mardi 24 mai 2016

Le 10 Years After des 10 Years After #2

Entre nous, qu'y a-t-il de plus horripilant que les classements des 100 meilleurs quoi que ce soit de n'importe quel registre sur n'importe quelle période ? Probablement rien. Il est donc tout à fait logique qu'à l'occasion des dix ans du Golb, celui-ci vous propose les 105 meilleurs albums des 105 meilleurs artistes durant ce laps de temps. Parce que Le Golb, on l'oublie souvent à force qu'il soit génial, c'est aussi l'un des sites les plus horripilants et contradictoires du Web culturel


95. The Tangible Effect of Love – The Loved Drones (ambassade frekasvilloise sur la Lune, 2012)

Le krautrock est certainement l'un des gens les plus périlleux qui soient, a fortiori lorsque l'on n'est pas allemand et que l'on ne vit plus dans les années soixante-dix. Un rien suffit à tomber du côté obscur du rock progressif, endroit dont très peu sont revenus – et rarement entier. Pas le genre de détail susceptible de faire reculer ces grands malades (pardon : belges) de Freaksville, qui après avoir accompagné tout ce que le label comptait d'artistes ont décidé de se payer quelques vacances bien méritées... dans l'espace. Et pourquoi pas, ma p'tite dame ? En guise de carte-postale, ils envoyèrent un album psyché, prog, baroque, pop, cinématique et tout ce que vous voudrez, espèce d'improbable (mais formidable) synthèse de tous les sous-courants que leur label fait revivre depuis des années. Faust s'y conjugue avec la new wave, Emmanuelle Parrenin enregistre des duos imaginaires avec Goblin et Pulsar vire disco. Ce pourrait être n'importe quoi – ça l'est un peu, en un sens – mais c'est surtout réjouissant, The Tangible Effect of Love offrant une espèce de quintessence de tous les registres auxquels on pourrait potentiellement accoler le mot planant.

À écouter en priorité : "Romantic Giallo" & "Red City"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Good Luck, Universe (2016)
Face B : (The Woman Who Took) A Flying Leap over the Fence, d'oG Musique (2012)

94. In Rainbows – Radiohead (pure pop – ou le contraire, 2007)

Cela semblera sans doute curieux aux jeunes de 2016, mais Radiohead, ce groupe que leurs bobos de parents adorent mais dont ils ne connaissent personnellement que "Creep", fut de très loin le plus populaire ET le plus crédible des années 90-2000. Alors quand en 2007 il se mit en tête, une fois libéré de son label, de publier son nouvel album en name your price sur son site, plus personne ne s'est senti. Il faut se rappeler, jeune de 2016, que la pratique était à l'époque inédite, à tout le moins pour un groupe d'une telle notoriété. Alors tout le monde en a parlé. Longtemps. Très longtemps. Six mois avant, on en parlait déjà. Six mois après, on en parlait encore. Tous les blogueurs musicaux de l'époque l'ont chroniqué (moi aussi), et Dieu sait qu'il y en avait alors. Le truc con c'est que du coup, tout le monde a oublié d'écouter l'album. Il faut dire aussi que les meilleurs morceaux étaient tous sur le deuxième disque, sorti plus tard en physique (une pratique restée pour le coup totalement inédite depuis). C'est d'autant plus dommage que cet album était probablement le plus accessible et mélodique du groupe depuis ses glorieux début, et très vraisemblablement son meilleur depuis le phénoménal Kid A (un album dont je reparlerai dans la sélection des meilleurs albums de tous les temps, prévue pour les 100 ans du Golb. Mais dont j'avais déjà parlé ici, si tu veux un avant goût). Viscéralement pop, ce qui était loin d'être une évidence alors, pétri de refrains cristallins, In Rainbows marquait – mais nous l'ignorions encore – la fin d'une époque. Celle des grands groupes que personne n'osait critiquer. Celle des disquaires. Celle des débats interminables sur la musique digitale. Celle de Radiohead, tout simplement, devenu depuis, précurseur un jour précurseur toujours, l'objet d'un bashing incessant de la part de branleurs encore plus snobs que ses fans. Ce qui n'est pas rien, crois-moi.

