dimanche 20 juillet 2014

24 : Live Another Day - Le Jour le moins long

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[Taux de spoil : 6 % , ou 20 si vous lisez les notes de bas de page] À quoi bon une critique quand une bonne vieille série de questions suffit à cerner des enjeux ? Le retour de 24, dont il faudrait sans doute déjà parler au passé puisque la saison s'est achevée cette semaine, en pose toute une ribambelle, et non des moindres. Passage en revue des principales – avec mêmes quelques réponses lorsque certaines se dégagent. Ce qui, comme nous l'allons voir, n'est pas toujours le cas.

Était-ce vraiment une bonne idée ? Probablement pas. Ou, disons : oui et non. Non, parce que la résurrection d'une série achevée depuis plusieurs années, c'est comme la reformation d'un groupe mythique : même si, par hasard ou par chance, le comeback s'avère de qualité, ça ne peut fondamentalement pas être satisfaisant. Toute chose à une fin, et une bonne série encore plus. À défaut d'être mémorable, celle de 24 était acceptable. Jack qui disparaît après être devenu le meurtrier sanguinaire qui a toujours sommeillé en lui. Les larmes de Chloé. La silent clock. Il n'était pas forcément besoin d'en rajouter. Mais la démarche s'inscrit (malheureusement ?) dans une tendance plus vaste (Arrested Development est déjà revenue l'an passé1 ; Heroes suivra à la rentrée2), qui fait elle-même plus largement écho à la crise d'inspiration inquiétante de la plupart des réseaux US. Remakes en veux-tu-en-voilà, adaptations de livres, de films voire des deux, franchises... sans oublier les bons vieux spin off... les décideurs semblent faire de moins en moins confiance à des histoires originales mettant en scène des personnages inconnus du public et écrites par des gens n'ayant pas déjà un mug à leur nom dans les bureaux de la chaîne. Et le pire, c'est qu'il n'y a aucune raison pour que cela s'arrête... puisque ça marche, parfois même du feu de Dieu (Game of Thrones, Walking Dead... la liste des adaptations-remakes-revival qui ont cartonné ces dernières années est sans fin). On peut certes le déplorer, voire s'en alarmer. On peut aussi se dire que dans un tel contexte, pourquoi pas ressortir ce bon vieux Jack Bauer, encore pas mal fringant au moment où on l'avait laissé ? La franchise avait été plus suspendue qu'interrompue, dans l'optique d'un film qui ne vit finalement jamais le jour. Et puis après tout : ça ne faisait que quatre ans. À ce stade, ce n'est pas de la reformation – juste une pause salutaire histoire de recharger ses accus et de publier une poignée d'albums solo.


Était-ce bien nécessaire ? Probablement pas (non plus). Mais un peu quand même. Sans aller jusqu'à dire que 24 a laissé un vide immense dans nos cœurs, il faut reconnaître que les deux registres dans lesquelles elle s'illustrait ne sont pas ceux où les successeurs se sont le plus bousculés au portillon. Niveau espionnage, le soufflet Homeland (adaptée entre autres par l'ex-24 Howard Gordon) est vite retombé : si le show reste capable de grands moments, il s'est normalisé et n'est plus désormais qu'une bonne série parmi d'autres. The Americans a les idées et la qualité, mais pas nécessairement l'aura et le budget. Le reste s'oubliera aisément, et c'est encore pire pour ce qui concerne les séries d'action : Arrow demeure une histoire de superhéros (même si les séquences de pure action y sont de plus en plus nombreuses et réussies) ; Strike Back a toujours été une bonne blague (potache), Person of Interest est – paraît-il – de qualité, mais la première saison est décourageante d'ennui ; Last Resort n'a pas tenu un an, et Burn Notice vient de s'achever dans l'indifférence générale. Peut-être parce que son influence s'est étendue bien au-delà des genres auxquelles elle appartenait, 24 s'est trouvée finalement peu d'héritières dans ces derniers. Si l'on considère que même les plus mauvais épisodes de celle-ci étaient des modèles de réalisation, de montage ou de casting, il n'aura pas été difficile de se convaincre que même totalement foiré, ce 24 : Live Another Day tiendrait la dragée haute à une concurrence quasi inexistante. Dont acte.

