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dimanche 13 novembre 2022

Sans preuve & Sans aveu (mais avec juste ce qu'il faut de parenthèses)

À quoi en est rendu ce monde pour que je doive désormais apprendre la sortie d'un nouveau livre de Philippe Janeada dans l'Heure du Crime plutôt que dans une émission littéraire ? Certes, je ne regarde pas les émissions littéraires, quand je ne manque jamais Jean-Alphonse Richard sur RTL. Je n'ai aucune idée de si Philippe Jaenada est convié dans les premières, mais je ne serais pas étonné qu'à la longue, Super-Philou ne se soit laissé enfermer dans un sous-genre trop petit pour son talent.

Lui-même l'écrit dans Sans preuve & Sans aveu : ce livre, il n'avait pas prévu de l'écrire. Il n'en voulait pas. Il estimait avoir bouclé la boucle de sa période faits-divers avec l'excellentissime Au printemps des monstres (ce n'est évidemment pas lui qui précise excellentissime – c'est moi, vu que ce doit être le seul de ses romans sur lequel je n'ai pas écrit une ligne, alors que c'est un des meilleurs). Mais voilà que touché dans sa chair de justicier par l'histoire d'un homme, Alain Laprie, dont il est rapidement convaincu de l'innocence, non seulement il récidive, mais encore accepte-t-il de franchir le Rubicon en s'attaquant à une affaire contemporaine, dont une large part des protagonistes sont encore en vie (entre nous, cher Philippe, cela ne pouvait que se terminer ainsi). On toussote et l'on croit bien entendre l'auteur lui-même toussoter à plusieurs reprises, tant il se sent obligé de répéter environ trente fois en moins de deux-cent-cinquante pages à quel point il n'est qu'Amour et Respect pour la Justice. Il y a un courage évident dans cette entreprise : j'ai beau avoir une grande gueule et de solides convictions, l'idée de voir un jour débarquer à une séance de dédicaces un des protagonistes de mon livre suffirait à me couper dans mon élan, même s'il venait juste pour me parler et pas pour me casser la gueule (soyons clair : je m'appellerais Thomas Novembre, je pencherais pour la seconde option).

En faisant fi de la capacité de Jaenada a ne pas craindre l'agression physique, ce choix de sujet a deux conséquences évidentes sur son récit : d'une part, il l'oblige à se perdre en circonvolutions, précautions oratoires et pseudonymes un tantinet confus (entre nous, cher Philippe, n'était-il pas plus simple d'utiliser des couleurs pour les membres de la famille, et des animaux pour les tiers ?... vous avez sauté la maternelle ?...) D'autre part, et c'est tout le sel du livre, Jaenada s'auto-catapulte dans un territoire quasiment vierge. Ce qu'il fait dans Sans preuve & Sans aveu, personne ne l'a fait avant lui (ou du moins plus depuis très longtemps, et certainement pas avec un tel panache). Dans une époque où le moindre couillon des réseaux sociaux vient vous les briser dès que vous paraissez contester une décision de justice et où les émissions les plus racoleuses ont sacralisé jusqu'à la nausée la Parole des Victimes, Jaenada ose fouler au pied des concepts que les médias ont de toute façon vidé de leurs sens premiers (pardon Jean-Alphonse, on se retrouve quand même ce soir, promis), détricote le verdict par le menu, méthodiquement, comme il le faisait déjà dans son précédent livre – sans fanfaronnerie, sans essayer de faire croire qu'il va résoudre quoi que ce soit, mais avec humilité, talent, huile de coude, et probablement une solide paire de lunettes au vu du nombre de rapports d'expertise qu'il a avalé. Au-delà-même de son sujet, sur lequel on ne s’appesantira pas trop tant le livre est court (et aussi parce qu'on n'a pas envie de se faire casser la gueule par un membre de la famille Novembre), Jaenada ouvre sur une question fondamentale, qu'il explore malheureusement assez peu, probablement faute de temps et de recul, mais qui a inévitablement déjà effleuré tout amateur de faits divers et d'énigmes criminelles qui se respecte : comment la justice française peut-elle se satisfaire, pour envoyer des gens en prison, dans tellement d'affaires, du proverbial faisceau d’indices concordants, si aisément manipulable et si ouvert à l'interprétation subjective de tout un chacun ? Alain Laprie, comme probablement des dizaines d'autres chaque année, est une victime de cette zone juridique floue et malléable. Non parce qu'il est innocent (contrairement à Super-Philou : je n'en sais foutre rien). Mais parce qu'ailleurs, en Angleterre, au Danemark voire aux États-Unis, Alain Laprie n'aurait même pas été présenté à un juge. Il est bien entendu (et même heureux) que jamais les progrès des sciences et des techniques ne sauront éradiquer le doute. À la lecture de ce récit, on passe cependant beaucoup trop de temps à soupirer qu'enfin... quand même... tout cela n'est pas très sérieux...

