mardi 8 mai 2018

Michael Monroe - Hors du temps, pas du coup.


L’œil torve est de rigueur. Un best of de la carrière solo de l'ex-chanteur d'un groupe de seconde division ? Double, de surcroît ?! Personne ne vous en voudra de vous demander de qui l'on se moque. Personne, mis à part peut-être Le Golb. Et Blinking Lights. Des lieux que l'on qualifie parfois de blogs mais qui sont rien moins que des mondes parallèles dans lesquels non seulement les Hanoi Rocks furent l'un des plus grands groupes de rock'n'roll de leur époque (1979-85, se sent-il obligé de précisé), mais encore où la carrière solo de Michael Monroe est unanimement considérée comme l'une des plus belles et consistantes de l'après glam-metal. Enfin, parallèles... on vous l'annonce ainsi pour que le choc ne soit pas trop violent. En vrai, c'est le monde dans lequel vous vivez, vous, qui est parallèle aux nôtres – et il est bien triste, pour que l'idée de s'y coltiner un double best of du Mick Jagger finlandais soit considérée avec le dédain amusé que je devine dans votre regard. Dans nos mondes à nous, une minute trente de n'importe quel titre de Two Steps from the Move (1984) vaut l'intégralité de tous les morceaux chantés par Mick Jagger depuis sa parution. Je sais, ça fait envie. La bonne nouvelle est que vous vous trouvez juste devant la porte d'entrée et que vous avez juste à la pousser – chez nous, les migrants sont accueillis à bras ouvert, surtout s'ils portent le tatouage et ont le cheveu filasse peroxydé.


Ici, il faudrait sans doute commencer par évoquer les Hanoi Rocks, l'héritage des New Yorks Dolls et leur influence considérable sur les Guns'N'Roses et tous leurs suiveurs, pour mieux rebondir sur un chant d'amour aux ex-gloires du heavy à cheveux. On sautera volontairement ce passage, pénible et creux : pour être une ex-gloire, encore faut-il avoir déjà été une gloire en exercice, ce que n'a jamais vraiment été Monroe, son groupe ayant splitté (suite au décès du batteur) pile au moment où il allait devenir énorme. Relégués aux rangs de second couteaux par l'histoire du rock'n'roll des eigthies, les Hanoi Rocks font partie de ces groupes cultes constamment redécouverts pour retomber immédiatement dans l'oubli, mis à part dans leur pays d'origine et quelques coins reculés de la Californie. Ce n'est plus une carrière, c'est une Croix, et ce n'est pourtant pas faute d'avoir enchaîné les excellents albums en espérant que cette fois-ci, ça le ferait. Spoiler : ça ne l'a jamais fait et ça ne le fera sans doute jamais. Déjà, dans les années quatre-vingts, le grand public préférait le machisme et la vulgarité des groupes dont ils faisaient la première partie plutôt que l'androgynie décadente des Finlandais, leur énergie largement plus punk que metal et la voix chaude et profonde de Monroe. On aurait pu croire qu'un jour ou l'autre, la mode passée et les bombes de laque revendues sur le Bon Coin, les Hanoi seraient enfin reconnus comme Le Vrai Truc, eux qui n'ont jamais succombé aux tentations du slow sirupeux et racoleur ou du clip chic choc toc histoire de faire du gringue à MTV. Il fallait être bien naïf – mais il n'est pas interdit de l'être, après tout – pour croire que si les plus grandes stars du courant allaient être balayées par l'ouragan grunge il en irait différemment de Michael Monroe, qui publiait au moment du drame son deuxième LP solo, le très bon Not Fakin' It, avec des featurings d'Axl Rose et Slash, une cover de Nazareth et une tournée programmée en première partie d'Aerosmith. Autant dire que si en 2018, lire cette phrase ferait presque frétiller, en 1989, cela revient surtout à se promener avec une cible sur le front. Un énorme bide plus tard (Jerusalem Slim, pas-supergroupe fondé avec les musiciens de Billy Idol, l'équivalent en 1992 d'une tentative de suicide par auto-immolation), la messe était dite : Monroe allait devenir cet artiste à la carrière plus fondue que fondante, expédié sans même s'en apercevoir au Purgatoire des musiciens estampillés hard-rock, soit plus ou moins toujours coincés entre une prochaine tournée en Asie qui ne se fait jamais et un album du comeback qui finira par paraître deux ans plus tard sur un obscur label allemand. Sans surprise, l'histoire s'achève par une reformation des Hanoi Rocks au moment de l'essor de la scène garage scandinave, une ou deux tournées dans des petites salles faciles à sold-outter, et une poignée d'albums valeureux que personne n'aura eu l'idée saugrenue d'écouter.