Ça raconte quoi ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, Jack Bauer doit cette fois-ci empêcher un attentat terroriste. Mais attention : il y a des subtilités. Premièrement, il agit cette fois-ci à Londres (oui. En EU-RO-PE. Un endroit qui n'a quasiment jamais été mentionné durant les huit saisons précédentes, et où semble-t-il, quasiment tout le monde se trouve être américain3). Subtilité N°2 : il est cette fois-ci assisté par la CIA, qui succède à la CTU de New York, qui avait succédé FBI qui lui-même avait succédé à la CTU de Los Angeles. Bref, des gens qui travaillent dans des bureaux sombres, ultra-sécurisés sauf quand on veut rentrer dedans, et tout pleins de traitres. Qu'on se rassure cependant, ces petites révolutions mises à part, la série est exactement telle qu'on l'a laissée. Sauf qu'elle dure désormais douze heures.

Quoi ?!!! Eh oui. 24 dure douze heures, de même que 7 à 8 débute à 18h50, et Midi en France à 10h50. Y a plus de saisons, dans tous les sens du terme.


Et ça fonctionne malgré tout ? Étonnamment, oui. Pour l'instant. Parce qu'il n'y a pas (trop) besoin de poser l'intrigue, et parce que le plaisir des retrouvailles avec des personnages déjà connus (Jack, Chloe, Audrey et Heller - devenu Président) épargne la nécessité de scènes d'expositions pour les trois quarts du main cast. Une idée futée que ces comeback – relativement – inattendus, mais qui contient en germe ses propres limites : plutôt que des sempiternels boss +1, des backstories inutiles ou des cliffhangers énauuuuurmes, les scénaristes ont fait le choix de s'économiser les développements et autres ressorts psychologiques, ce qui faisait tout de même beaucoup pour l'intérêt de la série (même si les snobs ne l'ont jamais reconnu). Par moment, ça se voit un peu beaucoup, comme lorsque l'on essaie de se rappeler le nom et la fonction de l'acolyte mutique de Jack, ou lorsque l'agent Morgan est salement torturée durant un demi-épisode, sans que cela semble la perturber plus que cela dès l'épisode suivant (ni l'empêche de prendre une douche et de changer de fringues pendant la pub). Le genre de chose qu'il y a toujours plus ou moins eu dans 24, surtout dans les dernières saisons, mais qui se voit évidemment beaucoup plus maintenant que le tout n'est plus dilué sur neuf mois de diffusion. Dès que l'action retombe (soit donc dès que Jack disparaît de l'écran), les ellipses apparaissent ainsi grosses comme des poteaux téléphériques... jusqu'au craquage final, puisque les six dernières minutes opèrent un bond de douze heures en avant. Ce qui ne serait pas très grave si ce n'était pour ménager une tension dramatique d'autant plus artificielle qu'on ne comprend pas en quoi Jack ne peut pas s'extirper de cette situation comme il l'a fait de toutes les autres depuis le début de la journée4. Ou plutôt si, on comprend : on comprend que les scénaristes, dont on trouvait jusque-là qu'ils se sortaient plutôt bien des restrictions temporelles, n'avaient plus assez de temps pour finir et ont donc décidé de terminer non sur ellipse, mais carrément sur une éclipse (oui, c'est un jeu de mot foireux. Et j'assume. Et je vous emmerde).