Revenons à la littérature, pour conclure. Sans preuve & Sans aveu, pour captivant qu'il soit, n'a que très peu d'intérêt de ce point de vue : ce n'est pas son but, on pourra le regretter, mais c'est le sujet qui l'impose. Jaenada ne va pas aller s'amuser à essayer de faire du Beau ou du Sensationnel avec les vies de gens qui existent vraiment, qui sont là, pas loin, tout près. Il balance les faits bruts, fait une pause pour expliquer comment cette affaire lui est tombée dessus, puis revient désosser la thèse de l'accusation. Si le cahier des charges jaenadesque paraît désespérément vide des habituelles digressions, qui pourrait bien avoir envie de se la raconter en évoquant un homme privé de sa liberté, de sa famille, de sa dignité ? Sans preuve & Sans aveu n'est pas un roman, il faut être clair. Ce n'est même pas un plaidoyer (on est loin de l'emphase grotesque d'un Pull-over rouge). C'est, dès sa première phrase ("Il faut que j'écrive vite"), une impulsion. Sans doute vitale. Et d'autant plus émouvante que son auteur la sait parfaitement vaine.


Sans preuve & Sans aveu
Philippe Jaenada | Mialet-Barrault, 12 oct. 2022

jeudi 10 novembre 2022

Carrion Comfort - Échiquier d'occasion

La première chose qui m'a frappé en relisant Carrion Comfort, c'est à quel point il différait fondamentalement des autres romans de Dan Simmons. Des plus récents, on pourrait s'y attendre, s'agissant du second livre d'un écrivain star n'ayant à l'époque reçu qu'un succès d'estime. Mais Carrion Comfort s'avère aussi très vite, dès son premier chapitre, extrêmement éloigné du précédent livre de Simmons (Song of Kali) autant que du suivant – c'est-à-dire le premier volet de Hyperion, paru seulement quelques mois plus tard. Dans le style, dans l'univers, dans les personnages... Carrion Comfort pourrait aussi bien être l’œuvre d'un autre écrivain. J'allais écrire d'un imitateur, mais ce n'est même pas vrai : quelqu'un souhaitant pomper Simmons tenterait assurément (et sans doute très laborieusement) d'en décliner l'érudition maladive, le goût pour les citations interminables et le pastiche aux confins du fétichisme. Des éléments qui, pour n'en être moins constitutifs de cette œuvre parmi les plus importantes (et populaires) du fantastique contemporain, sont totalement absents de Carrion Comfort. Ouvrage dont les deux cents premières pages contiennent au demeurant plus de scènes d'action que tous ceux de l'auteur mis bout à bout. En fait, Carrion Comfort semble être l'archétype du roman de jeunesse refusé partout que l'auteur s'empresse de publier une fois ses premiers succès acquis. J'ignore si c'est le cas ; cela expliquerait beaucoup de choses.

mercredi 23 février 2022

Something Has Badly Gone Wrong with Him

J'étais en train de lire les mémoires d'un survivant et aux alentours de la page 275, c'est devenu le livre d'un mort. Qu'est-ce qu'ils vont tous écrire, maintenant ? Le mec qui a survécu à tout, le Vétéran, le Héros qui est toujours là quand tous ses contemporains et amis sont six pieds sous terre... ça en fait, des mauvaises intros de mauvais journalistes, parties à la bouteille en un petit tweet. Quelque chose me dit que là où il est, l'intéressé, qui bons ou mauvais les détestait cordialement, doit arborer ce petit sourire en coin qui, chez lui, était à peu près équivalent à un éclat de rire chez une personne normalement constituée.

dimanche 9 février 2020

Le Coup dans tous ses états

Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°67
Anatomie d'un instant - Javier Cercas (2009)

