Par un doux matin dominical, quelque peu las du soleil, de la chaleur et de l'été, il me sembla que le moment était enfin venu de me plonger un peu plus attentivement dans la musique de Songs: Ohia, groupe (qui n'en était pas vraiment un) que je n'avais jusqu'alors que très peu écouté dans ma vie, à l'exception bien sûr de l'album The Magnolia Electric Co., comme un peu tous les amateurs de rock indé de 2003, avec sa belle pochette si marquante et qui donnerait d'ailleurs son nom au groupe suivant (qui n'en serait toujours pas un) de Jason Molina. Cela paraissait un plan sûr pour faire revenir pluie et fraîcheur – peut-être même pour se téléporter en octobre. Deux écoutes consécutives de The Lioness plus tard, oui : CONSÉCUTIVES, comme cette chose qui ne m'était tout simplement jamais arrivée en 2025 (mais qui, j'en conviens, en dit sans doute plus tant sur la qualité de la production de 2025 que sur mon propre niveau de patience), me voilà à écrire des phrases décidément beaucoup trop longues pour me demander comment, par quel hasard malencontreux, ce groupe (qui n'en était pas vraiment un) put ne pas devenir mon groupe préféré de quand j'avais l'âge d'avoir des groupes préférés, tant dans le genre folk-rock écorché où le chanteur meurt à chaque refrain, on fit à l'évidence difficilement mieux – c'est-à-dire difficilement plus désolé, plus intense, plus poignant. Je suppute que les mélodies n'étaient peut-être pas assez catchy pour mon Moi de 18/20 ans, de même que pour une critique qui, à l'époque, restait prescriptrice numéro 1 en la matière (oui, c'était il y a vraiment longtemps). Songs: Ohia, ce n'est pas très facile à vendre. Moins que beaucoup, la plupart, des groupes alt-country de l'époque, qu'ils en soient vraiment ou pas (des groupes, mais de l'alt-country aussi tant que nous y sommes). Je vous vends sans souci les Wilco, Sparklehorse, Whiskeytown ou qui sais-je encore – ils sont somme toute très vendables, leurs albums sont blindés de tubes en puissance et se rattachent aisément à tel ou tel artiste, tel ou tel courant, ils prêtent le flanc (et le reste) aux accroches faciles. Songs: Ohia... comment dire ? Un tout petit peu, très légèrement : moins. Les morceaux sont souvent longs, parfois déstructurés – toujours douloureux et empreints de tristesse infinie. On peut certes convoquer l'ombre tutélaire de Neil Young, cela ne mange pas de pain, mais il faudrait aussitôt préciser qu'il s'agira d'écouter On the Beach et Tonight's the Night à répétition, à chaque titre, et encore dans les cover-versions d'un obscur groupe de post-rock canadien dont le chanteur se serait suicidé avant la fin des sessions d'enregistrement. Autant dire que le public-cible est aussi réduit que sa durée de vie s'annonce courte. On ne vend clairement pas beaucoup de papier, ni beaucoup de disques ni beaucoup de quoi que ce soit avec un album comme The Lioness, dont le seul premier titre ("The Black Crow"), sept minutes suffocantes où l'artiste semble se livrer à un duel à mort contre lui-même et sa propre torpeur, suffirait à refroidir les ardeurs de n'importe quel individu n'ayant d'appétence ni pour le mois d'octobre, ni pour le suicide, ni pour les pochettes violettes dégueulasses (bref : 99% de l'humanité). On peut d'ailleurs supposer que ce choix de couleur ne doit rien au hasard : c'est peu ou prou celle du cœur de l'auditeur après que Molina l'ait roué de coups neuf titres durant (oui : neuf, quand un seul suffisait à décourager les plus téméraires de découvrir s'il existait une plage 2). On sort de The Lioness (ou de n'importe quel autre) en se demandant si Jason Molina a jamais été heureux, fût-ce une seconde, ou simplement bien, posé – tranquille. Lui arrivait-il de s'asseoir pour savourer une bonne bière avec des ami(e)s ? De saluer chaleureusement des inconnu(e)s ? De sourire à la boulangère ou de tenir la porte au vieux monsieur en sortant ? Ou bien trainait-il ainsi son spleen, toute la vie durant comme il l'étala au long de ses quinze albums (tous projets confondus et sans aspirer à rédiger le décompte exhaustif d'ouvrages que je n'ai pour la plupart jamais écoutés, et dont j'ignorais l'existence d'un bon tiers il y a quelques heures encore) ? Sur le précédent, Axxess & Ace, un titre retient particulièrement, l'attention : "Love Leaves Its Abusers", mélodie plus navrée encore qu'à l'accoutumée, texte glaçant de brutale franchise – et moi qui, pendant si longtemps, eut cette vision totalement biaisée de Molina comme d'un type déprimé et déprimant, capable de fulgurances mais trop versé sur l'auto-apitoiement pour m'être touchant. C'est sans doute ainsi, somme toute, que l'on manque des artistes : on se construit de fausses images mentales, des préjugés sur la base de deux ou trois morceaux éparses, ou parce qu'on a commencé par écouter le mauvais album ou même, simplement, parce qu'on a écouté le bon, mais au mauvais moment. Si je me rappelais vaguement l'émotion du Landerneau indie-rock à l'annonce de la mort de Jason Molina, je ne me souvenais pas réellement de l'origine du décès – j'aurais dit suicide, comme ça, tout à fait au hasard, et avouez que vous aussi. Au détour d'une bio, j'apprends sans vraiment le chercher qu'il fut victime d'une défaillance multiviscérale – à savoir que ses organes ont plus ou moins tous lâchés simultanément. C'est, je suppose, une horrible manière de mourir, lente et douloureuse. C'est aussi, j'ai presque honte de l'écrire, la plus parfaite définition qu'on puisse donner à la musique Songs: Ohia. Un folk-rock abîmé et déliquescent, maladif, dont les textes puisent dans tout le catalogue townesvanzandtesque pour systématiquement finir dans le sordidement métaphysique, et dont les mélodies évanescentes se délitent imperceptiblement à force de soubsresaults. La Mort en Rock sait toujours se montrer ironique. Elle sait aussi très bien vendre l'invendable.
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dimanche 17 août 2025
samedi 18 janvier 2025
Maintenant, j'autorise 2025 à débuter.
En 2024, c'était promis c'était juré, j'allais faire un comeback fracassant, publier pléthore d'articles et, surtout, suivre suffisamment l'actu musical pour publier un méga-classement de fin d'année plein de mini articles super-cools. Promesse tenue (enfin... à part publier pléthore d'articles...), et puis patatras : l'automne arriva avec sa cohorte de soucis de santé et ses retards d'écoutes considérables (et par considérables j'entends : 0 note de musique écoutée en octobre). Malgré un grand coup sur l'accélérateur dès l'usage de mes oreilles à peu près recouvré, le retard ne put jamais être comblé et 2025 débarqua sur la pointe des pieds alors qu'il me restait encore une trentaine d'albums sur les bras. Sans doute pas trente game-changers, mais un nombre (et des noms) suffisamment important(s) pour que je sois contraint de changer mon fusil d'épaule, étant entendu que j'écoute réellement la musique quand elle passe – à savoir que si un album retient mon attention, il y a de fortes chances qu'il s'accroche à mes oreilles (les fameuses) trois semaines durant.
Rien n'étant pire à mes yeux qu'une écoute forcée, l'éponge fut jetée non sans une pointe de regret. Certes, le monde pouvait bien vivre sans mon top de fin d'année (une source proche du monde m'indique même que celui-ci peut également parfaitement vivre sans les vôtres). Mais difficile de ne pas ressentir une certaine amertume après avoir mis tant d'obstination et de patience à s'enquiller tout ce qui sortait, dans tous les registres possibles, même le Dua Lipa et le Mercury Rev (écouter deux secondes d'un de ces albums vous suffira à comprendre à quel point j'étais motivé). Au terme d'une épuisante conférence de rédaction avec moi-même, j'ai donc conclu qu'après tout, publier quelques courtes lignes ne me ferait aucun mal (ni au monde, ma source me l'a confirmé), quitte à m'affranchir des chiffres, appréciations, nombres d'écoutes et allez : même du classement lui-même. Voici donc, dans le plus joyeux ordre alphabétique, une sélection de dix albums m'ayant particulièrement marqué ou touché en 2024, pour une raison, deux autres, ou les trois à la fois. Ce ne sont pas les 10 premiers du classement (les numéros 1 et 2 sont certes dedans, et vous pouvez toujours vous amuser à essayer de deviner qui est qui), même pas nécessairement les 10 que j'ai le plus écoutés, mais ce sont 10 albums (sur pas loin de 300) dont j'ai la quasi certitude qu'ils seront encore auprès de moi en 2025 et au-delà. Est-ce que quelque part ce ne serait pas mieux ?
