de commettre une troisième biografiction1 consécutive. Chez d'autres, ce serait (c'est) un filon. Chez Jaenada, c'est juste normal, c'est lui, c'est nous, on aime ses livres comme ils sont, avec leurs qualités (innombrables, donc) et leurs défauts, lorsqu'ils en ont. La Serpe en a malheureusement pas mal, bien qu'ils ne nuisent jamais totalement au plaisir de lecture – Jaenada pourrait recopier l'annuaire qu'il trouverait encore le moyen de rendre cela agréable.

Cette fois-ci, le fils caché de Pierre Bellemare et Bukowski s'attache à explorer de fond en comble le triple-meurtre d'Estoire, où tout accuse Henri Girard, amené à connaître une relative notoriété sous le nom de plume de Georges Arnaud. Bien que miraculeusement acquitté à l'époque, on considère de manière à peu près unanime qu'il a massacré trois personnes (son père, sa tante et la bonne), mais Super-Philou ne l'entend pas de cette oreille et va donc y mettre son grain de sel, avec cette minutie et cette ténacité qui faisaient le charme de La Petite Femelle... mais en agençant les choses d'une manière un peu moins convaincante – si ce n'est, avouons-le, un brin agaçante par endroits.

La Serpe, on l'a laissé entendre, présente en surface un certain nombre de similitudes avec ses deux prédécesseurs (ajoutons Sulak, paru en 2013) : louchant un peu du côté de la biographie, un peu du côté du fait-divers, tous trois auraient pu être sous-titrés Un coupable idéal (déjà pris). C'est au niveau de la démarche et de la mécanique qui l'entraîne qu'on observe des divergences de taille : Sulak était un portrait, à la limite de l'hagiographie, à l'imagerie très romantique ; Jaenada y racontait la vie d'un Héros-majuscule (Biographie d'un Saint était déjà pris, aussi), un type n'ayant tellement rien de commun avec lui, donc avec ses ouvrages précédents, que l'on peinait parfois à l'y retrouver. La Petite Femelle conservait une forte démarche biographique, possédait une grande charge émotionnelle, mais Jaenada s'était entre temps mû en un genre de redresseur torts, occasionnellement rigolard mais empreint d’énormément de gravité (non qu'il n'ait pas pris Bruno Sulak au sérieux, c'est surtout sa technique qui, dans ce livre, paraissait moins rodée). Et si la digression est sans doute à la fois le plus grand talent et le plus mauvais penchant de l'auteur, cet excellent ouvrage donnait le sentiment qu'il se gendarmait avec beaucoup d'attention.

La Serpe se présente pour sa part comme une enquête véritable (qui dans La Petite Femelle appartient le plus souvent au hors-champ) et se distingue immédiatement par le fait que le narrateur, un certain Philippe Jaenada, y joue un rôle actif. Cela change de facto la perception, car La Serpe semble au moins autant narrer l'histoire de Henri Girard/Georges Arnaud que celle de Philippe Jaenada tentant de se convaincre que cette histoire mérite d'être racontée. En ce sens, La Serpe se rapproche curieusement des travaux d'un Emmanuel Carrère... en plus coloré, en plus... fun, ce qui n'était pas bien difficile. Il est vrai qu'il y a sans doute plus de quoi rigoler ici, même si souvent jaune, qu'avec une méditation sur les premières heures du Christianisme (encore que je sois convaincu que Jaenada saurait nous donner une version burlesque et irrésistible du Royaume2). Henri Girard est un personnage absolument overzetop, bondissant mystérieusement en l'espace de quelques années du gosse de riche arrogant légèrement sociopathe sur les bords à l'intellectuel rageur défendant toutes les justes causes croisant son chemin. Entre deux anecdotes sur ses propres aventures rocambolesques sur les routes du Périgord, Jaenada le raconte avec génie, et juste ce qu'il faut de manipulation pour qu'on se rappelle tout de même qu'on est dans un roman et pas au comptoir du bar PMU (où l'on passe bien entendu beaucoup de temps par ailleurs).