C'est le roman vrai d'une image, presque figée, qu'un auteur en quête de vérité se repasse inlassablement tout en sachant que cette vérité qu'il recherche est insaisissable, subjective – relative. Le 23 février 1981, alors que le Congrès espagnol s'apprête à élire un nouveau gouvernement suite à la démission d'Adolfo Suárez, une bataillon d'agents de la Guardia Civil fait irruption dans l'hémicycle afin de détourner le vote. Les balles sifflent. Les députés plongent comme un seul homme sous leurs pupitres. La démocratie espagnole encore toute jeune – la Constitution a à peine plus de deux ans – s'apprête à ployer, encore, le genou devant l'armée. Mais trois hommes semblent s'y opposer. L'un d'eux se lève et ordonne aux soldats de ficher le camp. Un autre reste négligemment à fumer dans un coin. Et Suárez lui-même ne bouge pas d'un millimètre, stoïque, incarnant presque malgré lui la résistance d'une démocratie à laquelle cet ancien sous-fifre du franquisme n'a cru que sur le tard.

dimanche 21 octobre 2018

The Chronoliths - Colonisation mentale


En SF plus encore que dans d'autres genres, ce n'est pas vraiment la force du concept qui fait la différence entre un livre sympa et un autre susceptible de durablement marquer ses lecteurs. Logique, quand on y réfléchit : des concepts, tout le monde en a, c'est le principe. Le concept est à la SF ce que le chapeau de cowboy est au Western ; on peut revisiter les codes du genre dans tous les sens, faire des post-westerns et des anti-westerns et des westerns-urbains des westerns-en-creux... le chapeau de cowboy sera toujours là, marqueur d'appartenance encore plus fort que le Colt. Cela ne signifie évidemment pas qu'il suffise de mettre un chapeau de cowboy à un personnage (ou un auteur) pour faire du western, et l'analogie fonctionne d'autant mieux avec la SF que s'il est un genre où le concept peut aisément se retrouver à primer sur le reste... c'est bien celui-ci.

dimanche 23 septembre 2018

Autre temps, autres meurtres

Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°66
Les Paletots sans manches - Léo Malet (1949)

Je vais vous avouer un secret : il y a des auteurs dont, à importance égale dans une vie de lecteur, on parle plus que d’autres. Ainsi n’aura-t-on jamais de mots assez forts pour vanter, par exemple, tel auteur qui « nous a accompagné toute notre vie », oubliant que certains avec qui l’on n’a fait qu’un bout de chemin n’ont pas moins compté dans la construction de notre imaginaire ou de notre culture. Il y a des auteurs qu’on lit passionnément à une époque donnée puis que l’on n’ouvre plus jamais, voire que l’on oublie.

dimanche 19 août 2018

Rama - Le Meilleur est vraiment à l'intérieur


J'ai longtemps vécu dans l'ignorance d'Arthur C. Clarke. À la différence de nombreux classiques de la science-fiction ayant bercé ma jeunesse (parfois indirectement, par l’entremise de leurs héritiers ou de versions abrégées de leurs œuvres), je n'ai découvert l'auteur de 2001 qu'une fois adulte et même à un âge relativement avancé. Inconsciemment, le fait que je l'ai connu vivant et productif, que j'aie vu durant des années ses nouveaux livres au milieu de parutions contemporaines, modernes, a sans doute joué dans mon désintérêt poli pour ceux-ci. Par connu, j'entends : consciemment ; j'ai évidemment connu – et même lu – un Asimov, décédé en 1992, de son vivant ; mais je ne savais pas qu'il l'était. Je voyais en revanche chaque année fleurir un nouvel Arthur C. Clarke à la librairie du coin, éternellement flanqué du bandeau "Par l'Auteur de 2001, l'Odyssée de l'Espace", ce qui me donnait l'impression (réelle) que ce monsieur écrivait vraiment beaucoup beaucoup de livres et l'a priori (pas totalement erroné) que ceux-ci étaient tous soit des suites soit des succédanés du roman qui avait fait de lui une star. Même ado, le label Vu à la télé/au ciné fonctionnait chez moi à rebrousse-poil. Par la suite, j'ai bien entendu fini apprendre que Clarke était un grand écrivain méritant tout mon respect, mais il était trop tard : ce qu'il écrivait ne m'intéressait pas ou plus vraiment, d'autant que s'il est toujours agréable de se replonger dans la SF dite de l'Âge d'Or avec le recul, il est beaucoup plus difficile de découvrir avec un regard déjà (désab)usé ces auteurs (Bradbury, Simak...) au regard si enthousiaste, optimiste, cette science-fiction lumineuse que plus grand monde n'écrit ainsi de nos jours.

