dimanche 9 mars 2014

Baby, You Can Ride My Ship

[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) N°112]
Hall of the Mountain Grill - Hawkwind (1974)

Chers amis de la Golbitude,

Bonjour, et bienvenue à bord du DR-480-HW2. Nous espérons que vous êtes confortablement installés et que vous ferez bon voyage. Le décollage est prévu à 21h48 heure terrienne, pour une durée approximative de quatre cents kilominutes. Nous vous rappelons qu'il est obligatoire d'attacher vos ceintures, pendant le décollage mais aussi durant l'ensemble du trajet. Notre compagnie déclinera toute responsabilité en cas d'accident durant les phases de perturbations, que nous prévoyons nombreuses au cours de ce voyage. Trous noirs, attaques de mercenaires aliens et bonds PRL sont à prévoir. N'oubliez pas de menotter vos enfants à leurs sièges, et de ranger vos animaux de compagnie dans les compartiments prévus à cet effet. En cas de petit creux, La Brioche Dorée met à votre disposition un buffet de pilules à volonté dans la queue de l'appareil.


Certains albums poussent au name-dropping d'influences. En fait, la plupart des albums d'aujourd'hui poussent à cela, mais certains un peu plus que d'autres. Il en fut toujours ainsi, j'imagine. Je suppose que déjà, en 1974, lorsque vous publiiez un album, vous deviez vous farcir des listes de groupes censés vous avoir influencés à longueur de chroniques (parfois même des dont vous n'aviez jamais entendu parler). Le bon côté des choses c'est que si vous aviez du bol, vous pouviez nourrir l'espoir de devenir en l'espace d'une petite décennie l'un de ces groupes name droppés à propos de ceux de la génération d'après. Dans une époque où perdurait l'illusion que tout restait encore à faire, cela pouvait tomber sur n'importe qui. C'est d'ailleurs en partie ce qui explique que de nos jours, les pires seconds couteaux des quarante dernières années se reforment en essayant de faire gober aux jeunes qui ne les écoutent pas qu'ils ont écrit autre chose que de vulgaires notes de bas de page dans l'histoire de la pop music. Bienvenue dans les années 2010, cette sinistre époque où l'histoire est réécrite chaque semaine, ou tout se vaut tant et si bien que l'on considère désormais comme plausibles des fadaises et autres théories du complot aussi invraisemblables que les Who ont fait quelque chose après The Who Sell out, les Stones n'ont pas splitté en 1974 ou Pink Floyd n'est pas un très grand groupe et n'a plus d'intérêt après le départ de Syd Barrett. Toutes croyances qui auraient bien fait rire du temps de ma jeunesse et qui pourtant, en cette époque troublée et incertaine, trouvent un écho croissant chez une population ne sachant plus à quels saints se vouer (bref : les péquenots qui ne lisent pas Le Golb).


Autant le dire, ce n'est pas dans une époque si tristement post-moderne que l'on peut encore croire à la réhabilitation de Hawkwind parmi les dix groupes les plus importants des seventies. Pour vous dire, la dernière fois que j'ai jeté un œil à la fiche fr.wikipedia du space rock, U2 était cité comme l'un des représentants du genre. Ce n'est apparemment plus le cas aujourd'hui, mais suffit à laisser imaginer le nombre d'années lumières qui restent à parcourir pour que le petit français de 2014 découvre les bienfaits du hashish, des psalmoldies de Michael Moorcock (qui ne figure d'ailleurs pas au générique de Hall of the Mountain Grill) et des couvertures de bouquins de la collection Présence du future. Quand l'hululant Bono peut se retrouver dans la même catégorie que le rauque'n'roll Dave Brock, même par erreur, c'est que même en vaisseau spatial, ça fait quand même une trotte.