The Cleansing – Peter Perrett Il y a plus de quinze ans, j'introduisais un article sur les Only Ones en ironisant sur la manière dont chaque revival rock les ramenait temporairement sur le devant de la scène pour aussitôt les renvoyer dans l'oubli. Cette assertion ne s'est jamais démentie depuis et lorsque j'ai vu le nom de Peter Perrett popper un peu partout sur Internet cet automne, je me suis logiquement réjoui qu'il soit parvenu au terme de son traditionnel délai de carence médiatique. Sauf que non. Sauf que cette fois-ci, la Messe est dite dès le premier morceau : "I Wanna Go out with Dignity". Si la part de sarcasme n'est jamais à négliger avec un Perrett qui aura rarement autant sonné comme ses maîtres (Reed et Cohen en tête), The Cleansing est bien un album testamentaire assumé comme tel, signé par un artiste de 72 ans confronté à l'évidence du temps qui passe et à l'urgence de mettre la note finale à une carrière qui se sera principalement écrite en sourdine. Il n'est pas utile de préciser que ce type d'album est rare, a fortiori si l'on élimine tous les ultimes albums ayant finalement eu une suite faute de mort immédiate de leur auteur. Je ne souhaite aucun mal à Peter Perrett, mais quiconque connaît le personnage sait d'emblée qu'il ne fera plus jamais de disque après celui-ci. C'est une certitude absolue qui ne fait que se confirmer au gré de chansons plus sardoniques les unes que les autres : "Disinfectant", "Survival Mode", "Mixed up Confucius" et bien entendu l'impayable "Do Not Resucitate". C'est long, très et trop, parfois répétitif et mal branlé, aussi inutilement bavard qu'irrévérencieux ou émouvant... bref, un résumé presque parfait de la discographie qu'il entend conclure.
El Magnifico – Ed Harcourt La surprise de 2024 n'est pas d'entendre un nouvel album d'Ed Harcourt : il en a publié plein, trop peut-être, dans toute une variété de styles ne lui convenant pas toujours à la perfection. La véritable surprise, c'est de le voir tutoyer un tel niveau d'excellence dans un registre (appelons-le grossièrement la pop-à-piano-et-violons) où tant d'autres se sont cassés la gueule, au point que rares soient ceux à encore oser s'y aventurer aujourd'hui (à l'exception peut-être de Father John Misty). Harcourt s'en moque et met les deux pieds dedans, livrant douze popsongs mélodramatiques et magistrales, à la parfaite image du titre et de la pochette du LP : ridiculement belles et charismatiques, séduisantes, et finement moustachues.
Fandabidozi – Bobbie Dazzle Lorsque la première chose qu'on vous dit à propos d'un nouveau groupe est combien la chanteuse est canon, vous avez les meilleures raisons du monde de ressentir une certaine méfiance. Et lorsque la pochette de l'album, ainsi que toute la promo, sont manifestement axées sur la plastique de la jeune femme... tous les voyants sont au rouge. Bobbie Dazzle (qui n'est pas le nom de la fille en question) avait donc sur le papier tout pour faire fuir, ne fût-ce ce titre d'album aux relents brit de chez brit laissant supposer que, peut-être, on viendrait ici pour s'amuser. Bingo : la grosse déflagration glam-rock de l'année 2024 s'intitule Fandabidozi et donne, dans ses meilleurs moments, l'impression que Siouxsie a monté un side-project glitter avec les rejetons d'anciens membres de Slade et (surtout) The Sweet. Si vous cherchiez encore le meilleur groupe de rock old-school du moment, vous pouvez vous arrêtez aux premières minutes de "Lightning Fantasy".
Five Ways to Say Goodbye – Mick Harvey Pour la première fois depuis leur brouille il y a une quinzaine d'années, l'ex-alter ego de Nick Cave publiait un album simultanément au patron. S'il n'a sans surprise pas autant attiré la lumière, et s'il n'est pas grand-chose à reprocher au dernier opus du preacher australien au-delà d'un excès de davefridmanneries, il n'est pas dit que ce soit Wild God qui hante le plus souvent la platine durant les prochaines années. Plus en retenu bien qu'il gravite dans les mêmes sphères et évoque fondamentalement les mêmes thèmes, Five Ways est album de folk-blues délicat, sans chichi, où l'élégance le dispute à... l'élégance, car chez Harvey, il n'y a jamais de place pour la vulgarité (encore moins les davefridmanneries).
Hole in My Head – Laura Jane Grace J'avoue avoir un peu perdu d'oreille la trajectoire de Laura Jane Grace depuis la fin d'Against Me! et ses débuts en solo. 2024 fut donc l'année des retrouvailles avec une artiste que j'ai toujours tenue en haute estime mais à qui je n'ai jamais vraiment accordé autant de place (dans mes écoutes comme dans mes chroniques) que je ne l'aurais dû. Il faut dire que Hole in My Head avait tout pour me plaire puisque Grace y renoue avec un registre folk-punk braillard que j'adorais chez Against Me! mais qui se trouvait trop souvent relégué aux faces B. On peut toujours se demander si j'aurais autant aimé cet album à un autre moment, dans un autre contexte et avec des points de comparaison (je n'ai à ce jour toujours pas trouvé le temps d'écouter ses autres albums solo). Je suppose que l'avenir me le dira mais d'ici là, j'en serai vraisemblablement à la deux centième écoute d'"I'm Not a Cop".
Live at Home [Sonic Snapshot Series] – Dogs C'est en discutant avec un ami néerlandais de nos cadeaux de Noël respectifs que j'ai réalisé à quel point avoir reçu ce modeste collector m'avait touché. Je n'ai eu la chance de voir les Dogs qu'une seule fois sur scène, sans réellement mesurer qui et ce qu'ils étaient, et j'ai beau aimer leur live Short, Fast & Tight, ça n'a jamais été pareil – ce n'est après tout qu'un best of déguisé, aussi bon que tardif, où tous les titres ne rayonnent pas comme ils le devraient. Quelques vidéos YouTube éparses ne faisant guère foi, j'ai grandi dans l'idée que j'étais trop jeune pour jamais réellement entendre comment sonnaient les Dogs en vrai. Live at Home les cueille au faîte de leur art et ce n'est pas un petit mot puisque chez eux, c'est aussi chez moi, je n'étais pas dans le public ce soir de 1984 mais j'aurais l'occasion de fouler le sol (et même la scène) de l'Exo 7 bien des fois par la suite. Symboliquement, dans mon petit esprit tordu, c'est comme si quelque chose avait achevé de me (re)connecter au groupe. Bien entendu, nous parlons ni plus ni moins d'un bootleg qui n'a même pas pris la peine de repasser sa chemise pour l'occasion, je ne pourrais décemment le recommander à personne pour découvrir les Dogs, mais ce n'est pas son objet. Je ne sais d'ailleurs pas trop quel était son objet, à vrai dire. Mis à part de me remplir de joie.
[je n'ai pas trouvé d'extrait pour celui-ci mais il est en écoute sur Spotify]
MEGAPHENIX – Mustang Que celui qui a rappelé à mon souvenir l'existence de ce groupe vienne tout de suite chercher son accolade. Sérieusement : je ne sais plus comment j'ai découvert cet album, je me rappelle juste qu'on m'en a parlé autour de la fin d'année et d'avoir répondu "ah, oui, Mustang ? Ça existe encore ?" Oui ça existe, et non seulement, cher moi-même. Écriture racée, production intelligente et mélodie impeccables, tu passeras l'essentiel de tes innombrables écoutes à te demander pourquoi tu as si royalement ignoré ce groupe depuis la vague hype de son premier album à la fin des années 2000. Enfin, tu vas t'en douter, la réponse est dans la question : la hype adore dévorer ses enfants, elle ne bouffe même que cela, et il est très probable que comme des dizaines d'autres groupes français avant lui Mustang soit passé en dix minutes de nouvelle tendance à jeunes mecs déjà vieux galérant pour booker une tournée ou un studio. Ou pas, mais quelque chose dans les textes de cet album pernicieux au possible te dit quand même que oui. Et que c'est injuste.
Natural Magick – Kula Shaker Les habitués de ces pages auront peut-être noté un effort de ma part pour leur épargner mes habituelles marottes musicales, mais la meilleure volonté du monde ne saurait éclipser le fait que Kula Shaker ait trusté la platine durant la quasi totalité du printemps avec, comme d'habitude, l'un des albums les plus lumineux et brillants de l'année. Enfin comme d'habitude... c'est vite dit tant ce Natural Magick s'éloigne des sentiers battus psychés pour ramener le groupe à une forme de pop groovy et vivifiante, pugnace à sa manière (donc tel qu'on l'entendait bien avant ma naissance, la vôtre et même celle de ses auteurs), qu'on n'avait généralement l'habitude de ne croiser que par éclats sur leurs disques passés. Court, ramassé et aussi rose que sa pochette, Natural Magick est certainement l'album le plus catchy du groupe, et s'il a l'évident défaut de balancer tous ses meilleurs titres d'entrée, il est inutile de préciser qu'il a déjà rejoint mon Panthéon personnel – puisque, comme chaque sait, le monde a besoin de Kula Shaker.