mardi 24 juillet 2018

Perdre son Temps

[Mes livres à moi (et rien qu'à  moi) - N°65]
Là-bas - Joris-Karl Huysmans (1891)

En ouvrant Là-bas j'ai été saisi de vertige. Un de ces sentiments qui deviennent familiers au fur et à mesure que l'on accumule les livres, mais face auxquels la plus grande expérience ne suffit pas toujours à lutter. Cette peur intense, assez irrationnelle, de se gâcher une œuvre que l'on a autrefois portée aux nues. On en a dévoré chaque strate avec voracité. Parcouru chaque recoin comme possédé. On la considère, peut-être, confusément, comme la plus grande, comme l'Intouchable. On la sacralise en somme, jusqu'au jour où, après des années à en parler sans plus jamais s'y perdre, on découvre avec stupéfaction que tout cela est fort mal écrit, architecturé ou juste pue la merde. J'ai consacré une partie non-négligeable de mon existence à l'étude de Huysmans. Je vis avec chacun de ses enjeux depuis si longtemps que je l'évoque aussi familièrement que s'il s'agissait des problèmes de couple d'un vieux copain. J'en connais les textes les plus obscurs, les références les plus profondément enfouies. Oui mais voilà : je n'avais plus ouvert un livre de Huysmans depuis pas loin de dix ans et craignais par-dessus tout de ne plus m'y retrouver. Comme si j'étais rentré chez moi un soir et m'étais aperçu qu'on avait changé la serrure – ou tout simplement que je m'étais trompé d'étage.

mercredi 23 mai 2018

J'ai oublié de te dire #6

Un jour, quelqu'un m'a demandé ce que les Français trouvaient tous à Philip Roth. Je ne sais plus ce que j'ai répondu. Sans doute rien. La question n'était sympathique ni pour les Français, ni pour Philip Roth. Elle passait surtout complètement à côté de l'équation, puisqu'elle sous-entendait qu'il n'y avait qu'un lecteur français, et qu'un seul Philip Roth. Quand les Français acclamaient Philip Roth – et c'était vrai que, globalement, ils le faisaient – ils n'acclamaient pas vraiment Philip Roth, plutôt une image de Philip Roth, une idée qu'ils se faisaient du Grand Écrivain Américain avec tout plein de majuscules. Les Français n'applaudissaient pas à tout rompre le mec qui écrit une fable dont le héros se métamorphose en nichon géant ou qui insulte le Président sur trois cents pages ou qui fantasme sur le baseball durant quatre cents. Ils ne célébraient pas l'auteur des scènes érotiques les plus prises de tête et dé-bandantes de tout les temps, encore qu'un peu plus, ni le vieillard libidineux et misogyne des derniers livres. Ils n'acclamaient pas plus le penseur ambigu, à contre-courant de toutes les modes, auteur de romans expérimentaux parfois ratés, de récits autobiographiques décharnés ou défragmentés ou simplement gigognes. Les Français aimaient un Philip Roth parmi tant d'autres (il suffit de lire ou écouter les premiers hommages pour le constater), celui de la Trilogie dite Américaine, celui de la presque fin, et ce n'est pas une critique ni un reproche – si ce n'est peut-être à l'adresse de la personne m'ayant posé cette question sans véritablement avoir réfléchi à ce que celle-ci signifiait. Philip Roth n'ayant eu de cesse, même retraité, de tendre le kaléidoscope pour se faire caresser, cette non-réponse fera l'affaire autant qu'elle demeurera insatisfaisante, et c'est très bien ainsi. Bien sûr, il faudrait trouver cinq minutes pour parler de l'humour ravageur de Philip Roth. Le grand intellectuel, terrifié à l'idée d'"un monde ayant perdu son sens de l'humour", était aussi le plus potache de tous les bouffons (ce que certains lecteurs ne percevaient pas toujours, ou juste partiellement), à des fins philosophiques souvent – mais aussi, n'en doutons pas, parce que cela l'amusait beaucoup d'écrire l'histoire d'un type se transformant en sein géant que tout le monde veut tripoter, stimuler ou lécher. "Tout ceci est trop ridicule pour être pris sérieux, et trop sérieux pour être tourné en ridicule", s'exclamait un de ses nombreux doubles dans Operation Shylock, résumant à la perfection une œuvre marquée par la distance, l'ironie et le doute le plus déraisonnable. Parmi d'autres éléments plus prosaïques, il y a sûrement là un embryon de réponse quant à la cote d'amour dont pouvait jouir Roth – quand un McCarthy ou un DeLillo imposent et intimident, Roth embarque, respire, rigole. Il faudrait trouver le temps de revenir, oui, sur cet humour, et sur la manière dont il se manifesta petit à petit. Sur comment Philip Roth se déconstruisit lui-même, d'abord avec application, puis avec une incroyable violence. Il n'y a pas qu'un Philip Roth ? Il ne peut en aller autrement dans le cadre d'une œuvre ayant traversé sept décennies, et vous me mettrez quatre secondes supplémentaires pour rappeler combien le jeune Philip Roth était sage, appliqué et, disons-le franchement, chiant. Il fallut la révolution sexuelle, auquel Portnoy's Complaint apporta une pierre monumentale, pour que Philip Roth se révèle tout en continuant à s'auto-mutiler en mille-et-un doubles – Alex Portnoy, David Kepesh, Nathan Zuckerman... et Philip Roth, auquel il réserva, comme un symbole, ses ouvrages les plus froids et cliniques et expérimentaux, tandis que toute la chair – de plus en plus triste au fil des années – partait chez d'autres narrateurs qu'il passait son temps à sadiser pour leur faire expier ses mauvaises pensées. Chacun aura pu applaudir, dans des romans historiques qui ne ressemblaient pas du tout à cela, l'incroyable véracité... l'extraordinaire crédibilité de galeries entières de personnages fictifs, mais c'était bien la fiction qui toujours l'emportait – et qui nous emportait. Elle n'était pas qu'un moyen, et certainement pas une fin en soi : elle était les deux à la fois – elle devrait toujours l'être. Il y a juste trente ans paraissait The Facts, ouvrage singulier et méconnu au sous-titre éloquent : A Novelist's Autobiography. L'exercice de style prenait à rebrousse-poil tout un genre que l'auteur considérait à juste titre comme "le plus manipulateur qui soit" ; il se trouvait être exactement ce qu'il annonçait être – un récit factuel, dépassionné, dont le passage le plus puissant s'avérait... une fiction brossant une ode à la fiction, soit la réponse que Nathan Zuckerman faisait à son créateur lui demandant son avis sur ce livre. "Ne le publie pas", implorait le double de l'auteur, s'adonnant sur une trentaine de pages à une critique méthodique, cruelle mais juste, du livre que nous tenions en main : "Tu n'es pas un autobiographe, tu es un personnificateur. [...] Tu sais être tellement plus vrai, dans ta fiction."