Ainsi si vous qui passez par-là connaissez déjà vaguement Hawkwind, c'est que vous ne pouvez appartenir qu'à trois types de profils distincts. Soit vous êtes des gens cultivés, et même, j'oserai le dire : des gens biens. Soit vous êtes des habitués de ces pages dans lesquelles, bien que n'ayant jamais eu l'occasion de leur consacrer un article entier, j'ai souvent hurlé mon amour pour ces cosmopunks anglais (las, c'est de notoriété publique : dans l'espace, personne ne vous entend crier). Dernière possibilité : comme tout amateur de rock moyen, vous connaissez surtout Hawkwind comme étant le groupe dans lequel s'illustra un temps Lemmy Kilmister, avant Mötörhead, avant la taule et surtout avant qu'il commence à se faire appeler ainsi. Peut-être savez-vous également que le titre "Mötörhead", à la base, est une face B desdits Hawkwind. Ce qui, j'en conviens tout à fait, est mieux que rien. C'en est proche, du rien. Mais c'est tout de même un peu plus.

C'est évidemment à vous, représentants de cette troisième catégorie, que je m'adresse en priorité aujourd'hui. Il est plus que temps de réparer une terrible injustice, celle qui fait que les groupes de prog' les plus prétentieux et chiants dont l'Angleterre ait jamais accouchée sont aujourd'hui cultes tandis que Hawkwind, qui continue à publier des albums efficaces avec une impeccable régularité, reste généralement considéré comme un groupe relativement mineur. Hall of the Mountain Grill, dont il sera difficile de dire qu'il est son chef-d’œuvre tant ses cinq premiers albums sont exceptionnels, est le genre de disque qui peut vous faire pratiquer le name dropping à l'envers - c'est-à-dire que vous pourriez remplir un article entier rien qu'en citant les groupes qu'il a influencés. La moitié du grunge tient dans les sept minutes vingt de "The Psychedelic Warlords". Deux tiers du stoner viennent directement de ce disque. Toute la discographie de Monster Magnet était déjà écrite dès "Lost Johnny". Trois phrases qui, en exagérant à peine, suffisent à vous situer à quel genre d'album vous aurez à faire au moment de le glisser sur la platine. Trois phrases faciles et un brin paresseuses, qui ne prennent même pas le temps de s'arrêter sur les audaces de prod d'un "D-Rider" ou la merveille d'écriture que constitue "Paradox", monstrueuse ballade refermant l'album au terme de quarante-et-une minutes de super G au milieu des astéroïdes. Ah ça, Hawkwind n'a sans doute pas été le groupe le plus visionnaire du monde en matière de contenu : le vingt-et-unième siècle qu'il nous raconte un titre sur deux ne ressemble franchement pas au nôtre. Formellement en revanche, voici un groupe qui annonce deux décennies en seulement neuf titres, et qui n'a de surcroît pas à rougir devant la concurrence. C'est l'autre grande bizarrerie de cet album que d'être relativement resté dans l'ombre alors qu'il tient aisément la dragée haute aux Black Sabbath, BÖC et à n'importe quoi de son époque. De manière marginale, bien sûr, parce qu'il se veut inclassable et que space-rock ne veut dans le fond rien dire. Hawkwind, c'est sûrement là ce qui fait que sa postérité fut moins évidente que d'autres, est dans le fond un groupe intermédiaire, un groupe d'entre-deux vagues. Hawkwind est post-psyché sans être prog, pré plein de choses sans jamais en illustrer parfaitement aucune. Hall of the Moutain Grill, qui à l'époque marque une véritable rupture de ton avec ses psychédéliques prédécesseurs et s'inscrit dans la droite ligne du rouleau compresseur live Space Ritual, est un disque proto un peu tout et n'importe quoi. Proto-punk, proto-metal, proto-hardcore, proto-tout un tas de trucs - autant dire qu'il n'est fondamentalement rien. Rien à part une formidable odyssée, hors du temps, hors de tout, du genre qui vous recolle la proverbiale baffe chaque fois que vous le ressortez après quelques temps.



Trois autres disques pour découvrir Hawkwind :

In Search of Space (1971)
Space Ritual (1973)
Chose Your Masques (1982)