lundi 23 octobre 2017

Engrenages tourne encore

[Taux de Spoil : 12,4 %] Comme elle semble loin l’époque où la nouvelle saison d’Engrenages était un évènement attendu de pied ferme par tout sériephile français qui se respecte (et ce qu’il assumât ou non ce terme très moche). A l’image de la case qu’elle inaugura et dont elle fut longtemps la tête de gondole, la première Création originale de Canal + n’excite plus désormais que son énorme public (ce qui, me direz-vous, n’est déjà pas si mal). Une saison 3 mitigée, une saison 4 catastrophique, une saison 5 tellement anecdotique que l’on s’en rappelle à peine… on ne peut pas dire qu’on se languissait de découvrir la sixième, qui mit trois ans à arriver (sans déconner, pourquoi pas cinq ou dix, tant qu’on y est ?). On cite rarement les scénaristes et producteurs des séries françaises, mais puisqu’il a été mis en avant par la chaîne que cette sixième serait la dernière de la showrunneuse (pardon, productrice artistique) Anne Landois, on sera tenté de lui souhaiter tous ensemble un bon débarras au terme d’un mandat interminable qui aura progressivement ruiné ce qui était au moment de son arrivée la meilleure série française de plus ou moins tous les temps. Mais peut-être était-ce inévitable et, peut-être, tout n’est-il pas de sa faute. Il faut reconnaître que cette période coïncide aussi parfaitement avec le passage au format 12 épisodes, qui n’a jamais réellement fonctionné pour Engrenages, de même qu’avec un surcroît d’audience, bien aidé en cela par les campagnes de plus en plus agressives de la chaîne et un buzz constant sur des réseaux sociaux qui n’en étaient qu’à leurs balbutiements au moment de la saison 2. Et puis, soyons tout de même fair-play : à l’exception de la cataclysmique saison 4, où quasiment tout était à jeter, il y a toujours eu de bonnes idées dans les mauvaises saisons d’Engrenages.

A vrai dire, l’indifférence que suscitait la saison 5 même lorsqu’elle tuait l’un de ses héros avait quelque chose de presque rassurant : Engrenages était désormais, tout simplement, une vieille série. En 2017, elle a atteint un nombre de saisons et une durée (douze ans !) auxquelles beaucoup d’autres ne survivent pas sans qu’on s’en émeuve particulièrement – parce qu’elles ne sont pas françaises, parce qu’elles n’ont pas été lancées sur une chaîne autrefois ambitieuse, parce qu’elles n’ont jamais été assez bonnes pour cela. Comme plein d’autres, on la regarde aujourd’hui mécaniquement, sans véritablement y réfléchir, par habitude. C’est dire si elle nous aura marqué à ses débuts, car le moins qu’on puisse dire est que rien n’aura été fait pour la rendre « habituelle ». Ces séries-là peuvent parfois surprendre. En bien. Ou ne plus jamais re-décoller, et peut-être n’est-ce pas si grave. Ce qui est sûr c’est qu’au moment de lancer le premier épisode de la saison 6, c’est à peine si l’on n’est pas déjà prêt à rédiger le certificat d’inhumation .


Et pourtant, la surprise est là. Dès les premiers instants ou presque. C’en est bien une et non des moindres, vu la grisaille du cru 2014, archétype ou presque de la saison tardive que l’on regarde sans conviction, d’un œil morne et absent. Oui, en 2017, Engrenages a encore des choses à dire. Pardon, j’exagère : Engrenages a encore des choses à donner. En grattant des recoins assez inattendus, ce qui ne gâte rien. Non qu’on ne s’attendait pas à ce que soit traité la maternité de Laure Berthaud, ni même à ce qu’elle ne soit pas compliquée étant donné le passif du personnage. Ce qui surprend surtout, c’est que tous les passages consacrés au sujet soient si réussis, si émouvants. A force d’être enfermée dans des cascades de dialogues plus mécaniques les uns des autres, on avait oublié à quel point Caroline Proust était talentueuse et à quel point Berthaud savait être… autre chose que ce que l’on n'avait de cesse de nous montrer ces dernières années – une héroïne plus dure que fougueuse, sans doute badass mais avant tout monolithique. Un peu plus tard, on a même droit à un rebelote avec la relation, pourtant casse-gueule, qui se noue (enfin, se renoue) avec Gilou : on est à mille lieux du trope they dit it. Ce n’est certes pas palpitant (Engrenages ne sera jamais une série romantique et personne ne lui demande), mais c’est joliment écrit et super bien joué par les deux comédiens, qui entraînent leurs personnages dans des contrées jamais vraiment explorées (Laure ayant jusqu’ici une vie plus sexuelle que sentimentale et Gilou étant… bah, Gilou, quoi).