jeudi 19 avril 2018

Summertime - Ce que l’écriture peut faire à une vie

Si j'ai souvent écrit mon désintérêt malpoli pour les histoires d'écrivains racontant leur nombriliste et misérabiliste petite vie d'écrivain1, il est une sous-catégorie à cette sous-catégorie qui m'a toujours fasciné : les romans dans lesquels l'auteur s'amuse (ou pas du tout) à mettre en scène sa propre mort. L'utilisation d'un présent de vérité générale n'a ici rien d'abusif : j'ai à ce point toujours été fasciné par ce type de récit que le tout premier que j'ai écrit (ou plutôt terminé), à l'âge de douze ou treize ans, racontait mes derniers jours sur cette terre2. J'ignore ce que cela dit précisément de mon moi adolescent, de ses tendances suicidaires comme de sa mégalomanie. Celle de Coetzee, en tout cas, ne fait plus de doute depuis longtemps – c'est pour ça qu'on l'aime, et s'il peut parfois irriter (notamment à présent qu'il a largement passé l'âge de la retraite et commence à libidiner comme le Philip Roth de la fin...), on le sait généralement gré d'être incapable de raconter simplement des choses qui chez tous les autres paraîtraient banales.

jeudi 8 mars 2018

Règlement de contes

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°64]
L'Enchanteur - René Barjavel (1984)

René Barjavel m’a poursuivi durant une grande partie de ma jeunesse. Habitué s’il en est des listes de lecture, apprécié des profs pour son côté moralisateur, et des parents pour ses tendances réactionnaires, il m’a été imposé tant de fois entre mes onze et mes quinze ans que la seule évocation de son nom me projette dans une autre époque. Dites le mot Barjavel, allez-y, essayez pour voir : me voilà déjà fouillant dans les cartons chez mes grands-parents pour trouver le dernier que l’on m’a demandé de lire. Odeur de poussière, d’humidité et d’années quatre-vingts. Incroyable comme ce mec fut populaire à une époque. Et incroyable comme le retour de bâton fut terrible : plus personne ne lit Barjavel en 2018, et en un sens, c’est tout sauf une surprise tant le plus gros de sa littérature croule (croûte !) aujourd’hui sous le poids des ans. Ouvrir Barjavel de nos jours, c’est accepter de se laisser hanter par le fantôme des modes littéraires passées. C’est un sentiment étrange, un peu grisant. Mais on finit vite par bâiller.