Poilants, les passages autobiographiques posent moins de problème que ce que l'on pourrait craindre de prime abord – ils sont relativement courts, rarement gratuits, et puis comment dire ? Jaenada sait faire (à quand le recueil de nouvelles, d'ailleurs ?) Pourtant, je n'ai pas pu m'empêcher de me demander quelle allait être la réaction de lecteurs ne connaissant de notre auteur que La Petite Femelle, des gens n'ayant donc pas été exposés au même niveau de radiations jaenadienne que les nôtres. Voire, des personnes très sympathiques qui peut-être auraient échouées ici pour le fait-divers lui-même et non pour la bonne gueule de l'auteur. Une question un peu curieuse, pas forcément essentielle j'en conviens, qui n'a fait que prendre de l'ampleur au fil de la lecture. Jaenada multiplie en effet les allusions, parfois très longues, à ses deux précédents ouvrages, comme s'il était entendu que nous les avions tous lus et intégré (au passage bonjour les spoilers si vous n'avez pas lu La Petite Femelle, et merci à Julliard de n'avoir précisé nulle part que c'était une trilogie qu'il fallait lire dans l'ordre).

Le détail, petit à petit, a donc fini par cesser d'en être un, d'une part parce que ces passages sont très nombreux et sortent trop souvent du cadre du clin-d’œil entendu pour devenir de véritables digressions ; d'autre part parce qu'ils sont révélateurs d'un parti-pris général : cette fois-ci, Jaenada ne s'efface pas (ou disons : moins) derrière son sujet. Or, il a peut-être bien choisi le pire contexte pour cela tant l'affaire et son personnage central sont complexes, les développements non-linéraires, les protagonistes nombreux3. Conséquence de quoi, le bouquin part absolument dans tous les sens, ce que le narrateur relève souvent lui-même, avec beaucoup d'humour, réussissant une fois sur deux à faire passer la pilule mais tout de même : arrivé à 250 pages de la fin, on n'a pas avancé d'un poil sur le crime dont on nous annonce la quasi résolution en quatrième de couverture. En fait, La Serpe rappelle bien plus souvent les premiers romans de l'auteur que les plus récents – je n'aurais jamais cru, vu comme je les aime d'amour, que je formulerai un jour cela comme un reproche. Et pourtant. Au-delà de ce qu'il racontait, et bien sûr parce que Jaenada dégage une sympathie et une générosité démesurée, il y avait quelque chose d'assez émouvant dans sa démarche, cette manière de littéralement s'ouvrir aux autres, sur les autres, après avoir passé des années à raconter sa vie sous toutes les coutures, quitte à ne pas toujours raconter grand-chose de passionnant voire : à faire primer le contenant sur le contenu. Depuis Sulak et en dépit des défauts de ce dernier, Jaenada n'avait justement plus besoin de partir dans tous les sens pour meubler, de faire des pyramides de parenthèses, il parlait de choses tellement fortes, tellement universelles... Dans La Serpe, on a l'impression qu'il régresse, littéralement, et paradoxalement moins dans les passages où il se met en scène que dans les moments où il devrait se placer plus en retrait. L'absence de véritable ligne directrice renforce ce sentiment, on se croirait revenu dans La Grande à bouche molle, roman hilarant mais dont je suis absolument incapable de dire ce qu'il raconte alors que je l'ai lu deux fois.

On peut supposer trois raisons à ce relâchement :

– l'histoire est bien moins puissante d'un point de vue émotionnel, le personnage principal bien moins sympathique, l'auteur lui-même semble avoir longtemps pensé qu'il était un salopard et avance benoîtement selon un schéma thèse (officielle) / antithèse (la sienne), sans l'énoncer d'entrée, ce qui donne le sentiment d'un basculement brutal vers le milieu du récit. Henri Girard n'est pas un personnage jaenadesque. Bruno Sulak et Pauline Dubuisson non plus, soit. Mais le premier l'était en négatif et la seconde n'en avait pas besoin tant l'auteur la faisait briller de mille feux même au fond de sa cellule. Avec Girard, il ne réussit pas tout à fait cette prouesse, bien qu'il s'en approche par endroit. L'individu est trop dur, trop extrême, trop habité par la violence (sans même parler de la sauvagerie du crime dont il est accusé). Même une fois acquis qu'il n'était pas aussi monstrueux que ce que l'opinion publique voulut bien retenir de lui, il reste assez peu chaleureux, si ce n'est un tantinet connard sur les bords.

