dimanche 20 août 2023

The Hives - ... et ainsi naissent les classiques à l'ancienneté.


Inutile de se raconter des histoires : hormis leurs fans hardcore (ce qui doit faire tout de même un peu de monde), personne n'attendait franchement un nouvel album des Hives. Lorsqu'en début d'année le groupe, avec son talent habituel pour le personal branding, a commencé à teaser son retour pour 2023, je ne dois pas être le seul à m'être dit Ah bon ? Ah oui ? Onze ans déjà qu'ils n'avaient plus fait d'album ? Si ce genre de commentaire peut témoigner de beaucoup de choses, le syndrome de manque n'en fait a priori pas partie. Il ne témoigne pas pour autant d'un mépris ou de cet intérêt tout au plus poli que l'on accorde parfois aux vielles gloires d'une époque révolue. La vérité est plus complexe car les Hives elles-mêmes ont toujours été plus complexes, plus difficiles à saisir et plus compliquées à placer sur les cartes musicales que ce que l'immédiateté de leurs chansons laissait supposer. Les Suédois n'ont pas particulièrement manqué, c'est vrai, en partie parce qu'ils ne sont jamais complètement devenus le groupe de premier plan que leur talent promettait. Mais pour cette même raison (ainsi qu'accessoirement parce qu'ils étaient sacrément bien produits), leurs disques ont très peu vieilli. Beaucoup tourné, oui, mais pas assez platinés (matraqués) pour lasser. "Hate to Say I Told You so", "Walk, Idiot Walk", "Die, All Right!" ou "Tick Tick Boom" ont conservé une fraîcheur et une vitalité qui doit à peu près autant à leur qualité d'écriture qu'au fait qu'il n'aient été que des demi-tubes – quant à Veni Vidi Vicious il reste vingt-trois ans1 plus tard l'un des meilleurs albums de punk-rock à ne pas être sortie à l'époque du punk. Les Hives avaient peut-être disparu, mais jamais cessé de briller, ni "The Hives Declare Guerre Nucleaire!" de filer la patate au réveil.


Alors on se dit Tiens, oui, les Hives. Peut-être qu'en fait ces gars-là avaient encore des choses à nous apporter. Sûrement. De plus en plus au fur et à mesure que s'égrènent les douze titres (pour une grosse demi-heure – on ne se refait pas) de The Death of Randy Fitzsimmons. Oui car Randy est mort, figurez-vous, et ceci est son testament. Je n'ai guère suivi les aventures de ce manager/songwriter/producteur fictif depuis les débuts du groupe et ne saurais vous dire dans quelles terribles conditions périt le pauvre homme (probablement d’inanition puisque certains illuminés pensaient sincèrement à l'époque qu'il s'agissait d'Iggy Pop). Il semblerait toutefois, à en juger par les crédits, que son œuvre ait été complétée par ses proches – bref The Death of Randy Fitzsimmons est un album des Hives jusqu'au bout du concept, à savoir qu'on se fiche totalement de ce qu'il raconte mais que le packaging a de la gueule. Clips, t-shirts, interviews, la machine est huilée à la perfection et si ce côté ultra-marketé avait plutôt tendance à rendre le groupe suspect à ses débuts, deux décennies de popstars auto-tunées et trois mois d'articles sur la future résurrection de John Lennon par l'IA ont eu le temps de nous rendre tout cela sympathique : le storytelling des Hives est tout de même bien plus aimable que la réalité.