Ce qui rend ces éléments d’autant plus enthousiasmants c’est qu’à l’instar de la maladie du Juge Roban ou des mésaventures de Tintin (si si, il arrive des trucs à Tintin), il s’agit là d’intrigues secondaires, qui faisaient cruellement défaut dernièrement, sans que l’on n'ait jamais compris pourquoi. Si la première chose qui frappe concernant l’écriture est que la série opère une forme de retour aux sources, avec une enquête principale beaucoup plus terre-à-terre et dont le fond rappelle les premières saisons, la structure des épisodes n’est pas en reste. Le plus gros défaut de la série depuis sa saison 3, directement issu du passage à 12 épisodes, était que la moitié du temps d’antenne était consacré aux méchants ou à différentes person of interest (souvent joué(e)s de surcroît pas des comédien(ne)s assez moyens). Outre qu’il abîmait beaucoup le suspens, ce type d’écriture renforçait le sentiment que la série n’avait plus rien à proposer avec ses personnages réguliers, que l’on voyait plus longtemps qu’avant mais qui ne faisaient pas grand-chose de plus que dans les premières saisons. Les plus charismatiques, comme le procureur Machard, s’en sortaient pas mal, mais les autres (à commencer par Pierre Clément) paraissaient totalement abandonnés en rase-campagne, si ce n’est sacrifiés sur l’autel d’une influence vaguement nordique (le fait d’accorder une part égale à toutes les parties entourant une enquête est quasiment une religion dans le polar de là-bas, qu’il soit sur papier ou sur écran). Or les meilleures saisons d’Engrenages se distinguaient justement par une distribution compacte et des intrigues resserrées sur l’essentiel, c’est-à-dire les conflits intérieurs des personnages. On retrouve enfin, dans cette saison 6, cet aspect longtemps négligé ; à l'exception de quelques épisodes vers la fin, le scénario fait de nouveau l’économie (merci !) de longues scènes développant les plans des méchants – l’essentiel de l’action se focalise sur l’enquête, on découvre les responsables progressivement, et allez savoir pourquoi, c’est tout de même beaucoup plus addictif dans ce sens là (j’avoue ne jamais m’être remis des heures passées – perdues – en compagnie des prostituées russes qui ne servaient à rien en saison 3). Lorsque l’on s’éloigne de l’intrigue principale, c’est désormais pour s’attarder sur la solitude de Roban, plus prégnante et touchante que jamais, ou les aventures extra-professionnelles de Machard, toujours remarquablement interprété par Dominique Daguier (une dissertation de 10 pages ne suffirait pas à dire dire combien Daguier et son personnage, apparus en saison 2, incarnent à nos yeux tout ce qui fait d’Engrenages une série unique, même quand elle est ratée). Et c'est uniquement pas pour ne pas spoiler qu'on ne citera pas le meilleur – on se contentera de dire que la série décide enfin de répondre à un reproche qu'on lui faisait depuis trèèèèèèès longtemps concernant l'absence de conséquences aux actes des enquêteurs.


Le portrait paraît sans doute un peu trop idyllique, aussi levons le lièvre avant de conclure : cette saison 6 reste assez loin d’être parfaite, en bonne partie parce que Joséphine Karlsson demeure la championne toutes catégories des intrigues aussi débiles que déconnectées du reste. S’il était assez judicieux de se débarrasser de Pierre Clément en saison 5 tant il n’apportait plus rien à la série, il n’est pas interdit de penser que Joséphine n’aurait pour sa part jamais dû survivre à sa tentative de suicide de la saison 4 ; depuis lors, le personnage enchaîne les mésaventures à la fois overzetop et répétitives, frappée depuis trop longtemps par le syndrome Kim Bauer. En mieux jouée et en plus charismatique, mais tout de même : était-il vraiment nécessaire de la transformer en héroïne de rape and revenge ? Outre le côté tendancieux inhérent au (sous-)genre, l’intrigue n’apporte rien et nuit considérablement au réalisme et à la démarche straight-to-point du reste de la saison. Si la première partie de cette intrigue (celle du viol) tient plutôt la route, même si l’on soupire de voir le personnage le plus singulier de la série être encore une fois jetée en pâture aux clichés les plus éculés, la seconde est ni plus ni moins que ridicule et a tendance à discréditer les efforts de tout le reste de l’équipe. Comme depuis un certain temps maintenant, dans Engrenages comme d’ailleurs dans Un village français, Fleurot en fait des tonnes, tendant désormais à être un véritable problème pour une série où elle a surtout brillé, il y a longtemps maintenant, lorsqu’elle incarnait un rôle relativement secondaire par rapport à ceux de Berthaud ou Roban. On espère que tout cela aura au moins l'excuse d'avoir servi à l'exfiltrer de la série, sans y croire une seule compte : au vu de la conclusion de la saison et des premières infos distillées à propos de la future saison 7, on est même en droit de craindre le pire. Sachant que cela pourrait être le tout dernier chapitre, on pardonnera sans doute, une fois de plus. Ce sera d'autant plus facile s'il est moitié aussi maîtrisé que celui-ci.


👍 Engrenages (saison 6)
créée par Alexandra Clert et Guy-Patrick Sainderichin
Canal +, 2017