New Zealand Survival Songs – Amanda Palmer On n'écrit pas assez sur Amanda Palmer. Moi le premier. Peut-être parce que ses ouvrages solo n'ont pas la joyeuseté baroque du temps des Dresden Dolls. Peut-être parce que son art du storytelling s'exporte assez mal dans des pays n'étant pas capables d'apprécier l'intensité tragi-comique de ses textes. Peut-être aussi parce qu'enquiller les singles et les EPs plutôt que des albums traditionnels, si cela se prête parfaitement à l'époque, n'aide pas les médias à vraiment se poser. Cet EP live n'inversera aucune tendance mais, pour m'avoir accompagné une bonne partie de l'année, il me donne l'occasion de prendre cinq minutes de mon temps pour écrire noir sur blanc qu'Amanda Palmer est, de loin, l'une des meilleures singer-songwriteuses-performeuses en en activité. Dans une époque où, sous couvert de pluralisme, on nous inonde de, hum, "nouvelles chanteuses" plus standardisées les unes que les autres, chaque note de chaque chanson de Palmer est un véritable bol d'air.
Petrichor – 070 Shake On peut reprocher ce qu'on veut à Courtney Love, et on peut me reprocher à moi de lui vouer un culte souvent déraisonnable, mais s'il est un point sur lequel on et moi pourrons sans problème nous accorder, c'est qu'elle est une meilleure critique musicale que pas mal de journalistes et qu'elle n'est pas du genre à donner blanc-seing à n'importe qui. Encore moins s'il s'agit de collaborer avec la personne en question. C'est donc par ce biais que je suis arrivé à Petrichor (ce qui n'a rien d'étonnant tant le quadragénaire que je suis est largué devant toute la vague R&B/Hyperpop/Altrapmachintruc) et je n'en suis à ce jour toujours pas revenu. C'est sombre, intrigant, synthétique mais vibrant, ça reprend Tim Buckley en citant volontiers Depeche Mode ou les Cocteau Twins (si, si), et il semblerait que ce gloubigoulga post-post-moderne se vende en plus comme des petits pains. Honnêtement, le quadragénaire que je suis ne sait plus dans quel monde il vit.
samedi 22 juin 2024
Guilty by Association
Il faut se méfier des évidences. Si la rédaction de ces quelques mots allait de soi pour toi, qui me lit depuis si longtemps et t'es délecté(e) des pérégrinations hivernales des Corganologues alors que tu n'as jamais pu piffer les Smashing Pumpkins, ce n'était pas mon cas. Cette réunion tardive, amusante, presque blague quand on se rappelle que le concert avait été annoncé à la surprise générale entre les deux premiers épisodes de notre rétrospective, je ne l'envisageais pas vraiment comme l'épilogue d'une série de textes entamée plus de neuf mois auparavant, mais simplement comme l'occasion de passer une bonne soirée avec mes deux vieux copains pour la première fois depuis... la dernière fois que les Smashing Pumpkins étaient venus en France, onze années plus tôt. Je le ressentais et le ressens encore comme un moment à nous invitant mal au fastidieux exercice du live report : dès lors qu'il s'agissait d'une simple sortie entre amis, avec Lady Hélène en chaperonne et l'inénarrable Jeof dans le rôle de l'invité pas tout à fait surprise, le groupe pouvait bien nous jouer une reprise de U2 ou quatorze, l'intégrale de Siamese Dream comme une vingtaine d'inédits de seconde zone – le concert lui-même n'était dans le fond pas le propos. C'est presque par hasard que je me suis surpris à l'aimer, à tolérer l'acoustique toujours aussi discutable de Bercy l'Accor Arena, à me laisser emporter par l'indéniable charme d'un groupe que je voyais pour la troisième fois (dont une au faîte de sa splendeur) mais que je n'avais jamais connu si solide, si soudé, si profondément sympathique et goguenard (protagoniste chauve inclus). Onze ans plus tôt, la version Faking Pumpkins nous avait asséné une prestation sans âme dans un Théâtre Antique de Vienne largement dépeuplé, enquillant les hits avec la conviction d'un électeur de Gauche à un scrutin décisif devant une assemblée-pas-franchement-nationale et plus curieuse qu'extatique, au point que la setlist n'ait mis que quelques mois à s'évanouir de nos mémoires et que nous soyons pas moins de trois personnes à douter du site de référence lorsque celui-ci affirme que le groupe interpréta ce soir-là une reprise d'"Immigrant Song". Les Smashing Pumpkins avaient beau avoir une existence officielle, enquiller les disques, elles n'étaient plus qu'un groupe moyen pratiquant ce que j'aime à appeler du live mort (ça sonnerait mieux en anglais), de ceux où l'on accepte poliment de subir deux ou trois titres du dernier, hum, chef-d’œuvre en date... contre la promesse (le contrat ?) tacite que "Tonigt, Tonight" serait jouée à la tombée de la nuit.
Il serait d'une grande malhonnêteté intellectuelle d'affirmer que le concert de Bercy obéit à une démarche radicalement différente – mon amour inconditionnel pour le récent ATUM ne me fait pas perdre raison au point de supposer que les extraits joués ce soir-là (pas franchement les meilleurs, qui plus est) furent autrement que subis par une partie de l'assemblée. Mais quelque chose, à l'évidence, était différent, qui ne se jouait pas (que) dans la séduction scénique d'un James Iha reconverti en clown laconique ou dans la virtuosité d'un Jimmy Chamberlin, numéro 1 à l'applaudimètre final, dont chaque break devrait en soi suffire à clore le débat concernant le meilleur batteur de rock de sa génération. Ce quelque chose, ne maintenons pas le suspens plus longtemps, c'était nous, aussi et sans doute : avant tout. L'expérience live est un échange. Un public qui ne donne rien à un groupe n'ayant déjà pas grand-chose à offrir n'a absolument aucune chance de repartir avec des souvenirs. De même que notre voyage de fin d'année dans la psyché improbable de William Patrick C. a, je crois, permis à notre groupe d'amis de se réconcilier un peu avec lui, celle qu'il appelle à longueur d'épisodes de son étrange série TV (Billy Corgan's Adventures in Carnyland) la Pumpkin Family s'est de toute évidence retrouvée depuis cette période maussade où chaque nouvel album sonnait comme un renoncement et où l'idée même d'aller voir le groupe sur scène avait quelque chose d'un peu incongru, gênant, bizarre (tu raieras la mention inutile mais sache qu'en 2013, je n'étais même pas enthousiaste à l'idée du concert, j'avais d'ailleurs il me semble récupéré une place de l'ami Guic' un peu à l'arrache – je ne saurais même plus dire par quel moyen de transport nous étions descendus ni même si nous avions fait le trajet jusque chez Xavier ensemble). Et si tu penses un instant en lisant cela que je projette simplement mon propre sentiment de réconciliation avec cette musique, c'est clairement que tu n'as pas vu "Today" soulever Bercy et son public en scander la moindre note, du début à la fin, ni ressenti ce frisson collectif insondable à l'entame de "Thru the Eyes of Ruby". L'expérience live est collective. J'aimerais que ce soit une lapalissade, pourtant je lis peu, voire pas, de nos jours, de live report prenant quelques instants pour s'attarder sur l'acteur principal de la soirée. Lorsque je repenserai à ce concert dans dix ans, ou qui sait ? vingt... je ne doute pas que ma première vision sera le visage de Papi Xav' réalisant que les Pumpkins s'apprêtent à jouer pour lui – pour nous – une version tout au plus correcte de "Mayonaise". J'aime les Pumpkins et serai sans doute très triste le jour où l'un de ses membres historiques nous quittera, mais Billy ne m'en voudra pas d'aimer encore plus Xavier et Guic'. J'ai très peu d'amis, de moins en moins avec l'âge. Cela n'ira pas en s'arrangeant avec le temps, aussi sûr que Billy Corgan ne se remettra pas de sitôt à réécrire des hymnes de ce calibre. Mais peu importe, et même tant mieux : il n'y a qu'une seule "Mayonaise", de même qu'il n'y a qu'un seul Xavier, un seul Guic', et que tout cela s'est trouvé là, en un unique et éphémère et magnifique instant. Quitte à verser dans la lapalissade, autant y aller à fond et se rappeler que rien n'est susceptible de réunir autant, aussi fort et aussi puissamment, que la musique. Les groupes ont beau se reformer pour le pognon depuis la nuit des temps, cette donnée n'a rien de négligeable lorsqu'il s'agit d'évoquer des artistes continuant de tourner au-delà de toute date raisonnable de consommation de leur musique. Ma carrière scénique fut trop brève pour envisager de répondre moi-même à cette question, mais peux-tu vraiment te lasser d'une foule en transe reprenant tel un seul être tes chansons, fussent-elles écrites à une époque tellement lointaine que tu as l'impression qu'elles l'ont été par une autre personne ? Il y a onze ans, je me gaussais sans vraiment oser le faire d'un "leader autrefois si intransigeant [qui] joue "Zero" un soir sur trois depuis tellement longtemps qu'il ne pense probablement même plus à ce que raconte son refrain lorsqu'il le rugit." Aujourd'hui je me demande, sans fausse naïveté, si l'important n'est pas plutôt que le public qui le rugit avec lui y perçoive le sens que lui-même n'y voit probablement plus. Si cette résignation à systématiquement jouer un morceau plus qu'attendu : exigé, n'est pas plutôt l'acceptation de ce qu'il représente pour les personnes auxquelles il le concède. Jouer "Mayonaise" en 2024, ce titre que son propre auteur qualifia un jour de "Bullshit song with bullshit lyrics", n'a probablement pas le putain de moindre sens pour un millionnaire repus doublé d'un père de famille en paix avec tous ses démons. Mais quelle importance, puisque des millions d'individus lui confèrent des millions de sens, des millions de résonances, et que c'est en définitive à eux seuls, désormais, que cette chanson appartient ?