À écouter en priorité : "Last Flowers to the Hospital" & "Bodysnatchers"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : The Eraser, premier et brillant album solo de Thom Yorke (2006)
Face B : Third, de Portsihead (2008), autres vétérans des nineties les plus inrockuptibles


93. June Gloom – Big Deal (Siamese Pop, 2013)

Il peut arriver de se perdre dans un album qui ne le mérite pas vraiment. On sait que ce n'est pas raisonnable de se le repasser autant de fois. Ni même de l'aimer à ce point. On n'osera pas forcément le recommander à ses lecteurs – encore moins en parler à ses amis. Mais rien n'y fait : on n'arrive pas à résister. Parce qu'ils nous évoquent trop de choses, nous collent trop de frissons au-delà de leurs qualités intrinsèques. Les deux disques des gentils Big Deal sont de ceux-là. Après avoir chanté que son chéri était "Cool Like Kurt", la frontgirl y découvre toute émue que les Smashing Pumpkins étaient encore plus cool, et le duo se met à produire son Siamese Dream personnel – l'innocence en plus et, logiquement, les glandes en moi. Tout doux et tout chou, mais bien barbouillé de disto quand même, June Gloom, dont même le titre et la pochette semblent être évadés du journal intime de Billy Corgan circa '92, aurait pu sortir à la grande époque. Peut-être alors n'aurait-il pas tant marqué le Golbeur (certainement pas, même). Avec un décalage de vingt ans, pourtant, il fonctionne à merveille – un peu comme les deux opus des Pains Of Being Pure At Heart, mais encore mieux. Sans doute parce que le tout est plus assumé ou, au contraire, plus insouciant. Comme si dans une époque plus qu'aucune autre marquée par le revival, tout cela n'avait finalement pas une grande importance. Ils ont sans doute raison.

À écouter en priorité : "In Your Car" & "Teradactol"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Lights out (2011)
Face B : Zeitgeist, des Smashing Pumpkins (2007)

92. Zeroes QC – Suuns (lovely noise, 2010)

Je n'ai pas publié d'album lorsque j'avais vingt-cinq ans. Je n'ai d'ailleurs pas vraiment essayé (et je pense que le monde ne s'en porte pas plus mal). Mais l'aurais-je fait (et si j'avais connu Bandcamp, le monde ne s'en serait peut-être jamais remis) que je pense qu'il aurait à peu près ressemblé au premier opus des Suuns, ce groupe dont je ne sais toujours pas grand-chose des années après, dont les parutions suivantes m'ont au demeurant plutôt déçu mais qui, à ce moment M, a réussi à consacrer tout ce que j'aimais à leur âge en poignée de titres. Noise mais pétri de grandes chansons, psychédélique mais terrien, teinté d'accents synthétiques mais résolument rock'n'roll, post-punk mais lumineux... tout ce que j'aurais voulu y mettre y était déjà. Même un morceau portant le nom d'un Pape ! Je ne sais pas si vous vous rendez bien compte d'à quel point j'aurais été à la pointe de la hype si j'avais publié ce disque à l'époque de mes vingt-cinq ans – c'est assez fou, quand on y pense. Bon, au final je n'ai pas fait de carrière musicale – j'ai ouvert un blog, et c'est sans doute mieux pour vous comme pour moi. Et même pour les Suuns, qui ont tout de même un nom vachement plus cool que le groupe de mes vingt-cinq ans.

À écouter en priorité : "Armed for Peace" & "Gaze"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Suuns + Jerusalem In My Heart (2015), split album avec – devinez qui ?...
Face B : Drums Not Dead, des Liars (2006)

91. Robin Adams' Train Crash Choir – Robin Adams (le vrai son pop-rock, 2011)

Chouchouté dans ces pages dès son premier album (le très joli Down in a Reverie), Robin Adams est cependant réellement devenu un habitué du Golb le jour où il parvint à briser la malédiction du folkeux électrifiant sa guitare et s'essayant à la pop. Certes pas au point de rivaliser les plus grands noms des seventies, mais avec suffisamment de talent – et des mélodies killeuses – pour exploser la concurrence décénale dans ce registre. Simple, inspiré et référencé juste ce qu'il faut, le tout ne crache pas sur les bons riffs et a de bonnes idées même dans ses temps les plus faibles. Il paraît que là où ils croupissent de honte depuis 2003, les Dandy Warhols enragent encore de n'avoir écrit ni "Double Vision", ni "Don't Get Me Down".