Tout à fait acceptable pour n'importe quel chanteur ayant eu la même coiffure que lui en 1987, la destinée paraît on ne peut plus scandaleuse s'agissant d'un songwriter-performer (et saxophoniste !) aussi talentueux que Michael Monroe. Étant typiquement le genre d'objet suranné (il existe même en CD, pensez-donc !) auquel personne n'accordera deux minutes, The Best ne remettra probablement aucune pendule à l'heure. Photographie d'une œuvre désuète n'ayant que rarement suscité autre chose que l'indifférence, bourré de bonus dont 80 % des auditeurs ignoreront qu'ils en sont, ce LP raconte pourtant une toute autre histoire que l'officielle et paraît le fruit d'une timeline parallèle dans laquelle Matti Fagerholm (de son vrai nom) fut de ces artistes sans concession qui se contentèrent de porter bien haut le flambeau d'un rock'n'roll gritty et groovy, avec paillettes incluses mais sans sucre ajouté. De même que les Hanoi Rocks étaient très au-dessus de la moyenne de ce hard-FM 80's auquel on les assimilait alors, les albums solo de leur ex-re-ex-leader sont pour la plupart des pépites de classic-rock fracassé et fracassant – comme on n'en fait plus, ajoutera sans doute le réac' qui sommeille en vous. Le critique acerbe relèvera de son côté que le chanteur n'est que très rarement sorti de sa zone confort ces trente dernières années, de même qu'il ne changea jamais de look ni de coiffure. C'est bien pourquoi on l'aime. Quand ses rivaux de l'époque où il comptait encore suffisamment pour en avoir se vautrèrent tous dans des tentatives embarrassantes de raccrocher telle ou telle mode, Monroe, lui, n'a jamais varié : son rock'n'roll est carré aux entournures, teinté de punk (ce « Hammersmith Palais » !), racontant lorsqu'il le peut des histoires de tous les jours sur fond de rythmiques certes bien bétonnées mais toujours fluides, toujours dansantes, loin de ce rock mécanique pour frat-boys qui deviendra la norme du rock mainstream à partir de [placer ici la date de la dernière fois où vous avez lu un article entier consacré aux Hanoi Rocks]. Méga-surprise : Michael Monroe était un fan des Dolls, d'Aerosmith et d'Iggy Pop sur ses titres de 1987, et il l'est toujours sur ceux de la période The Michael Monroe Band, au point d'avoir embauché Steve Conte (ex-guitaristes des... New York Dolls) en personne. « You can take the boy outta '78 », dit-il ? Ah bah ok : voilà.

Ce pourrait être fatigant, ringard, voire un brin réac'. Ce sont juste vingt-neuf titres hors du temps, dont quasiment pas un n'est à jeter et dont la plupart sont impossibles à dater tant tous paraissent évadés de la même faille spatio-temporelle. Entre les deux splits des Hanoi, Monroe a publié une pelletée de très bons albums (huit au total), dont l'excellent Sensory Overdrive en 2011 (ici représenté par les merveilles que sont « '78 » et « All You Need »), mais il faut bien reconnaître que si vous n'en connaissez aucun, leur écoute est devenue un peu secondaire : une fois n'est pas coutume, un disque intitulé The Best propose effectivement et sans possible contestation le meilleur de l'artiste incriminé. D'« It's a Lie » en duo avec son idole Stiv. Bators à la récente « Goin' Down with the Strip » en passant par « Dead, Jail or Rock'n'Roll », la fantastique « Ballad of the Lower East Side »... on aura un peu plus ici que la simple compile d'un artiste oublié : la définition par le menu d'une certaine idée du rock'n'roll.



👍👍👍 The Best
Michael Monroe | Spinefarm Records, 2017