Car la conjoncture, bien sûr, joue à fond en faveur de ce nouveau disque. Alors même qu'elles connurent leur principale heure de gloire dans une époque où le garage-rock était à un poil de cul de virer mainstream, les Hives reviennent aujourd'hui dans un monde où la concurrence a abdiqué de longue date devant le rap mou, et où les guitares électriques ne sont tellement plus tendance que la moitié des festivals français doivent actuellement envisager de changer de nom. 2023 est un boulevard pour quiconque se sait capable de torcher des choses comme "Smoke & Mirror", sa rythmique chaloupée, son refrain troupier et son air de déjà-entendu juste assez prononcé pour qu'on y voit un instant classic plutôt qu'une grosse pompe de [placez qui vous voulez ici, ce ne sont pas les choix qui manquent]. Depuis 2002, on a eu le temps de tout écrire sur les Hives : leur success story avec Alan McGee qui se penche sur leur berceau, les histoires de Randy Machin Chose, leurs prestations scéniques telluriques. On a cité Mick Jagger et les Sonics, la super scène garage suédoise (dont ils ne sont pourtant pas les plus représentatifs), sans oublier Kylie Minogue qui se trémousse en petite tenue sur "Main Offender". On a juste un peu, beaucoup, souvent omis de préciser que tout cela n'existerait pas sans ce songwriting au taquet qu'on retrouve dépourvu de la moindre ride sur The Death of Randy Fitzsimmons. À l'écoute de la minute d'éternité hardcore que constitue "Tradpoor Solution", on aurait même tendances à dire que ça leur a fait du bien, aux Hives, de prendre onze ans de repos. Sur Lex Hives, en 2012, ainsi que sur la tournée qui avait suivie, on sentait que la formule, si elle demeurait efficace, commençait quelque peu à s'user. C'était bien, fun, mais plus autant que du temps de la trilogie Veni Vidi Vicious/Tyrannosaurus Hives/The Black & White Album2. Avec "Bogus Operandi", "Rigor Mortis Radio" ou "Crash into the Weekend", le Mojo est de retour. Le groupe semble péter de santé, Howlin' Pelle Almqvist sonne de nouveau comme le rejeton honteux de Jagger et du Joker de Mark Hammill – on s'entend déjà brailler tous ces refrains au prochain concert. Les cinq Suédois ne viennent pas juste de réussir un comeback : ils viennent de publier le meilleur album de rock'n'roll qu'on ait entendu depuis des lustres. Avaient-ils finalement manqué, sans qu'on s'en aperçoive ? Probablement pas. Mais ce style de rock-là, enlevé, tonitruant, carré aux entournures, pétri d'un savoir-faire punk sachant subtilement rester grand-public... lui, manquait cruellement. À la minute où j'écris ces lignes, l'album est numéro 1 des ventes sur plusieurs plateformes et le show de septembre à l'Olympia, sold-out depuis des semaines. Cela ne doit rien au hasard ni au seul plaisir des retrouvailles. The Death of Randy Fitzsimmons vient combler un vide depuis trop longtemps béant dans tous les petits cœurs de rockers. Merci pour eux.


The Death of Randy Fitzsimmons
The Hives | Disques Hives, 11 août 2023


1. Enfin plutôt vingt-et-un an puisque, rappelons-le, Veni Vidi Vicious n'a pas eu de sortie internationale à l'époque. Les pays non-nordiques eurent droit à la compile Your New Favourite Band, même si le "vrai" album se trouvait assez facilement en import. Je me rappelle d'ailleurs avoir hésité entre les deux à la FNAC, ce qui dit beaucoup de choses tant de la manière dont j'ai évolué (en 2023, j'opterais probablement plutôt pour la compile) que de celle dont on a évolué la musique (en 2023, tout ce que vous risquez de trouver d'audible dans une FNAC se trouvera vraisemblablement dans les bacs à soldes, et aura peu de chances d'être une pépite indé en import...) 
2. Le premier album ne compte pas, la formule en question n'y étant alors que très partiellement établie.

11 commentaires:

  1. Oh great un article du Golb et sur un de mes groupes préférés en plus. Bon, le seul truc embêtant est que j'ai pas écouté l'album (juste les singles sortis au printemps qui sont très très bons).

    J'aime ta théorie comme quoi The Hives viendraient combler un vide un peu malgré eux, y a surement du vrai là dedans mais je pense pas que ça explique complètement les excellents retours, je pense (with all due respect) que tu sous-estimes quand même un peu la popularité du groupe notamment dans les pays anglo saxons aux où ils ont tout de même eu beaucoup de succès à l'époque.

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    1. (Et puis quand même en valeur intrinsèque c'était le meilleur des "groupes en the" et un des seuls à avoir été plus qu'un one album wonder il doit pas y avoir que moi qui m'en souvien ;)

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    2. Ah mais il ne fait aucun doute que je sous-estime la popularité des Hives. J'ai d'ailleurs largement réécrit ce texte (initialement beaucoup plus... caustique, disons) quand je me suis aperçu de mon erreur. Après gardons raison, c'est très bien de remplir l'Olympia mais c'est quoi ? 2000 places en config debout ? ;-)

      Par contre je ne suis pas du tout d'accord avec ton second commentaire. Apparemment tu n'as jamais entendu parler des White Stripes, il paraît qu'ils ont eu une petite carrière, pas mal de très bons albums, un tube interplanétaire... on murmure même que leur ancien leader, un mec qui a fondé l'un des meilleurs labels du monde, a rempli deux ou trois Olympia de suite la dernière fois qu'il est venu en France. On ne va pas refaire la bataille 20 ans et quelques après, mais tous les "groupes en The" ne se sont pas fracassés la gueule au bout d'un ou deux disques.

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  2. Moi qui me demandais ce que tu pensais du QOTSA, tu as choisi d'autres vieilles gloires des années 2000 ^^

    Mais les Hives, pourquoi pas. Les quelques morceaux que j'ai entendus m'ont paru vraiment bons. Je vais écouter l'album.