Je ne vois guère ce que j'aurais pu attendre de plus d'une soirée dont l'idée germa à peu près comme ça : "Bon, puisqu'ils viennent, allons les voir une dernière fois tant qu'ils sont encore à peu près vaillants". Mission accomplie, probablement pour la dernière fois en ce qui me concerne. Parce que si en sortant du concert, le plus pessimiste de nous trois clamait qu'il n'y avait aucune raison de ne pas remettre ça, que ce serait peut-être encore mieux dans dix ans, je sais moi que dans dix ans, je ne revivrais probablement rien de comparable, même si Xavier est là et même si le groupe joue "Mayonaise". Puisque les groupes de rock sont pour la plupart incapables de s'arrêter au sommet, c'est bien à nous qu'il incombe d'arrêter à leur place. Je ne doute pas que je trouverais quelqu'un dans dix ans pour me ressortir cette phrase lorsque je retournerai voir des Smashing Pumpkins semi-grabataires pour la quatrième fois. Je viens après tout de franchir le Rubicon – je plaide coupable (ou, à tout le moins, Guilty by Association) : j'ai été voir le concert d'un vieux groupe jouant ses vieilles chansons avec des vieux potes et j'ai adoré ça. Le jeune homme qui a ouvert ce blog en mai 2006 aurait probablement demandé à ce qu'on l'achève s'il en arrivait-là. Le quadragénaire que je suis devenu te demande un peu d'indulgence et présente ses excuses pour avoir chroniqué huit fois Adore sans jamais réaliser qu'"Ava Adore" était un putain de morceau de hip hop.
Bien entendu, mes camarades Corganologues y sont également allés de leurs plus belles plumes, ici pour Guic', et par-ici pour Papy Xav'. Fidèles à la tradition, nous n'avons aucune idée de ce que chacun des autres a pu écrire.
Catégories
Live Me Tender,
Musique,
The World of a Vampire
dimanche 4 février 2024
J'ai oublié de te dire #9
Ne mens pas : toi aussi ça te fait bizarre. Vivre une époque où Green Day est le plus grand groupe de rock du monde, tu n'étais pas préparé. Aimer le groupe, d'accord. Le défendre, bien sûr. L'admettre comme le dernier vrai, grand groupe de rock de sa (ta) génération, seul à ne pas avoir splitté ni changé de line-up, et rare à être encore capable de bourrer n'importe quelle salle bardée du suffixe -arena en moins de 20 minutes... tu n'arrives pas complètement à t'y faire. Même toi, tu n'aurais pu le prévoir. Prophétiser la mort de tous les hyper-groupes du monde d'avant, c'était facile. Prédire la survie de Green Day au sein d'un écosystème qui passa son temps à essayer de le refouler, beaucoup moins. Il y a comme une joyeuse anomalie là-dedans. Un délicieux bug dans la matrice. Green Day, qui s'amusait d'être dans le creux de la vague au début des années 2000 et s'enorgueillissait de ne plus intéresser qu'une frange minoritaire du public, n'était pas programmé pour cela. Green Day était à peine programmé pour survivre au succès de Dookie. Alors surmonter un Dookie ET un American Idiot... enchaîner deux breakthrough albums à dix ans d'intervalle... ce serait trop pour n'importe quel groupe. Green Day aurait dû se désagréger ou, à défaut, sombrer lentement dans l'anonymat. Ce n'est pas ce qui s'est passé. Du tout. Le groupe a vécu une carrière comme on n'en fait littéralement plus, à l'ancienne, avec ses hauts et ses bas, ses bons albums et ses ratages, ses tournées cataclysmiques et ses interviews promo calibrées au poil de cul, jusqu'à atteindre bon an mal an la cinquantaine avec une fraîcheur quasi intacte. En terme de popularité, en 2024, seuls deux groupes de rock rivalisent avec Green Day : les Red Hot et les Foo Fighters. Les premiers sont incapables d'aligner trois chansons potables à la file. Les seconds doivent à 95 % leur statut au fait que leur leader soit un mec sympathique. Green Day, eux, continuent à réellement essayer de faire des albums. De raconter des trucs. De parler au monde qui les entoure. Avec leurs mots souvent simples, leurs gimmicks désormais bien connus, leurs influences transparentes (s'ils avaient dû verser un centime à Bob Mould chaque fois qu'ils ont singé Hüsker Dü...) Leur nouvel album est le quatorzième, mais il a parfois la candeur du premier, aussi bien dans sa manière de bastonner que dans ses piquages de plans éhontés (je suis d'accord avec toi : Rivers Cuomo va faire la gueule en entendant certains de ces nouveaux titres). La seule différence est peut-être cette pointe de nostalgie qu'on sent perler ici ou là, sur "Bobby Sox" ou "1981", qui vient tout de même te rappeler de temps à autre que tu n'es pas face à une bande de vingtenaires. Et elle est peut-être là, la vraie force de Green Day, au-delà de son impressionnante capacité de résilience ou de l'amitié indéfectible liant ses trois membres : ils ont vieilli mais juste assez, par petites touches, tranquillement et sans en faire toute une histoire. Du début à la fin, leur disque semble dire "Bah oui : on a 50 balais. Et alors ? Tout cela n'est que du rock'n'roll". À l'exacte inverse du type à qui Le Golb a consacré tout son mois de décembre, Billie Joe, Mike et Tré ne semblent pas se faire tout un plat de jouer une musique qui n'intéresse plus tellement les masses. Leur art, comme leur vieillissement et comme probablement la plupart des choses dans leur existence, ils ne l'ont jamais suffisamment pris au sérieux pour que cela les traumatise outre-mesure que des adolescents de 16 ans ne sachent pas qui ils sont. Tu as raison de supposer que c'est peut-être le meilleur non-moyen de continuer à intéresser ces derniers. De devenir, comme un AC/DC quand nous étions gamins, ce vieux groupe qu'on va découvrir avant les autres, parce qu'ils est là, que ses fans font du bruit, qu'il est devenu à sa manière une référence et qu'à bien y regarder : il n'a pas l'air si vieux que ça. C'est compliqué, de devenir un bon vieux groupe. La chose est affaire d'équilibre mais ça tombe bien : toute la discographie de Green Day n'est qu'affaire d’équilibre. Pourquoi crois-tu qu'il a enterré (parfois au sens propre du terme) tous ses contemporains ? Punk mais pas complètement, grunge seulement aux entournures, prog quand ça l'arrange, régressif mais jamais débile, engagé sans être vindicatif, capable de balancer des missiles FM sans jamais trahir son amour profond pour le classic rock et les aquarelles pop de Ray Davies... Billie Joe Armstrong a toujours su préserver une part d'insaisissable dans sa musique. Au gré des tubes, il aurait pu s'enfermer dans bien des cases, se noyer dans les délires skate-punk masturbatoires après "Basket Case" ou devenir le leader d'un groupe à ballades après "September Ends". Il n'en fut rien. Qu'est devenue la batterie de clones de Green Day qui pullulaient à la fin des années 90 et au début des années 2000 ? La plupart en sont au sixième best of ou à la troisième reformation. Lui a juste continué, construit brique après brique son propre Hall of Fame, en sifflotant à la cool ses airs préférés des Ramones et des Replacements. En 2024, un nouvel album de Green Day n'est rien d'autre qu'un nouvel album de Green Day – on ne l'attend pas nécessairement avec impatience, mais on l'accueille avec joie et on le découvre avec plaisir, même si l'on sait bien qu'on n'en conservera dans la durée qu'une poignée de fulgurances. Cela fait partie du jeu, non ? Green Day, dont la presse omettait volontairement à l'époque le vrai background d'enragés indés à l'ancienne, n'a sans doute jamais réellement souhaité être le plus grand groupe de rock du monde, ce titre si âprement disputé (et discuté) autrefois et dont plus personne ne veut aujourd'hui tant le rock lui-même pue la mort. Mais puisque c'est ce que les trois compères sont devenus, pas de problème : ils prendront la pression pour les autres, les coincés du cul de weezer ou les morveux de la nouvelle génération qui ont besoin d'auto-tune pour se sentir costauds. Quiconque a déjà vu Green Day sur scène sait qu'avant tout le reste, ces types sont des entertainers-nés, capables de renverser les audiences les plus hostiles et de surclasser n'importe quelle affiche de n'importe quel festival. Si des gens comme ça n'ont pas le droit d’intituler leur nouvel album Saviors, personne ne l'a. Pardon ? Oui, bien sûr qu'ils se foutent de ta gueule avec ce titre. Ils te l'ont dit et redit : c'est juste du rock'n'roll.