– Henri Girard a moins besoin de l'intervention de Philippe Jaenada que Pauline Dubuisson. S'il a fait dix-neuf mois de prison, ce qui laisse assurément des traces, il a tout de même été acquitté et a eu une vie bien remplie par la suite : le degré d'injustice d'où découlent tension et indignation n'est pas le même. Surtout, Henri Girard possède déjà une voix, même s'il ne l'utilise que très peu pour parler de l'affaire en question. Il est lui-même un écrivain, et pas un mauvais, comme le note l'auteur à de nombreuses reprises, le citant abondamment et donnant vraiment envie de se pencher plus attentivement sur l’œuvre de Georges Arnaud.

– finalement, le dossier est assez fin et si Jaenada claironne, assène et affirme avec bonhommie, il n'a pas franchement la même force de persuasion que dans La Petite Femelle. Autant dans son précédent livre, ses découvertes et observations paraissaient toujours convaincantes, autant ici, on sort rarement du domaine du possible, du probable, de l'hypothèse4. Le fait qu'il paraisse repousser inlassablement le moment où on va creuser dans le dur joue contre lui : à force de le teaser entre parenthèses, sur le mode j'y reviens, vous allez comprendre, on va y venir, Jaenada finit par nous faire attendre quelque chose de plus gros, de plus fou que les quelques cartes qu'il conserve réellement dans sa manche.

Soyons franc : écrire ce genre d'article m'est extrêmement désagréable. Je déteste me retrouver à énumérer faiblesses et reproches au sujet d'un ouvrage que, somme toute, j'ai lu avec un certain plaisir. La Serpe n'est pas un mauvais livre à partir du moment où l'on considère qu'un bon livre est un livre qu'on lit avec plaisir – c'est un aspect qui compte réellement à mes yeux, qui transparaît toujours moins dans les articles. La Serpe est en un ce sens un bon livre, mais c'est livre un peu brouillon, qui semble par moment interminable5 tout en laissant à la fin un certain sentiment d'inachevé. On attend toujours plus et souvent trop des auteurs qu'on aime, non ? Eh bien Jaenada est l'auteur français vivant qui m'est le plus cher. Pas de bol pour lui.


👍 La Serpe
Philippe Jaenada | Julliard, 2017


1. Le terme est dégueulasse et j'en cherche un de substitution, mais sachant que je ne lis que celles de Jaenada (ce registre m'indiffère totalement chez les autres), j'y mets assez peu d'ardeur.
2. Qui est un des meilleurs romans que j'aie lus ces dernières années, entendons-nous bien.
3. Merci pour les deux plans en début de livre ; pour la prochaine fois, je pense qu'un index des noms propres ne serait pas de trop non plus.
4. Un exemple au hasard : Jaenada affirme au détour d'une phrase qu'il est peu probable qu'une des victimes ait dormi les deux mains sur la tête. On peut difficilement le contredire, cela dit, ce n'est pas non plus impossible. De même que, dans le même chapitre, il finit par trouver une explication au mystère/running-gag d'une femme dormant en soutien-gorge, il aurait aussi bien pu en creusant cette éventualité finir par trouver des gens qui dorment les mains plus ou moins sur la tête (je connais au moins une personne qui fait cela). Ce n'est qu'un détail, me direz-vous ? Assurément, mais c'est précisément ce genre de détail, d'assertions jamais vérifiées parce que découlant d'un pseudo-bon sens ou d'une évidence de façade, que Jaenada va régulièrement titiller puis désosser du côté de l'accusation.
5. Il m'a fallu dix jours pour le terminer. Alors que j'étais en vacances. Autant dire qu'à mon échelle, c'était carrément le Tour de France à cloche-pied.