jeudi 18 janvier 2018

La France, c’est Michel Houellebecq (et c’est bien fait pour notre gueule)

Je suis toujours fasciné par la manière dont une œuvre, le plus souvent littéraire ou cinématographique (la musique ne dérange plus personne depuis longtemps), peut se retrouver violemment confisquée par l’actualité ou l'époque. Violemment n’étant malheureusement pas une façon de parler dans le cas de Soumission, paru faut-il le rappeler le jour de l’attentat de Charlie Hebdo. J’entends bien qu’un tel contexte puisse quelque peu brouiller les cartes. Durant un temps plus ou moins long. Mais allons : critique littéraire, à ce qu’il paraît et bien qu’on ne m’ait jamais fourni de preuve irréfutable de ce fait, est un métier. La personne qui l’exerce est supposée connaître un minimum son sujet, et on peut imaginer (là encore je n’ai jamais eu de preuve irréfutable, mais j’ai envie d’y croire) que savoir lire fasse parti des pré-requis pour aspirer à cette noble profession. Il est vrai que les lettrés ne sont pas les seuls à s’être emparés de cet ouvrage, c’est peut-être tout son dilemme, même si c’était assurément ambition. D'où l'intérêt, cette fois-ci comme d'autres, de laisser passer un peu le temps. Quelques années après (mais allez, ça devait bien marcher aussi sur le coup), il faut lire l’édito de Laurent Joffrin à ce sujet et essayer de résister au fou rire qui monte doucement en constatant que ses arguments pour expliquer combien ce livre est affreux, c’est que des gens qu’il considère comme affreux l’ont apprécié1. Notons qu’à la décharge de la critique (française, le livre a été encensé presque partout ailleurs), l’éditeur n’est sans doute pas blanc blanc non plus de cette affaire que l’on pourrait intituler Comment transformer une fable satirique amère en affreux roman islamophobe. Il faut voir la couverture de l’édition poche du livre pour y croire. J’étais tellement embarrassé de l’acheter que je l’ai lâchement acquise dans un supermarché, glissée entre Libé et un paquet de tranches de jambon sous cellophane. Ce qui quelque part, mais ce n’était pas fait exprès, résume curieusement bien l’œuvre de Houellebecq.

mercredi 8 novembre 2017

#NotAllAcademicians


Les télescopages d'actualités ont quelque chose de fascinant. Lorsqu'ils en sont réellement, du moins. Weinstein. #BalanceTonPorc. L'écriture inclusive. Le manifeste, désormais. Télescopage, c'est ce qu'il convient de dire. Personne ne pouvait prévoir que l'affaire Weinstein exploserait pile au moment où Hatier publierait son manuel en orthographe inclusive1. Personne, vraiment ? Personne, non, sans doute. Et pourtant, parler de télescopage d'actualités a quelque chose d'assez gênant. Nous ne sommes pas dans le cadre d'un retour à la mode du féminisme, quand bien même l'époque est au revival. Ce n'est pas juste une succession de buzz dont plus personne ne parlera dans deux mois, même si cela rassure sans doute certains de le penser. Quelque chose est (enfin) en train de se passer dans ce pays. Ces derniers temps, l'actualité donne l'impression d'une lame de fond entêtante, bien plus que d'un hasard du calendrier. Et si Jean-Pierre Truque l'a probablement découvert il y a trois semaines, cinq minutes avant de brandir son hashtag NotAllMen, cela fait déjà quelques années que quelque chose est en train de se passer. Et c'est formidable, même si c'est dur. Même si rien n'est fini et même si on a aussi comme une vague impression de bordel généralisé – les révolutions donnent rarement un sentiment d'ordre et de quiétude.

jeudi 21 septembre 2017

Mon King à moi (et rien qu'à moi)

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - Hors-série N°2]

