mardi 21 juin 2016

Person of Interest - 15 raisons pour lequelles vous allez passer l'été à rattraper votre retard

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Ce soir, ce qui était peut-être la meilleure série de SF en activité va nous quitter dans une indifférence un peu générale, diffusée au pas de charge par une CBS donnant tout à la fois l'impression de vouloir l’honorer (elle a droit à un dernier chapitre "hors saison" évènementiel) et s'en débarrasser le plus rapidement possible (jusqu'à trois épisodes par semaine, ça n'arrive pas tous les jours et sincèrement, c'est trop). Une contradiction apparente qui reflète plutôt bien, en un sens, l'opinion générale sur un show parmi les plus mésestimés de ces dernières années, dont l'originalité et la profondeur n'ont pas toujours été reconnues à leur juste valeur, lui-même étant suffisamment contradictoire pour qu'on ne sache jamais trop comment l'introduire ni le présenter. Person of Interest était une très bonne série en général, mais elle n'est pas exempte d'épisodes très médiocres. Person of Interest a réussi à tisser une intrigue passionnante et des atmosphère tendues à souhaits au sein du cahier des charges XXL d'un Network comme CBS, mais elle ne l'a jamais fait exploser et en aura conservé jusqu'au bout tous les stigmates. Person of Interest est une série brillante, intelligente et subtile... et dans le même temps assommante de didactisme, où l'on vous explique tout, tout le temps, deux ou trois fois s'il le faut. Toutes raisons pour lesquelles, si Person of Interest n'est pas la seule série au long cours à s'arrêter en cette fin de printemps 2016, elle sera paradoxalement à la fois celle que la critique pleurera le moins et celle qui, l'an prochain, nous manquera le plus.

Person of Interest est une série difficile à introduire, disais-je, ce qui ne m'a empêché de m'y essayer il y a quelques temps. C'est pourquoi aujourd'hui, plutôt qu'une longue présentation, un dossier de vingt pages sur les meilleures moments de Bear le chien ou une critique de la saison 5 (inégale), je vous propose tout simplement de lister ensemble les raisons pour lesquelles Person of Interest est la série que vous allez beach watcherTM comme des porcs cet été, histoire de refaire un retard un inqualifiable. Parce que oui, vous allez le faire. Le Golb vous l'ordonne.

Parce que son héroïne n'apparaît jamais à l'écran. Il est important de le préciser d'emblée si vous n'avez jamais vu la série, c'est une raison qui va vous faire continuer au-delà d'une saison 1 pas toujours très heureuse : le personnage principal de Person of Interest n'est pas incarné par le monolithique Jim Caviezel, mais par la caméra de surveillance qui vient de vous filmer à la caisse du supermarché. Invention géniale (dans la série comme dans la narration), la Machine n'apparaît pour ainsi dire jamais mais prend de plus en plus de place au fil des épisodes, d'abord simple narratrice, puis chœur, puis actrice à part entière des évènements. Il faudra quasiment attendre la dernière saison pour la voir s'exprimer autrement qu'au travers du montage, de manière un peu plus directe et articulée, mais à ce stade, elle sera déjà devenue depuis bien longtemps un personnage à part entière dans l'esprit du spectateur, qui ne doute jamais de son existence même s'il peut parfois s'interroger sur la confiance qu'il faut ou non placer en elle. Saluons au passage l'intelligence de scénaristes qui seront parvenus jusqu'au bout à éviter l'écueil d'une personnification de la Machine qui, si elle aurait sans doute rendu les intrigues plus lisibles pour le spectateur moyen, en aurait assurément tué toute l'originalité.


Parce que du coup, Person of Interest a une des esthétique les plus soignées de la télévision actuelle. Évidemment, a-t-on envie d'ajouter, puisque tout, du traditionnel monologue introductif (régulièrement détourné) aux inter-séquences fait partie intégrante de la narration. Non seulement le concept ne s'essouffle pas, mais il gagne encore en densité lorsqu'il s'agira plus tard de confronter différents montages et différentes esthétiques, rendant le danger omniprésent jusque dans les transitions entre les scènes.

Parce qu'elle dépoussière habilement ce bon vieux techno-thriller. Souvenez-vous, c'était il y a mille ans, dans les années quatre-vingts. Les mécaniques étaient rutilantes et la technologie, notre amie pour la vie. Tom Clancy était le mec qui vendait le plus de livres au monde, Robert Ludlum était considéré comme un virtuose, Le Cinquième Cavalier devenait culte, Airwolf s'assumait dans sa VF (Supercopter) et Metal Gear inventait un nouveau genre de jeu d'action. Et puis les années quatre-ving-dix sont arrivées, tout le monde s'est aperçu que tout cela était bien con et réac, et même ce brave James Bond est entré dans le creux de la vague. Person of Interest reprend beaucoup des codes de ce genre devenu ringard, avec pas mal de second degré, ce qui la rend immédiatement sympathique. Surtout si vous avez été un petit garçon dans les eigthies.