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J'ai oublié de te dire,
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dimanche 17 décembre 2023
The World of a Vampire #3 | Ah parce que le mec a fait de bons disques, en fait ?
Nous y sommes. Pas à Noël, hélas – il va vous falloir attendre encore une grosse semaine pour savoir quel disque de Billy Corgan vous ont offert vos proches. En revanche, nous arrivons au terme du périple de l'Assemblée des Corganologues Unis (aka Guic' le Jeune, Papy Xav' et Tonton Toto). Si vous avez trouvé ça long, sachez que ce le fut dix fois plus pour nous, puisque l'idée a officiellement été lancée le 17 octobre dernier, soit il y a soixante-deux jours. Alors avec votre demi-heure de lecture hebdomadaire, vous êtes gentils hein, mais n'attendez pas qu'on vous plaigne.
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dimanche 10 décembre 2023
The World of a Vampire #2 | Frontierland to Fantasyland, aller-retour.
Deuxième volet de notre trilogie hivernale consacrée au seul chauve à avoir jamais pris le surnom Divin Chauve au premier degré. Un épisode que l'Assemblée des Corganologues Unis (soit Mister Guic 'the Old, Lord Xavier of the Blinking Lights et votre serviteur) vous promet plein de surprises, de rebondissements, d'émotion et... je déconne, nous parlons toujours de Billy Corgan. Bien qu'il s'agisse sans doute de l'épisode réservant le plus de surprises, il sera comme les autres essentiellement composé de Mégalomanie, de Concept-Albums et de Prétention Bouffie (ce qui se voit encore plus lorsqu'on est chauve : je sais de quoi je parle). Et là vous vous dites : Attends, ils ont commencé au numéro 21, ils ont déjà fait sept albums la semaine dernière, donc il ne devrait quasiment plus y avoir que des éloges, non ? C'est bien mal nous connaître, et encore plus mal connaître Billy, aka L'Homme qui arrive toujours à mettre au moins un truc totalement grossier en plein milieu d'un Rembrandt du rock alternatif. Et qui en plus, en ressort souvent très fier.
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dimanche 3 décembre 2023
The World of a Vampire #1 | "Pose cette boite à rythmes par terre, sans mouvement brusque !"
Précisions liminaires : afin de ne pas inutilement alourdir des textes déjà bien longs, l'Assemblée des Corganologues Unis a fait le choix de ne pas mettre d'extraits vidéo (vous trouverez néanmoins un petit medley concocté par Guic' en fin d'épisode, que vous avez tout loisir de lancer pendant votre lecture). Par pur égo (manière de rendre hommage à notre Gourou), nous nous sommes focalisés sur les textes, dont on aura compris qu'ils ont été écrits sans concertation et dans le plus joyeux désordre. Aussi, qu'on n'attende pas ici un récapitulatif de l'histoire des Smashing Pumpkins, une présentation des personnages ou quoi que ce soit qui s'en approche. Les Corganologues sont au-dessus de ces basses besognes – qu'attendre d'autre de gens persuadés que le monde a besoin qu'ils consacrent un total de 15 pages Word à leur Maître (dont une moitié pour le critiquer) ?
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The World of a Vampire #0 | Un plan à trois pour en finir avec la Corganologie
Il y eut ATUM. Son annonce, ses premiers extraits, son premier "acte". Il y eut les premières impressions, les commentaires fleuves, une simulation d'autodafé de t-shirt ZERO... bref : les éternelles blagues sur l'orientation artistique de plus en plus confuse de Billy Corgan, idole de jeunesse rageuse devenue à la longue sujet de plaisanteries entre potes – sinon carrément un mème. Il y eut encore l'annonce d'une tournée commune avec weezer, rapidement surnommée Âge tendre et Chemises de bûcherons. Mais il y eut surtout ce showcase célébrant le trentième anniversaire de Siamese Dream, album culte s'il en est, et ce sentiment d'y voir un Corgan plus sympathique que jamais – détendu, bien dans ses pompes, toujours un peu perché mais tellement moins infect qu'autrefois. Les vannes reprirent de plus belle, teintées de cette affection pas très assumée qu'on ne peut s'empêcher d'avoir pour ce vieux pote, éternel célibataire, qu'on ne croise plus qu'aux mariages des autres, et qui ne commence à être marrant qu'au bout de la sixième coupe de champagne. Et puis il y eut une phrase, à moitié en forme de pochade : Bon les mecs, on l'écrit quand ce All Billy Corgan Albums – Worst to Best ? Depuis le temps que nous décortiquions cette discographie entre nous, c'était presque une conclusion naturelle. Guic' et Xavier, mes camarades de toujours, ne mirent pas plus de quelques minutes à tomber dans le panneau. Deux jours plus tard, le pauvre Xavier et son fidèle calepin étaient déjà lancés dans une réécoute minutieuse de toute la discographie, me précipitant dans le piège que j'étais convaincu d'avoir tendu : au moment de jeter ma question, mon classement était déjà prêt depuis des semaines. J'avais déjà en tête de réaliser cet article en solo, n'envisageant – je le confesse – absolument pas de réécouter réellement, méthodiquement et intégralement toute l’œuvre de Billy Corgan. Seul, l'expérience n'avait aucun sens à mes yeux.
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vendredi 3 novembre 2023
Thirsty-somewhat
[Mes disques à moi (rien qu'à moi) - N°126]
Aucun mal ne vous sera fait - Alister (2008)
— Non ? Toi ?... Vraiment ?
— Vraiment, oui.
— J'ai du mal à t'imaginer faire ce genre de chose. Enfin... on ne se connaît pas si bien que ça mais je t'aurais plutôt cru du style à ne surtout pas faire ce genre de chose.
— Oui, bon... c'était une période de ma vie assez...
— On dirait, oui !
— ... disons que j'ai eu un début de trentaine un peu... comment dire ?...
— Compliquée ?
— J'allais dire chaotique. Mais compliquée, oui, ça marche aussi. C'était une période compliquée.
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Mes disques à moi (et rien qu'à moi),
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dimanche 20 août 2023
The Hives - ... et ainsi naissent les classiques à l'ancienneté.
Inutile de se raconter des histoires : hormis leurs fans hardcore (ce qui doit faire tout de même un peu de monde), personne n'attendait franchement un nouvel album des Hives. Lorsqu'en début d'année le groupe, avec son talent habituel pour le personal branding, a commencé à teaser son retour pour 2023, je ne dois pas être le seul à m'être dit Ah bon ? Ah oui ? Onze ans déjà qu'ils n'avaient plus fait d'album ? Si ce genre de commentaire peut témoigner de beaucoup de choses, le syndrome de manque n'en fait a priori pas partie. Il ne témoigne pas pour autant d'un mépris ou de cet intérêt tout au plus poli que l'on accorde parfois aux vielles gloires d'une époque révolue. La vérité est plus complexe car les Hives elles-mêmes ont toujours été plus complexes, plus difficiles à saisir et plus compliquées à placer sur les cartes musicales que ce que l'immédiateté de leurs chansons laissait supposer. Les Suédois n'ont pas particulièrement manqué, c'est vrai, en partie parce qu'ils ne sont jamais complètement devenus le groupe de premier plan que leur talent promettait. Mais pour cette même raison (ainsi qu'accessoirement parce qu'ils étaient sacrément bien produits), leurs disques ont très peu vieilli. Beaucoup tourné, oui, mais pas assez platinés (matraqués) pour lasser. "Hate to Say I Told You so", "Walk, Idiot Walk", "Die, All Right!" ou "Tick Tick Boom" ont conservé une fraîcheur et une vitalité qui doit à peu près autant à leur qualité d'écriture qu'au fait qu'il n'aient été que des demi-tubes – quant à Veni Vidi Vicious il reste vingt-trois ans1 plus tard l'un des meilleurs albums de punk-rock à ne pas être sortie à l'époque du punk. Les Hives avaient peut-être disparu, mais jamais cessé de briller, ni "The Hives Declare Guerre Nucleaire!" de filer la patate au réveil.
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mercredi 22 mars 2023
Les Résidus des restes des ruines du Monde
[Mes disques à moi (rien qu'à moi) - N°125]
The Eye of Every Storm - Neurosis (2004)
La Fin du Monde a pris une bonne décennie de retard. Une Apocalypse, ça demande un peu de temps à organiser. Il y a beaucoup de paramètres à prendre en considération. Je crois que les réfractaires ne se rendent pas bien compte de l'énergie qu'il faut pour planifier simultanément une pandémie, une troisième guerre mondiale, une catastrophe écologique et des émeutes de la faim l'essence des retr... (enfin peu importe, à vrai dire : la faim ne tardera pas à suivre – à moins que la soif ne précède, le Grand Ordonnateur hésite encore). Quand vous avez près de huit milliards d'employés engagés dans un projet, il y a forcément des petits retards qui s'accumulent ici ou là. Il peut même arriver qu'un de vos principaux sous-traitants vous lâche pile au moment crucial, comme l'a tristement fait Scott Kelly il y a quelques mois, confirmant en un seul communiqué pour le moins pathétique ce que beaucoup murmuraient en coulisses depuis quelques temps déjà, à savoir que le modèle d'intégrité punk était dans le privé une véritable sous-merde, et que Neurosis n'existait virtuellement plus depuis plusieurs années. Pas de bol quand même puisque ça y est : nous y sommes, le monde tel que nous le connaissons n'a clairement plus que quelques années à vivre, les choses sérieuses vont enfin pouvoir commencer et les albums de Neurosis, servir à un peu plus qu'être la bande annonce oppressante de ce qui nous attend (de vous à moi : vous avez bien fait, pour les stocks de PQ).