À écouter en priorité : "Don't Get Me Down" & "Passin' Through"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Be Gone (2011)
Face B : Wooden Wand & The World War IV, de Wooden Wand... and The World War IV (2013)


90. Dept. of Disappearence – Jason Lytle (grandpapa, 2012)

Cruel, Jason Lytle a attaqué la Golbodécade en splittant le meilleur groupe pop du monde de l'univers de tout le début du vingt-et-unième, presque sans crier gare et en lâchant quasiment à contre-cœur une dernière pépite (le très mésestimé Just Like the Fambly Cat). Fort heureusement pour nous tous, il s'est rapidement rendu compte de son erreur, et s'est aussitôt mis à enregistrer des albums, solo ou en groupe, ressemblant furieusement à du Grandaddy sans Grandaddy (qu'il finira logiquement par reformer le temps d'une tournée restée à ce jour sans suite). Pouvait-il en être autrement tant il était l'âme de ce groupe ? Il est très probable que même sa signature sur ses chèques ressemble à s'y méprendre aux notes de pochettes de Sophtware Slump. Si Dept. of Disappaerance ne peut décemment pas être vu comme le disque de la réconciliation (la bouderie n'avait de toute façon pas duré bien longtemps), il est en revanche le sommet de l’œuvre de Lytle durant cette période, seul de ses albums à régulièrement s'élever au prodigieux niveau de ceux de son groupe – soit donc à enterrer l'auditeur sous des ballades intergalactiques susceptibles de faire fondre tout un système solaire. Imparfait mais remarquable, passé presque inaperçu au moment de sa sortie, il balaie le terrain pour le prochain disque des grands-parents, annoncé pour 2013... euh, quoi ? Pardon, 2016. Depuis 2013.

À écouter en priorité : "Matterhorn" & "Your Final Setting Sun"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Yours Truly, the Commuter (2009)
Face B : I Heart California, d'Admiral Radley (2010), ou quand Lytle essaie de faire un nouveau groupe... rigoureusement identique au précédent.

89. Cassadaga – Bright Eyes (Highway 61 Revisité, 2007)

Encensé partout au moment de sa sortie, puis bizarrement écarté de toutes listes embed, Cassadaga est un disque que l'on n'écoute pas souvent mais que l'on redécouvre à chaque fois avec un vrai plaisir. Trop âgé désormais pour être encore vu comme un prodige, trop actif depuis trop longtemps pour encore mériter le titre d'espoir, Connor Oberst s'y amuse à prendre à demi-mots ceux qui lui ont collé un statut pénible de Dylan de la génération X (à laquelle il n'appartient même pas) en lui offrant ce dont elle n'osait rêver : un vrai, bel album de la maturité, louchant sur Nashville Skyline et achevant d'enterrer la scène alt-country à grand coup de chansons au classicisme étincelant. S'il n'était déjà pas le plus punk de sa bande, ce n'est assurément pas cette œuvre encensée par les Télérama et consorts qui aura renversé la vapeur tant tout y est d'une sophistication et d'une élégance bien loin de ses débuts lo-fi. Tant mieux ? Tant pis ? On l'ignore, mais il est certain qu'à l'âge où la plupart de ses idoles mouraient dans d'atroces souffrance, il se contenta de graver un grand disque de vieux con surdoué comme aucun dinosaure de la folk n'aura su en réaliser durant le même laps de temps.

À écouter en priorité : "Four Winds" & "Classic Cars"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Conor Oberst (2008), dans lequel il poursuit sa mue dylanienne de bien jolie manière.
Face B : The Whole Love, de Wilco (2011), autre groupe alt-country décidant d'enterrer le passé avec une certaine grâce.