Stephen King fête aujourd’hui ses 70 ans et nom d’une pipe andalouse, cela méritait bien un hommage. Et un second Mes livres à moi, après celui consacré il y a déjà huit ans à Needful Things (Bazaar). Parce que s’il est un auteur qui a joué un rôle plus que déterminant aussi bien dans l’évolution de mes goûts littéraires que dans la construction de mon imaginaire, c’est bien Steve. Un type que j’ai découvert à l’âge de douze ou treize (peut-être même moins) et qui est instantanément devenu l’un de mes meilleurs amis – le seul auteur, sans doute, que je considère plus ou moins consciemment comme un ami (je le mets en italique car cela fait partie de l'hommage). A peine pubère, King m’a pris par la main et m'a fait découvrir des tonnes de choses, des auteurs bien entendu (serais-je devenu inconditionnel de Faulkner sans son héritier le plus indigne aux yeux de la critique ?), des courants littéraires tout entiers (il n’y a pas meilleure introduction au roman noir que ses ouvrages, même si très peu d’entre eux peuvent paradoxalement entrer dans ce genre), et même des groupes de musique (l’auteur est un véritable fétichiste du rock’n’roll des années 50 à nos jours, avec une connaissance quasi wikipédiesque de la période 60/70).

dimanche 17 septembre 2017

La Serpe – Un relatif manque de tranchant

Philippe Jaenada a d'innombrables qualités, énumérées mille fois en ces pages, mais s'il est un qualificatif qu'on n'aurait pas idée de lui accoler, c'est celui de surprenant. N'étant pas ce que le commun des mortels appellerait un "auteur d'imagination" (ce qui ne l'empêche pas d'être délicieusement imaginatif), on ne s'attend généralement pas à ce que sa dernière parution soit violemment différente de la précédente, on en serait même peut-être un peu déçu, ce qui fait que c'est à peine si l'on hausse un sourcil en apprenant qu'il vient de commettre une troisième biografiction1 consécutive. Chez d'autres, ce serait (c'est) un filon. Chez Jaenada, c'est juste normal, c'est lui, c'est nous, on aime ses livres comme ils sont, avec leurs qualités (innombrables, donc) et leurs défauts, lorsqu'ils en ont. La Serpe en a malheureusement pas mal, bien qu'ils ne nuisent jamais totalement au plaisir de lecture – Jaenada pourrait recopier l'annuaire qu'il trouverait encore le moyen de rendre cela agréable.

samedi 22 juillet 2017

The Abstinence Teacher - Sex & Mayhem


Principalement connu en France, où il n'a été que peu traduit, comme l'inspirateur de The Leftovers (il a écrit le roman du même nom et fut producteur exécutif de la série), Tom Perrotta s'est taillé outre-Atlantique une jolie réputation d'auteur protéiforme et corrosif. Bien entendu, il faut entendre par protéiforme qu'il est surtout inégal, et par corrosif qu'il entend héroïquement lutter contre le politiquement correct... comme tout le monde. Autant prévenir d'emblée le lecteur non-anglophone, qui le connaît fatalement assez mal : si elle n'est pas dénuée de qualités, sa littérature est plutôt sage et il serait totalement vain de s'y plonger en espérant y retrouver la force de la série susnommée, The Leftovers étant bien plus riche et originale que le livre dont elle est adaptée (lequel recoupe, en gros, la saison 1), lui-même bien plus riche et original que les autres romans de l'auteur. La seule chose qui subsiste réellement et pourrait à la rigueur faire office de constante entre toutes ces œuvres est sans doute la relation compliquée que Perrotta entretient avec la religion, qui sembler le fasciner autant que l'inquiéter. En bon laïque, il semble incapable de s'empêcher de trouver ténues les limites entre le mysticisme et l'intégrisme... sans jamais réussir à esquiver l'un, donc l'autre. L'un des axes principaux de The Leftovers (le livre) était d'ailleurs la nécessité (?) de réinventer la Foi dans un monde frappé par un drame aussi indicible qu'incompréhensible.

vendredi 31 mars 2017

Décadence de la Décadence

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°63]
Monsieur de Phocas - Jean Lorrain (1901)