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Mes disques à moi (et rien qu'à moi),
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jeudi 16 mars 2023
La Part des ténèbres
[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - N°124]
This Is Hardcore - Pulp (1998)
Mon cher Thomas, il va bien falloir te rendre à l'évidence : tu n'y arriveras pas. Tu auras beau le tourner et le retourner dans tous les sens, tu n'écriras jamais ce texte sur This Is Hardcore. Ça doit bien faire dix ans que tu essaies, et pour quel résultat, dis-moi ? Quatre ou cinq brouillons dont trois carrément effacés, des centaines de notes éparses, sans parler de tentatives de contournement si éculées que même le plus mauvais journaliste du plus mauvais journal du pays le moins rock'n'roll du monde ne parviendrait pas à les parcourir sans se fendre d'un sourire navré. Tu as tenté quasiment tous les angles, de la lettre à ta femme qui adore tellement ce groupe à l'attaque par la bande en reprenant l'intégralité des parutions majeures de l'année 1998, en passant par l'inévitable anecdote personnelle à moitié inventée histoire de meubler un peu avant d'asséner que This Is Hardcore est un des plus grands albums des années 90 (comme si tout le monde ne le savait pas déjà). Un tel acharnement a beau forcer l'admiration, il serait temps d'accepter que tout cela est peine perdue. C'est un échec et ce n'est pas si grave. Tu n'as rien à dire sur This Is Hardcore ? Ma foi, tu n'es sans doute pas le seul. Il est nombre de choses en ce monde sur lesquelles les gens n'ont rien à dire, et ne disent donc... rien. Pourquoi devrait-il en être autrement dans ce cas précis ? J'entends que ce soit frustrant, quand on possède autant d'expérience que d'égo, de devoir reconnaître qu'on n'a rien à dire sur un de ses albums préférés de tous les temps. Je le perçois d'autant mieux que cela t'est déjà arrivé par le passé et que je me rappelle, non sans douleur, les trésors d'inventivité que tu m'as fait déployer pour préserver les apparences. Quand on intitule une rubrique Mes disques à moi (et rien qu'à moi), avec tout ce que cela sous-tend d'humilité, on fait le choix de jouer avec un handicap certain. Mais allons : depuis bientôt dix-sept ans que ton lectorat te suit, il peut bien tout entendre – n'a-t-il pas déjà tout lu, pas toujours pour le meilleur ? Dix-sept ans. T'en rends-tu compte ? À l'époque, This Is Hardcore était un album récent ! Et déjà alors, tu ne parvenais pas à écrire dessus. Je veux bien que tu laisses parfois mûrir les choses, les idées et – c'est essentiel – les mots. Mais dix-sept ans pour publier un pauvre article, ça commence à devenir inquiétant. Admets ta défaite et passe au suivant : il te reste encore facile une vingtaine de Tes disques à toi à dégoupiller avant de mourir, et tu ne rajeunis pas. Ça intéresse qui, de toute façon, This Is Hardcore ? À part les gens qui le connaissent déjà ? Qui écoute encore ce genre de disque aujourd'hui ?
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Mes disques à moi (et rien qu'à moi),
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vendredi 10 mars 2023
J'ai oublié de te dire #8
À quoi est-ce que je pensais tandis que Morrissey couinait "Everyday Is Like Sunday" ? Tu veux vraiment savoir ? À mon sous-pull bleu pétrole. Celui que je portais tout le temps quand j'étais étudiant (selon la qualification alors en vigueur s'agissant de désigner mon activité). Le sous-pull a eu tôt fait de se délaver, est rapidement devenu trop petit et a fini bouffé par les mites. Il m'a néanmoins fallu des années avant d'accepter de m'en séparer. Je le porte bien entendu sur la moitié des photos de l'époque, dont la dernière que je possède encore, pas encore vingtenaire, déjà légèrement dégarni, forcément fumeur et bizarrement heureux (ou peut-être juste bourré, vas savoir). Le sous-pull jeté, cette photo est devenue mon seul souvenir concret d'une époque que ma mémoire a presque totalement effacée – et pour cause. Les gens qui vous parlent de La Vie Étudiante avec tout plein de majuscules ont passé ces années soit à sécher les cours pour traîner dans les bars/draguer les filles/pécho les garçons, soit à regarder les autres le faire tandis qu'ils révisaient pour leurs partiels (mais chut, faites comme si vous ne saviez pas : s'en rappeler leur donne l'impression d'être passés à côté de leur jeunesse). Je n'ai fait ni l'un ni l'autre. Enfin si : j'ai séché les cours. J'ai été si absent de ma vie durant mes premières années de fac que je ne serais pas étonné d'apprendre que je suis parvenu à sécher plus de cours qu'il n'y en avait dans mon emploi du temps. Mais ce n'était certainement pas pour traîner les bars (je n'avais pas assez d'argent), ni draguer des filles (ces êtres si mystérieux à mes jeunes yeux). Je n'irais pas jusqu'à dire que j'ai passé ces années à rien : simplement, ce sont elles qui sont passées sur moi. "Je suis désolée, ce que je vais dire est vraiment méchant mais quand je pense à toi, la seule image qui me vient c'est toi allongé sur ton lit en train de fumer et d'écouter de la musique", ai-je un jour entendu quarante-neuf secondes avant de me larguer. La phrase n'a pas eu d'effet immédiat (si ce n'est me faire hurler et insulter mon interlocutrice), mais elle résonne encore aujourd'hui dans un coin de mon crâne chaque fois que je passe plus d'une demi-heure sans accomplir quelque chose qui me paraisse un tant soit peu constructif. C'était vrai : j'ai passé l'essentiel des ces années allongé sur mon lit une place à fumer en écoutant de la musique les Smiths et Morrissey, mais cela vaut dans le fond pour une grande partie de mon existence. Il n'est donc pas absurde d'asséner qu'en ce temps-là, tous les jours ressemblaient à dimanche. Et dimanche était crois-le bien une putain de sale journée, parce qu'il n'y avait qu'un seul tabac ouvert à Rouen et qu'il était à l'autre bout de la ville, et puis aussi parce que trop souvent, il fallait que je rentre à Frocville faire des trucs que je ne comprenais pas trop – des trucs de famille, avec des gens que j'aimais bien mais qui ne lisaient pas les mêmes livres que moi et qui ne savaient pas du tout qui était Morrissey, ni que le comble du romantisme était de mourir éclaté par un bus à impériale en se tenant la main. Ma découverte du Moz n'a pas rythmé les pires années de ma vie : elle a servi d'arrière plan sonore délicat aux plus fades, aux plus obscures, à une période dont je ne parle jamais, à laquelle je ne pense jamais et dont les visages se sont effacés encore plus vite que les noms et les lieux. Ma découverte du Moz elle-même, maintenant que j'y pense, me paraît embrumée, nébuleuse – je dois me servir des plus vieux articles de ce blog en guise de béquilles, mais même en lisant de ma propre main que j'ai découvert les Smiths de telle manière et à telle date, tout cela demeure bien vague, je ne suis pas certain de me faire confiance à moi-même. Tu ne t'étonneras donc pas de mon étonnement lorsqu'hier soir, j'ai subitement pris conscience que Morrissey était un être humain qui parlait et bougeait. Depuis plus de vingt ans, il était toujours là pour moi sans jamais y être ; tantôt icône intouchable, tantôt créature étrange et presque intangible. Avec le recul, je comprends que deux ou trois gugusses aient été à la limite de la baston pour récupérer son t-shirt à la fin de "Sweet & Tender Hooligan". Peut-être venaient-ils eux aussi d'intégrer que Morrissey existait réellement dans notre plan de réalité. Ce n'était dès lors plus un t-shirt, de surcroît moche et encore plus déchiré que mon pauvre sous-pull vers la fin de sa vie. C'était le Saint-Suaire d'un britrock incarné, transcendé et, l'avouerais-je ? Gentiment mais fermement malmené. C'est ma faute, je sais. Entre quelques milliers d'autres. On a tant écrit sur le Personnage (moi le premier), et lui-même en a tellement joué, d'interview flinguées en iconographie mégalo en passant par une poignée de titres à faire passer n'importe quel ego-trip de rap US pour une banale crise d'adolescence... qu'on se retrouve tout surpris de voir arriver sur scène un type presque normal, grandiloquent jusque quand il faut, concerné et même, oui : sympathique. Est-ce juste un bon soir ? Est-ce le pur pragmatisme d'un vieux rocker sans label qui ne peut plus se permettre d'être le connard que dépeint sa légende sous peine de se retrouver à découvert ? Est-ce quelque chose dont on a quoi que ce soit à foutre, en fait ? On ne va pas se raconter de salades, en dépit de la qualité des nouveautés délivrées ce soir et d'une setlist pas franchement best of le plaçant bien loin de ces ringards qui vous font claquer votre PEL pour les voir jouer les jukebox humains, Morrissey va sur ses 64 ans. À raison d'une tournée française par décennie, les occasions de le revoir sur scène, dans une telle forme de surcroît, ne seront plus légions. Tant mieux s'il en profite pour se montrer curieusement affable. Après tout, s'il est finalement humain, on peut bien se prendre à rêver qu'il soit juste