Parce que franchement, qui dirait non à un crossover entre 1984, Batman, Terminator, Mission : Impossible et Minority Report ? Si c'est d'abord l'influence de l’œuvre de Dick qui est la plus visible (il s'agit au départ d'empêcher des crimes n'ayant pas encore eu lieu), tout en étant dans le même temps la moins déterminante, celle du Maître détective devient petit à petit prépondérante : Reese, "the man in the suit", est un vigilante agissant dans l'ombre et disposant d'un nombre impressionnant d'ennemi récurrents, dont certains vont malheureusement disparaître lorsque le volet Terminator prendra le dessus et que Greg Plageman et Jonathan Nolan pourront enfin assumer leur histoire d'I.A. Reese en sortira d'ailleurs meurtri, le protagoniste des deux premières saisons se changeant de plus en plus en personnage secondaire au fil du temps, largement surpassé par une Root il est vrai beaucoup plus fun, cool et sexy (encore que Jim Caviezel ne soit pas vilain, paraît-il). En attendant, ces hommages appuyés auront donné les meilleurs moments de premières saisons riches en bottages de fesses et en sauvetages héroïques de veuves et d'orphelins.


Parce que c'est une série politique qui dit beaucoup mais n'affirme rien. Une qualité plutôt étonnante pour un show particulièrement bavard et, comme nous le disions plus haut, didactique. Pourtant, Person of Interest ne peut pas s'empêcher de prendre à bras-le-corps certains des sujets les plus épineux de notre époque, ne serait-ce qu'en raison de son sujet (paranoïaque par essence) et de son esthétique (fascisante presque par définition). S'ils ne sont pas tous d'un égal intérêt, les débats éthiques entre les différents protagonistes y sont omniprésents, et rarement tranchés de manière simpliste. On notera d'ailleurs une évolution subtile mais réelle du propos de la série, beaucoup plus sécuritaire à ses débuts, lorsque Finch explique et réexplique à chaque épisode ou presque que la surveillance généralisée est le meilleur moyen d'éviter un second 11 septembre. Une position qui se nuancera énormément au fil des saisons, notamment au gré des nombreux flashbacks le montrant tentant d'inculquer des valeurs humaines à sa création (des scènes devenues très redondantes avec les années mais qui demeurent toujours bizarrement émouvantes). Finch est un inventeur de génie, le père de Dieu peut-être... mais il demeure un humaniste nourrissant une relation très complexe à son enfant, qu'il aime et qu'il craint dans le même temps. Il est en ce sens un ennemi objectif de Root, de Greer ou de tout potentiel apôtre de la singularité technologique, autre sujet particulièrement politique et complexe qui viendra un peu plus hanter le show à chaque saison. L'un des meilleurs épisodes de la série est d'ailleurs sans aucun doute celui dans lequel on découvre, impressionné et bouleversé, par quel subterfuge il a réussi à empêcher le développement incontournable de cette singularité au sein de son système (je vous laisse la surprise).

Parce qu'elle a un super score. Bon ok, ce sont toujours un peu les mêmes musiques, balancées de surcroît en super HD dolby stereo hyperspace surround, mais le travail de Ramin Djawadi (qui s'occupe également de Game of Thrones), pour pompier qu'il puisse paraître par instants, n'est pas pour rien dans l'atmosphère si particulière de la série.

Parce qu'Amy Acker.


Parce que ses personnages sont vraiment trop cools et sympas. Et pour le coup, il faut remercier CBS, qui a poussé les scénaristes à accorder plus d'importance aux policiers et à faire Lionel Fusco un "gentil". Au fil des épisodes, ce qui n'était initialement qu'un duo à forte teneur en testostérone (99 % pour Reese et 1 % pour Finch) s'est transformé en équipe de choc avec son noyau dur, ses alliés réguliers ou de circonstances, ses antagonismes... tous unis par une belle alchimie. A part peut-être la relation Finch/Shaw (et celles qui ne se nouent jamais, genre Root/Carter), tous les duos ou presque fonctionnent : Reese/Finch, Reese/Root, Root/Finch, Fusco/Root, Fusco/Carter, Root/Shaw, Reese/Shaw, Fusco/Finch, sans oublier Reese/Zoe ou Carter/Elias ou... bref, chaque personnage un tant soit peu important de Person of Interest nourrit une relation particulière avec chacun des autres. Et ils sont tous totalement et absolument sympathiques, sans pour autant être des outres vides. Preuve que c'est possible, même si c'est loin d'être le cas chez la concurrence.