Jean Lorrain est arrivé après, bien après la bataille du Décadentisme. En 1901, pensez donc. Plus de quinze après À rebours ou Le Crépuscule des Dieux. Plus de dix ans après la mort de Barbey d’Aurevilly. En 1901, ce courant qui n’a jamais reconnu en être un que du bout des lèvres est déjà en voie d’extinction. Ses théoriciens sont désormais des auteurs installés, certains bien grassouillets, d’autres en plein reniement. Paris est passée à autre chose, si tant est qu’elle ait jamais accordé plus qu’une attention polie à ces auteurs pédants, versatiles, dépressifs et de surcroît, pour un certain nombre d'entre eux, notoirement homosexuels. Ce n’était pas Jean Lorrain, plus connu pour ses activités de chroniqueur mondain que pour son œuvre littéraire, qui allait y changer quelque chose. Ou peut-être bien que si. On disait que Huysmans, pourtant peu connu pour tresser des couronnes à ses suiveurs, s’était enthousiasmé pour son nouveau roman. On disait plein de choses, alors, à Paris. Et cela énervait beaucoup Jean Lorrain, dont le métier était plus ou moins de les compiler – ces choses.

dimanche 11 décembre 2016

Pourquoi je n'ai jamais terminé Hunger Games, même si c'est cool.

...
Hunger Games, c'est pas franchement pas bien écrit, mais c'est cool. Tel est en substance ce que j'avais gardé de ma première lecture du best-seller – oui car dans ma folie, je l'ai lu deux fois. Ce que je fais en réalité assez régulièrement dans le cas de cycles que je mets un certain temps à poursuivre, pour une raison ou une autre : avant de me lancer dans un tome, j'envisage de me remettre dedans en relisant en diagonale le précédent. C'était sans doute moins choquant pour le lecteur du Golb quand je relisais The Alienist avant The Angel of Darkness, j'imagine.

mardi 18 octobre 2016

"Je suis, je vis ; j'attaque, je détruis"

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - Hors-série]

La simple évocation de Hervé Bazin renvoie à Vipère au poing, et la seule évocation de Vipère au poing renvoie à l'enfance. Plus qu'un livre, peut-être un tout petit peu moins qu'un classique, le premier roman de Bazin est une odeur, une effluve, pour toute personne de ma génération – ou de celle juste avant, ou de celle juste après. Vipère au poing sent la fiche de lecture, le polycopié qui pue (pléonasme), la campagne et son inquiétant silence à la nuit tombée, et les téléfilms pédagogiques d'Antenne 2 – si ce n'est de l'ORTF. Grand succès au moment de sa parution en 1948, il devint un hit des CDI dans les seventies et un best-seller des salles de cours dans les années quatre-vingts. Bazin lui-même n'y pouvait pas grand-chose, et on ne pouvait guère l'accuser d'y avoir prêté le flanc. Rien ne prédestinait en effet ce petit roman autobiographique à une telle postérité académique, a fortiori parce qu'il dégueule d'une telle rage et d'une telle frustration que l'on ne peut qu'imaginer la surprise de l'auteur à voir son Jean Rezeau ainsi canonisé de son vivant. Nous parlons bien d'un livre, lui-même initiateur d'une trilogie, dont l'axe principale est la pulsion meurtrière du narrateur à l'égard de sa génitrice. Et un peu plus sans doute – mais certainement pas moins : Bazin ne s'écartera jamais de ce projet, ne cherchera jamais à amorcer le plus petit commencement de réconciliation, et s'il s’attèlera à nuancer la figure légendaire et monstrueuse de sa Folcoche dans le dernier – et meilleur – volet (Cri de la Chouette), jamais la haine viscérale qui secoue son protagoniste ne s'éteindra pour devenir plus acceptable aux yeux du gentil éducateur. Ma mère fera sacrément la gueule, le jour où mon petit frère écrira dans sa fiche de lecture s'être reconnu dans le héros. Voilà ce qui arrive quand on force les mioches à lire des livres parus quatre-mille ans avant leur naissance.

mercredi 14 septembre 2016

Le Dompteur de lions - Camomille Strikes Again

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Camomille Läckberg fait son grande retour sur Le Golb, quatre ans et demi après avoir y passé un très mauvais quart d'heure (ce n'est pas une façon de parler : un quart d'heure était à peu de chose près le temps nécessaire pour deviner la quasi totalité de l'intrigue de son Cyanure). Un véritable acharnement - j'entends de sa part à elle, qui persiste à truster les tops de ventes et autres gondoles de supermarché au point de quasiment me donner envie de lire du Franck Thilliez, et de contaminer le sein même de ma famille, que l'on a connue plus esthète et lettrée. Mais non allez, fais-moi confiance, Cyanure c'est juste un petit exercice de style, ça ne ressemble pas du tout à ses excellents livres (oui, la personne a utilisé l'adjectif excellent. Ce qui relativise beaucoup de compliment qu'on m'aura fait dans mon enfance, j'en conviens).