Bon, d'accord, mais au final : est-ce que c'est bien ? C'est pas mal. On est loin des grandes années du show, plutôt dans la lignée des dernières (logique, finalement), avec un Jack électron-libre qui tire un peu sur tout ce qui bouge et ne brille pas plus que ça par l'intelligence de ses plans (c'était une constante dans les saisons 7 et 8 : Jack n'arrêtait pas de se planter ou de prendre de mauvaises décisions, sans qu'on n'ait jamais totalement pu déterminer si c'était un choix narratif ou simplement un problème d'inspiration). L'intrigue politique a indubitablement morflé avec la réduction du nombre d'épisodes, et certaines options d'écriture laissent pantois, notamment dans les deux ou trois dernières heures (ou peut-être est-ce tout simplement parce que la brume du plaisir des retrouvailles s'est dissipée ?) Clairement, les scénaristes ont voulu trop en mettre, comme si ce revival devait, plus que reprendre les choses là où elles étaient restées, faire office de Menu Maxi Best of (avec des potatoes à la place des frites, parce que soyons sérieux : jamais un James et une Audrey Heller ne vaudront un David Palmer ou une Renee Walker). Il serait cependant injuste de rester sur cette impression un peu mitigée et un cliffhanger final particulièrement raté (je n'y reviens pas), car Live Another Day marche très bien durant huit ou neuf épisodes (sur douze). Ça va vite, ça se perd très peu en conjectures, le dépaysement à Londres permet de varier les plaisirs visuels et de donner l'impression qu'on ne regarde pas exactement la même chose qu'avant, quant à Yvonne Strahovski, qui porte une bonne partie de l'intrigue, elle s'en sort plutôt bien5. Si ce que vous préfériez dans 24 étaient les faux-semblants, les nuances et la paranoïa, vous risquez en revanche de vous ennuyer pas mal, car cette saison ce sont-elles, les véritables victimes des terroristes. Michel Fairley a beau être assez jouissive en mass murderer fanatique, elle n'en demeure pas moins absolument méchante, de même qu'il n'y a quasiment pas le moindre doute quant à son identité ou à celle de tous les badguys-et-ou-traîtres de la saison. Rarement les personnages de la série auront été si peu ambigus et si clairs sur leurs intentions, de la première à la dernière minute. Soyons honnêtes, même si le résultat est parfois très efficace, 24 sans ce facteur n'est pas tout à fait 24.


Et maintenant ? Avec une moyenne d'audiences assez nettement inférieure aux dernières saisons « régulières » de la série, l'avenir de 24 est tout sauf assuré, mais ces chiffres sont à mettre en regard du faible investissement que représentait ce revival à la base. Avec une programmation hors-saison et de surcroît internationale (pour la première fois, la série a été – quasi – simultanément diffusée en France, en Australie, au Royaume-Uni et au Canada), Live Another Day était un placement sans risques, pour ne pas dire quasi low cost, qui rapporte ou aura rapporté de toute façon plus que ce qui aura été investi. Les dernières infos laissent à penser que 24 pourrait revenir sous ce format de manière ponctuelle, donc toujours plus ou moins évènementielle, idée dans l'absolu aussi futée que rentable (même si Kiefer Sutherland, qui n'a que quarante-sept ans, a déjà pris un sacré coup de vieux). Reste à savoir ce qu'il s'agira de raconter, car si c'est pour nous refaire tous les deux ou trois ans le coup de la grande réunion de famille, le concept risque de s'user assez rapidement (sans même parler du fait que 90 % du casting depuis le début de la série est mort et enterré, comme le rappelle avec un certain humour un très bref plan montrant Tom Boudreau contemplant la liste des cadavres laissés par Bauer derrière lui). Ce qui est certain, c'est que la fin reste ouverte, et par le fait insatisfaisante pour n'importe quel fan digne de ce nom. Et même si ce dernier n'aurait sans doute pas la moindre de ce que pourrait être la fin satisfaisante des aventures de Jack Bauer, à part peut-être un suicide en bonne et due forme. Ou à tout le moins une barquette de frites.


24 (saison 9 : Live Another Day), créée par Joel Surnow & Robert Cochran (FOX, 2014)



1. Il paraît que ce n'était pas terrible mais je ne saurais vous le confirmer vu que déjà, à la base, je trouvais l'originale pas terrible.
2. Non. Ce n'est pas une blague. Pourquoi vous riez ?
3. [SPOILER] Notons d'ailleurs que dans un dialogue – involontairement – hilarant de cette saison, Jack Bauer explique clairement qu'en cas de guerre entre les USA et la Chine, il n'y a rien entre les deux, à part la Russie.
4. [SPOILER] Quatre russes avec de pauvres mitraillettes et un hélico suffisent donc à coincer un type qu'on a vu abattre dix terroristes/seconde jusqu'ici ? Non mais de qui se moque-t-on ? Surtout que Jack n'a - littéralement - jamais eu autant de temps pour échafauder un plan.
5. A force de la voir nommée chaque année dans la catégorie « personnage le plus fuckable » des Drawas, quel que soit le personnage en question, on en finirait presque par oublier que c'est une bonne actrice qui arrive à faire exister des personnages sur le papier aussi fadouilles que l'agent Kate Morgan.