un type content d'être là. Comme nous. Peut-être même avec nous. Alors oui, bien sûr que j'y suis allé de ma petite larmichette sur "Please, Please, Please, Let Me Get What I Want". Je l'écrase déjà presque à chaque fois que je l'entends, alors tu parles que là, comme ça, devant moi voire sans doute un peu pour moi ?... comment y couper ? On parle d'une des plus belles chansons de l'univers, peu importe la version ou le pompiérisme de son final ce soir – il prend plus à la gorge qu'il ne casse les oreilles. "Please" est de ces chansons qui parlent à chacun d'entre nous parce qu'elles chantent chacun d'entre nous. Personne ne se lève le matin en se disant qu'il est heureux et qu'il a tout ce dont il pourrait rêver. Ou bien cela ne dépasse pas le second café. "Please" n'est pas une parmi deux cents chansons sur lesquelles Morrissey pleurniche sur son sort. Elle l'a sans doute été, un jour, mais à la minute où elle fut gravée sur disque, elle devint simplement l'hymne désarmant de tout ce que la condition humaine peut avoir de plus littéralement pathétique. L'impossibilité des corps. L'impossibilité des êtres. L'impossibilité de tout ce qui paraît possible – mais seulement aux autres. Le fait qu'elle soit une chanson de Morrissey (enfin, des Smiths), personnage si absolument et si délibérément clivant, ne l'en rend que plus fascinante. Je ne te ressortirai par le vieil adage : les grands artistes parlent des autres en pensant ne faire que parler d'eux-mêmes. Morrissey a beaucoup tiré sur la corde depuis une vingtaine d'années, au point d'être possiblement devenu le seul chanteur au monde dont les haters les plus virulents se trouvent au sein-même de ses fans. Mais contrairement à ce que ceux-ci aiment sans doute à se dire pour se rassurer, ce n'est pas parce que Morrissey a cessé de leur parler ou de parler d'eux. C'est au contraire parce qu'il a continué, envers et contre tout, à incarner leur excès, leurs faiblesses, leurs reniements et leurs contradictions avec un jusqu'auboutisme forçant l'admiration. En écoutant "Jim Jim Falls" hier soir, j'ai réalisé tout à coup le véritable sens de ses paroles, à savoir que Morrissey s'y parle à lui-même, s'autoparodie, avant d'achever par un laconique "If you’re gonna kill yourself / Then for God’s sake / Just kill yourself". Je me suis demandé quel autre artiste de cette génération, avec une carrière installée et une fan-base vieillissante, oserait encore sortir un single pareil de nos jours. Je devine que tu n'as pas besoin que je réponde à cette question.
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mardi 13 décembre 2022
Ryan Adams est un con.
Du plus loin que je me souvienne, Ryan Adams a toujours été un con. Un petit – arrogant, vaniteux et mauvais comme la gale. Un gros – caractériel, mégalo et d'une auto-complaisance confinant à la pathologie. Chacune de ses interviews était un recueil de punchlines à part entière ; chacun de ses concerts, une messe destroy où le mauvais goût le disputait à la Grâce et où le degré d'improvisation se mesurait avec une batterie d'éthylotests. Ryan Adams ne m'a jamais paru sympathique. Il n'a jamais rien fait pour, durant les vingt-cinq années me séparant de la découverte de Strangers Almanac. Étouffé par sa propre ironie, il était toujours trop ceci et jamais assez cela, ce qui contribua assurément à le laisser sur le bord de l'Autoroute du mainstream. Ryan Adams est devenu un artiste important, là il aurait pu et dû devenir une légende. Nul doute que ce fut avant tout son caractère versatile qui l'en empêcha. Comme tous les artistes hyperprolifiques de sa génération, mais encore un peu plus, Ryan fondit un fusible le jour où il découvrit qu'Internet lui permettait de publier ce qu'il voulait quand il voulait et comme il voulait. Sa discographie s'est éparpillée façon puzzle. D'albums officieux en EPs sous pseudonymes, le Ryan nous aura tout fait, dans le désordre et souvent à l'envers. Au dernier décompte, qui n'est jamais que le mien, il existe près d'une centaine de disques de Ryan Adams – hors lives et non-album singles. En 2022, le garçon a publié la bagatelle de quatre LPs, ce qui fait probablement de lui l'artiste cancelled le plus prolixe depuis l'invention de l'expression. Quand tous les autres choisirent logiquement de faire le dos rond, Adams fit la seule chose qu'il savait faire : des chansons. Plein. Trop, et pourtant jamais assez au goût du fan.
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jeudi 24 novembre 2022
J'ai oublié de te dire #7
J'ai réalisé que j'avais perdu contact avec mon époque après avoir entendu "Iris" à la radio pour la cinquième fois en seulement quelques mois. Non que j'aie quoi que ce soit contre "Iris" – tout au contraire. C'est une fort jolie chanson, encore que ce ne soit pas la meilleure du genre ni même du ses auteurs. Mais j'ai semble-t-il manqué le moment où elle a acquis une dimension suffisamment classique pour passer aussi souvent sur une bande FM française qui l'ignorait royalement en 1998 – et pour cause : "Iris" n'est tout simplement pas sortie chez nous. Le film auquel elle servait d'OST a totalement disparu des mémoires ; l'album dont elle est extraite n'est paru que tardivement en France, avec une promo minimale et un autre morceau (l'excellent "Slide") en guise de single. Ses interprètes eux-mêmes, aimables seconds couteaux indés, n'ont presque jamais foulé le sol français autrement qu'en touristes. Ils avaient du succès, attention. À peu près partout. En 1998, tout juste convertis à la bubble-pop pour teenageuses craquant sur la mèche de Dawson, ils n'étaient pas loin de devenir énormes. À peu près partout. Sauf dans un petit pays d'irréductibles Gaulois à qui, une fois n'est pas coutume, on n'ira guère reprocher un manque de rock'n'roll attitude : celle des Goo Goo Dolls s'était déjà envolée depuis un bail et il ne leur faudrait guère que quatre ans de plus pour signer la chanson-phare d'un Disney (laquelle ne rencontrerait jamais, non plus, le pays des irréductibles Gaulois... enfin... pas dans cette version...). Bref : personne ne devrait connaître "Iris", en France, 2022. Personne. Ce n'est pas que c'est anomalie me dérange. C'est juste que si quelqu'un, quelque part, a officialisé "Iris" en tant que standard du rock des années 90 sans m'en demander l'autorisation, cette personne a probablement ouvert une dangereuse brèche dans l'espace-temps à partir de laquelle le plus improbable devient envisageable (si ça tombe, Better Than Ezra s'est reformé pour une tournée des stades en co-heading avec Addict). Je soupçonne qu'il s'agit du même individu ayant organisé il y a quelques temps un sondage sur Reddit (je ne retrouve plus lien) dans lequel des kids de 2022 devaient s'exprimer sur différents tubes des nineties, au terme duquel il apparaissait qu'une majorité de votants indiquaient n'avoir jamais entendu "Celebrity Skin". Je ne plaisante pas. Nous vivons dans un monde où des gens considèrent "Iris" comme un classique du rock et où d'autres gens, qui ne nous leurrons pas sont probablement les mêmes, n'ont jamais entendu l'une des pop-songs les plus puissantes, acides et multiplatinées parues cette année-là (très exactement quinze jours plus tôt). Il y a certainement une explication rationnelle à cela (et la réponse a probablement à voir avec Internet, le streamig et la globalisation). Mais je ne peux pas m'empêcher de repenser au visage décomposé de mon oncle le jour où, jeune homme encore tout émoustillé par ma découverte du rock'n'roll, je lui avais dit que Roxy Music, ce groupe pour gosses de riches bien éduqués, c'était tout de même d'un tout autre niveau que les prolos mal fagotés de The Sweet – j'avais probablement ajouté que d'ailleurs, plus personne n'écoutait Sweet de nos jours. En ce temps-là, qui ne me semble pourtant pas si lointain, il n'y avait pas l'excuse d'Internet et tous ces affreux réseaux sociaux qui nous ont salopé la jeunesse. Il n'y avait que des chansons qui restaient, ou pas. Des artistes qui marquaient, ou non. Le fait que j'aie fini par apprécier The Sweet et préférer le Play It Loud de Slade à la quasi totalité de la discographie de Bryan Ferry passé Siren ne change rien à l'affaire. Une génération chasse l'autre, inexorablement. Si je ne pouvais pas dire que je n'étais pas prévenu – je pensais même naïvement m'y être préparé – je n'aurais pas été jusqu'à miser sur la power-pop gentillette des Goo Goo Dolls pour me le faire réaliser. Je comprends trop tard que c'eût pu être n'importe qui (peut-être même Better Than Ezra, dont je découvre avec stupéfaction qu'ils ne se sont jamais reformés... car ils n'ont jamais splitté). Qu'être vieux, c'est précisément cela : accepter que des gens plus jeunes réécrivent à votre place l'histoire que vous auriez pourtant juré avoir vécue. Ce que je n'ai toujours pas compris en revanche, c'est si avoir racheté Dizzy up the Girl juste pour accoucher de ces quelques lignes fait de moi quelqu'un dans le coup. Vu que c'était un CD, j'aurais tout de même tendance à dire que non.