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    1. Les QOTSA ? Ah oui ? Déjà je suis toujours étonné que quiconque se demande mon avis sur quoi que ce soit, mais alors sur les QOTSA ?... pourquoi les QOTSA ?... je suis devenu sans le savoir une référence sur le sujet ?... je vais te décevoir j'en ai peur, mais je n'ai pas écouté leur dernier album (et je n'ai qu'un très vague souvenir du précédent). C'est marrant d'ailleurs, car The Rated "R" et Songs for the Deaf font partie de la poignée d'albums qui vivent à demeure dans ma bagnole, j'étais un inconditionnel de Kyuss à l'époque, mais je vis parfaitement bien sans savoir ce que fait Josh Homme aujourd'hui (je dis ça mais il est bien entendu très probable que j'écoute l'album dans cinq minutes, du coup, voire que je trouve quelque chose à en dire ^^)

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    2. Une référence je ne sais pas mais tu as quand même écrit plusieurs très bons articles sur ce groupe (celui concernant Like Clockworks était vraiment brillant), je pensais donc que tu lui accordais plus d'intérêt que cela aujourd'hui.

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    3. Oh là là... c'est très flatteur mais cet article a au moins 10 ans, je ne m'en rappelle même pas.

      Comme je le disais je n'ai pas vraiment d'explication au fait que Josh Homme m'indiffère quelque peu aujourd'hui. Cela n'a sans doute même pas avoir avec son talent. Je pense que c'est parce qu'il ne me touche pas vraiment, en tant qu'individu. Ça fait 30 ans que je le suis et j'ai l'impression de ne quasiment pas le connaître.

      Cela ne m'empêchera pas, je te rassure, d'écouter ce nouvel album un de ces quatre, mais disons qu'il n'est pas dans mes priorités.

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  3. les Hives ne m'avaient tellement pas manqué que je n'avais pas prévu d'écouter ce disque. évidemment je vais le faire après avoir lu ton article, on verra s'il comble un vide non diagnostiqué dans mon coeur de rocker

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  4. Je n'avais pas prévu de l'écouter et me suis lancé suite à ton article -même si effectivement j'avais vu qu'il sortait, et en était.... "content pour eux". (Et c'est vrai que j'avais pas tilté qu'ils n'avaient rien sorti en 10 ans, mais aussi j'ai l'impression qu'ils n'ont jamais arrêté de tourner pour autant... Ils ont déjà attaqué la partie "AC/DC" de leur carrière en fait)

    Et à l'écoute... ben, oui, ça fait drôlement du bien. A plusieurs niveaux, même, vu que les classiques des Hives sont typiquement ce genre de morceau qui t'emplis les veines de son énergie et de son électricité et te redonne la pêche, quelles que soient les circonstances. (Au passage, ravi de voir que je ne suis pas le seul chez qui Main Offender invoque la vision de Kylie Minogue en porte-jaretelles)

    Et leur autre grande qualité c'est que, même en étant punk / garage, esthétisant à mort, ils n'ont jamais essayé de "sonner" garage (comprendre sale et produit avec le cul). Tu le dis toi même, leurs titres d'il y a 20 ans sonnent aussi bien que ceux d'aujourd'hui. Mais sans pour autant qu'ils aient cherché à sonner "daté". Et aussi, (surtout), pour reprendre une expression lues en ces pages il y a des lustres, chez eux "Il y a du roll" qu'on est parfois bien en peine de trouver chez la majorité des groupes de la scène garage qui a occupé le terrain en leur absence.

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    1. Tu voulais dire "la partie Rolling Stones de leur carrière", non ? AC/DC a quand même publié quatre albums originaux depuis l'an 2000, à côté des Stones ce sont des fous furieux qui passent leur vie en studio ^^

      Tout à fait d'accord sur leur refus de "sonner garage". A la minute où ils ont eu un peu de pognon, ils ont vraiment essayé de produire quelque chose, certes classique, mais avec un son moderne (et ça s'applique parfaitement à ce nouvel album qui ne sonne jamais comme un truc de vieux). Ce qui est marrant c'est que ça leur a clairement été reproché au moment ils ont le disque avec Timbaland, sur le mode "vous voyez on vous avait dit qu'en fait c'était un boys-band". 15 ans plus tard, The Black & White Album tient toujours la route et est certainement (et de loin) le meilleur album "tardif" de la vague rock revival. Ça donne aujourd'hui un comeback que je trouve... oui, assez fracassant, même si ce nouvel album est tout aussi inégal que tous leurs précédents. Je ne vois pas qui, dans le rock mainstream de 2023, a cette énergie, ce groove, ce "roll" qu'ont les Hives...

      (non mais cette pub avec Kylie Minogue... quand je pense qu'elle est réellement passée à la TV ! Certes pas à des heures de grandes écoute, mais quand même... j'ai du mal à imaginer un truc comme ça aujourd'hui...)

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