Parce que vous kifez la famille Nolan. Vendue à ses débuts comme la nouvelle production de JJ Abrams-avec-des-vrais-morceaux-de-Lost-dedans, P.O.I. est surtout une série de Jonathan Nolan frère de l'autre et scénariste de tous ses bons films (donc pas d'Inception, ouf), dont c'était la première véritable escapade solo. Assez étonnamment (car Nolan n'a pas personnellement écrit tant d'épisodes que cela, même s'il est toujours resté très impliqué dans le run), il y a beaucoup de The Dark Knight, dans P.O.I, pas mal de Memento également, et énormément de Terminator Salvation (ce qui sur Le Golb, contrairement à presque tout, est un authentique compliment). Accessoirement (enfin pas tant que ça) il y a aussi Tonton Nolan qui joue le super-méchant-mystérieux-mais-non-mais-si-en-fait, et qui fait bien froid dans le dos par moment.

Parce que c'est une drôle série sur la Foi. Greer l'assène dès sa première apparition (en milieu de saison 2, ce qui souligne au passage à quel point l'axe principal des dernières saisons était dès le départ assez clair dans l'esprit des scénaristes) : les intelligences artificielles ne sont pas de vulgaires machines, mais de nouveaux Dieux en tout point supérieurs aux hommes, puisque censément infaillibles. Un discours qui trouve écho dans la dévotion que Root vouera plus tard à la Machine, comme d'ailleurs dans la relation complexe qu'elle noue progressivement avec Harold Finch (qui n'est ni plus ni moins que la Vierge Marie de la série). Si cet aspect accouche parfois de dialogues un peu lourdingues et pompeux, la manière dont cette foi aveugle en la technologie est interrogée à plusieurs reprises donne également quelques scènes très fortes, en particulier chaque fois qu'il s'agit de s'intéresser à l'omnipotence d'une intelligence artificielle qui, dénuée de véritable morale, agit effectivement comme un Dieu accordant plus d'importance aux liens de causalité qu'aux individus.


Parce que c'est remarquablement écrit. C'est évidemment un peu moins impressionnant dans les deux dernières saisons, puisque l'intrigue autour de Samaritan a - c'était prévisible - cannibalisé tout le reste. Mais dans ses saisons 2 et 3, P.O.I. fait montre d'une capacité bluffante à jongler avec des tonnes d'arcs narratifs, très complexes mais toujours limpides pour le spectateur, et se déroulant tous avec une implacable cohérence. D'une manière générale, elle fait partie des rares séries vous donnant le sentiment que ses scénaristes avaient dès le départ une idée très précise de ce qu'ils voulaient raconter. De fait, s'il faut un moment pour que les "vraies" intrigues de P.O.I. se mettent en branlent, c'est surtout parce que CBS voulait la limiter à un show procédural comme elle les aime tant, et ne voulait absolument pas entendre parler d'intelligence artificielle, encore moins de science-fiction ou de cyberpunk. Raté !

Parce que c'est une série bien plus drôle qu'il y paraît. Alors soit, ce sont toujours un peu les mêmes gags, et tous ne sont pas de la première finesse. La plupart du temps, il s'agit de faire ronchonner Fusco ou de jouer sur le décalage entre les personnalités terminatoresques de Reese et Shaw (ainsi que sur leur a-geekisme pathologique) et les situations ubuesques dans lesquelles ils se trouvent plongés. Mais j'avoue que chez moi, ça fait souvent mouche. Je garde un sacré souvenir de l'épisode dans lequel Reese fait un barbecue, et encore récemment, l'indicible détresse sur son visage lorsqu'il est pris pour un strip-teaser m'a fait éclater de rire.

Parce que Michael Emerson est le meilleur acteur de télé du monde de l'univers de tous les temps. Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens capables d'avoir incarné durant quatre saisons l'un des personnages de fiction les plus charismatiques et populaires de leur époque, puis d'enchaîner presque aussitôt (P.O.I. a débuté à peine plus d'un an après la fin de Lost) sur un rôle totalement différent et tout aussi charismatique où ils n'évoqueraient jamais le précédent ? Michael Emerson (Harold Finch) l'a fait, et de mémoire de téléspectateur, il est quasiment le seul à pouvoir se targuer d'une telle prouesse.


Parce que la réalité a déjà (presque) dépassé la fiction. Person of Interest n'est pas une série réaliste ; elle n'a jamais cherché à l'être, mais comme toute vraie, bonne œuvre de science-fiction, elle y est quasiment parvenue malgré elle. Si nous sommes encore loin d'être traqués par Samaritan, il ne se passe pas un mois sans que les avancées technologiques nous rapprochent d'une super intelligence artificielle (et on ne peut pas dire qu'avoir maté P.O.I. donne envie d'avancer dans cette direction avec enthousiasme). Quant aux questions de surveillance, il ne vous aura pas échappé que nous nageons en plein dedans depuis quelques années - la NSA a d'ores et déjà fait bien pire que tout ce qu'ont pu imaginer les scénaristes de Person of Interest. You are Being Watched? Tu m'étonnes.

Parce que Bear le chien. Quand même.


Person of Interest (saisons 1 - 5), créée par Jonathan Nolan (CBS, 2011-16)