88. Aleph at Hallucinatory Mountain – Current 93 (folk post-ap, 2009)

Avec les années, l'art de David Tibet aurait pu finir par s'éteindre – par lasser, à force de creuser sempiternellement les mêmes sillons, ou par ennuyer, à force de toujours vouloir monter d'un cran dans la radicalité. C'est pourtant tout le contraire qui s'est produit. Depuis le chef-d'œuvre All the Pretty Little Horses au milieu des années quatre-vingt-dix, Tibet est en entré dans une phase d’hyper-prolificité qui aura culminé durant cette Golbodécade, enchaînant les albums fascinants à un rythme effréné, multipliant les collaborations et étirant à l'infini ses toiles apocalyptiques. Véritable sommet d'une discographie qui n'aura quasiment offert que cela depuis dix ans, Aleph... se démarque moins par son contenu ou ses pulsions drone que par l'intensité incroyable qui s'en dégage, vous chopant par le colback pour vous traîner quasiment à votre corps défendant jusqu'à la dernière plage. On pourra sans doute ne pas goûter l'expérience, à l'image du camarade Arbobo qui à l'époque résuma ici-même ce disque en ces mots "on dirait par moments Acid Mother Temple qui joue avec un rabbin". Vous savez quoi ? C'est tout à fait exact et c'est bien ce qui plaît là-dedans.

À écouter en priorité : "Ivocation of Almost" & "UrShadow"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : HoneySuckle Æons (2011)
Face B : Advaitic Songs – Om (2012)


87. New Brigade – Iceage (noisy-punk, 2011)

L'habitué du Golb l'aura remarqué, ce classement manquait jusqu'ici un peu de punk, pas mal de branleurs et beaucoup de Danois. Trois vides que le premier album d'Iceage vient ici combler à grand renfort de coups de poings dans la gueule et de coups de pieds dans le cul (l'inverse n'étant jamais exclu). Pas de temps pour enluminures, encore moins pour les mélodies sucrées : le jeune combo danois se contente ici d’envoyer la purée dans tous les sens, sans trop réfléchir, ce qui lui jouera quelques tour sur son disque suivant (qui confondra débraillé et carrément mal habillé) mais fonctionne à la perfection dans le cadre d'un premier opus de punk totalement décomplexé. Depuis, les jeunes ont pris du galon, reçu plein de bonnes critiques et se sont mis à faire du Nick Cave post-Birthday Party. C'est peu dire qu'on les préférait en mode Boys Next Door, ce qui ne confère que plus de valeur à cet album aux faux airs de one-shot. Dans tous les sens du terme "shot", hein.

À écouter en priorité : "White Rune" & "Collapse"
Aussi conseillé sur cette période (mais il n'a rien à voir) : Plowing into the Field of Love (2014)
Face B : Supay, de Drive With A Dead Girl (2009)

86. July – Marissa Nadler (folk évanescente, 2014)

Marissa Nadler ne pouvait pas ne pas figurer dans cette sélection tant, par certains aspects, elle symbolise à elle seule cette Golbodécade. Outre que nous avons quasiment le même âge, qu'elle a commencé sa carrière discographique pile quand je commençais à écrire sur le Net, et qu'elle fut l'une des premières artistes interviewées dans ces pages, elle est aussi l'archétype de la songwriteuse dont on se demande encore comment on aurait bien pu en entendre parler s'il n'y avait pas eu les blogs – à l'époque nombreux, prospères et tous plus mal designés les uns que les autres. Les chansons de Marissa Nadler, c'est un peu pareil : un peu brouillonnes, un peu trop longues, accordant plus d'importance à l'atmosphère qu'à la mélodie... elles ont petit à petit, au fil de cette décennie, appris à discipliner leur onirisme au fur et à mesure que chacun d'entre nous maîtrisait un peu mieux le code HTML. En 2014, beaucoup de bons blogs avaient déjà disparus, ainsi que beaucoup de mauvaises folkeuses encensées par ceux-ci. Marissa, elle, était toujours là, armée de chansons plus cristallines et majestueuses que jamais. Et moi, je savais enfin composer mes propres Widgets. La suite relevait de l'évidence.

À écouter en priorité : "Drive" & "Firecrackers"
Aussi conseillé sur cette période (mais un peu moins, forcément) : Songs III : Birds on the Water (2007)
Face B : The Harrow & The Harvest, de Gillian Welch (2011)



Dans l'épisode précédent : Deerhunter, Bucky, Brett Anderson, The Pains Of Being Pure At Heart, Phantom Buffalo, The Builders & The Butchers, DZ Deathrays, Rancid, Ultra Orange & Emmanuelle, Iron & Wine.