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J'ai oublié de te dire,
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dimanche 20 novembre 2022
Moonspell au fond du trou
En 2021, Moonspell publiait un excellent album, Hermitage, son meilleur depuis bien longtemps et en conséquence, l'un des incontournables de l'année. En 2022, Moonspell publie exactement le même album (à un titre près), en version live, son meilleur dans ce registre depuis toujours, auquel on promettra sans trop se cramer le même destin. Je ne suis pas plus en train de vous faire une blague douteuse en l'écrivant que Moonspell n'est en train de se foutre de votre gueule en vous demandant la modique somme de 45 euros pour réécouter la même chose, plus quelques classiques en rappel (sur la version vidéo). Mais je peux comprendre – et Moonspell aussi, j'en suis certain – que l'espace d'une seconde, vous ayez eu comme un léger doute.
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mercredi 16 novembre 2022
Motörhead Is.
[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - Hors-série N°17]
Il est deux questions que tout(e) adulte raisonnable (et de bon goût) redoute se voir un jour posées par un enfant. La première arrive toujours bien trop tôt, mais nécessite heureusement plus de tact que de sens de l'argumentation – le parent-lecteur aura reconnu de lui-même la célèbre Comment on fait les bébés ? La seconde arrive souvent bien plus tard, voire n'arrive jamais si vous avez un peu de chance, et vous en aurez besoin car elle est autrement plus retorse : le parent-rocker aura bien évidemment reconnu la redoutable Pourquoi c'est bien Motörhead ? Croyez bien que si je n'ai absolument aucun problème à expliquer à mes neveux et nièce pourquoi il n'est pas souhaitable que nous prenions notre bain ensemble, je redoute fortement le moment où cette marmaille sera en âge de me demander des comptes sur les vociférations de Lemmy Kilmister. Espérons que leurs parents feront leur travail en leur délivrant dès que possible une éducation musicale digne de ce nom, mais je n'ai que très peu d'espoir sur ce point. Un rapide calcul à base de ratio nombre de mouflets dans mon entourage/nombre de fois où j'écoute No Sleep 'til Hammersmith dans une année permet d'estimer que le risque que l'un d'eux se mette à dérouler le magnifique fil de l'histoire musicale jusqu'à me demander un jour Pourquoi c'est bien Motörhead ? oscille entre l'important et le considérable.
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Mes disques à moi (et rien qu'à moi),
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samedi 22 octobre 2022
On était tous tellement Miossec
Nous sommes en 1997 + 25 ans et tandis que Dominique A publiait il y a quelques semaines un quinzième album ambitieux, inventif, parfois raté mais pétri d'idées et de talent, Miossec continue d'essorer son back-catalogue. La comparaison est cruelle ? Pas plus que la réalité. Quand on se rappelle ce que l'un et l'autre ont pu représenter dans les années 90, à quel point ils ont, chacun dans son registre, révolutionné la manière dont on jouait et chantait le rock en français... la mise en parallèle de leurs trajectoires ne peut qu'interpeller. À Dominique la postérité, la crédibilité, les titres ronflants de Nouveau Bashung et les critiques dithyrambiques même lorsqu'il y aurait à redire. À Christophe la dérive variétoche, les autoplagiats, les retours aux sources foirés et les fulgurances étouffées au sein d'albums oscillant entre le gentiment anecdotique et le fortement embarrassant. Ne fût-ce la lassitude implacable que provoque aujourd'hui la seule évocation d'un nouveau disque de Miossec, on pourrait passer des pages à filer la comparaison et expliquer pourquoi ce hiatus n'est même pas si surprenant. Restons-en au constat initial : Dominique A, qui n'était à ses débuts qu'une discrète promesse, continue de créer, d'étonner, quitte à parfois décevoir. Miossec, qui relevait plutôt de l'énorme coup de latte dans la fourmilière, s'est pris la totalité du château de cartes sur la gueule et réédite ses albums cultes (Boire hier, Baiser aujourd'hui) dans l'espoir (on suppose) de rappeler à ceux qui n'y étaient pas à quel point il fut important – ce qui ne fait bien entendu que souligner auprès des autres à quel point il ne l'est plus. Tout ou presque tient dans la déclaration d'intention accompagnant la sortie1 :
« À l’occasion de l’anniversaire des 25 ans de Baiser, nous allons rééditer ce disque fondateur, en version vinyle gatefold et CD digibook accompagnée d’un magnifique livret enrichi de photos inédites. Ce deuxième disque a incontestablement continué à faire bouger quelques lignes de l’histoire de la chanson. »2
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vendredi 14 octobre 2022
Volume Seventies
[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - N°123]
Vol. 4 - Black Sabbath (1972)
Chaque fois je m'éloigne trop longtemps de ses terres, le Rock des seventies finit par trouver un moyen de me rattraper. J'ai beau ne pas l'avoir connu de son vivant, cet Ogre m'impose le respect et me rappelle à l'ordre si d'aventure je m'égare à croire que les décennies 80 et 90 ont pu rivaliser avec lui. Le Rock des seventies est un monstre. Gentil, souvent farfelu, mais si impitoyable qu'il n'a guère besoin de brandir une chapelle ou un sous-sous-courant pour s'imposer à l'amateur. Il est, voilà tout. Dans toute sa splendeur et dans toute sa fascinante diversité. On peut vénérer sa progéniture autant qu'on en ressentira le besoin, même aduler les petits malins s'amusant à le renier, le Rock des seventies s'écrira pour l’Éternité avec une majuscule. Ses fiers représentants, qu'importent leurs inclinaisons ou les étiquettes dont ils se revendiquaient, appartenaient à une espèce à part. J'écoutais l'autre jour le vieil album d'un groupe fraîchement reformé dont je tairais le nom en me disant Oui, ok. C'est pas mal. Milieu de tableau de D2 des années 2000. Cela ne se voulait ni péjoratif ni condescendant : les groupes de D2 constituent les trois quarts de ma discothèque. Simplement, dans les seventies, cette division n'existait même pas. La D2 des seventies se composait de gens comme Creedence, Aerosmith, Grand Funk, Slade, Budgie, Jethro Tull, Hawkwind. Des gens qui, en 2022, prétendraient tous à un titre en Ligue des Champions. Même les groupes de troisième ordre d'alors sont devenus cultes. Autant vous dire que quand vous ressortez les disques des Ballons d'Or, vous reprenez chaque fois une sacrée baffe.
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lundi 10 octobre 2022
Zwan - The Daydream Is Over
Billy Corgan a fait beaucoup de trucs improbables dans sa vie. Il a produit un nombre déraisonnable de concept-albums imbitables, viré puis repris tous les membres de son groupe, été en couple avec Courtney Love, ouvert un salon de thé, commenté des matches de baseball, déclaré que Siamese Dream était un disque parodique, soutenu Donald Trump, été touring-member de New Order, investi comme un fou furieux dans le catch, versé dans le complotisme, re-été en couple avec Courtney Love, popularisé le pesco-végétarisme, comparé les progressistes au Ku Klux Klan, prénommé son fils Augustus Juppiter, et été une dernière fois en couple Courtney Love. Ce qu'on appelle de coutume une vie bien remplie. Mais si tout cela était certainement improbable à un niveau ou un autre, a fortiori en cumulé, était-ce si inattendu de la part d'un personnage aussi mégalo, farfelu et haut en couleur ? Sans doute pas. Zwan, si. Zwan était totalement improbable et reste vingt ans après le truc le plus improbable qu'ait jamais fait un artiste pourtant rarement suspecté d'excès de pragmatisme ni de rationalité. Improbable, Zwan l'était déjà par essence : qui irait plaquer l'un des plus grands groupes du monde, sur lequel il a une main-mise quasi absolue, pour simplement en monter un autre sur lequel il a une main-mise toute aussi absolue ? Zwan n'obéissait à aucune logique discographique, encore moins commerciale. Le pourquoi du comment de sa formation s'étant perdu depuis longtemps dans les limbes, on ne saura probablement jamais comment Billy et l'inévitable Jimmy Chamberlin se sont dit que ce pouvait être une bonne idée de réunir des ex-membres de Chavez, Slint ou A Perfect Circle pour produire un unique album au titre aussi improbable que le reste : Mary Star of the Sea (avant que vous ne posiez la question : oui, il s'agit bien d'une référence à la Vierge)
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