mardi 5 août 2014

The Alienist - New York, Unité très spéciale

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C'est l'histoire d'un monde qui se transforme. Lentement. Très. Mais inexorablement. Accessoirement - quoique pas tant que cela - c'est aussi le récit de la traque d'un meurtrier particulièrement sadique, dont la minutie n'a d'égale que celle des enquêteurs qui le pourchassent. Ce serait cependant faire injure au talent de Caleb Carr que de réduire son magistral premier roman à un simple polar, voire à une aventure de Sherlock Holmes sur laquelle seraient passés un siècle de thriller et de faits divers à la Jack l’Éventreur. Bref, le quatrième de couverture est pourri - quoiqu'il informe sur l'essentiel : le décor (New York, 1896), l'atmosphère (misère, immigration, lutte contre la corruption), le postulat de départ (Theodore Roosevelt embauchant un aliéniste - c'est-à-dire ni plus ni moins qu'un psychiatre - pour enquêter sur une série de meurtres d'enfants prostitués), et le nom d'un personnage principal à ce point charismatique qu'il semblera immédiatement familier : Laszlo Kriezler. Un type curieux, qui fait immédiatement penser au célèbre détective anglais, mais n'a de cesse d'étaler ses différences à longueur de pages - ne serait-ce que parce qu'incroyable mais vrai : il est faillible, et exprime même de temps à autre des émotions.

Lente et aussi parcourue d'embûches que de digressions, l'enquête en elle-même ne mérite pas vraiment le terme de haletante. C'est volontaire, et c'est bien vu. Le texte puise son suspens dans le contexte plus que dans ses rares cliffhangers (qui ont d'ailleurs la fâcheuse manie de retomber comme autant de soufflets dès le chapitre suivant), ce qui tombe plutôt bien : le Contexte est justement la théorie défendue par l'aliéniste éponyme, qui postule - ce cinglé - que la personnalité se forge au gré de l'environnement et des expériences de l'enfance. Dès lors, la question qui étreint le lecteur, lorsqu'il n'est pas trop occupé à assister à l'invention de la criminologie et de la médecine légale, n'est guère de savoir si Kreizler et son armée mexicaine (un journaliste-narrateur semi-poivrot, une secrétaire se rêvant détective, une fratrie de sergents juifs et d'anciens patients composant le reste de l'année son personnel de maison) vont parvenir à démasquer le suspect : c'est une évidence telle qu'elle est énoncée dès les premières pages. Ce que le lecteur brûle de savoir, c'est le comment. Comment l'identifier et, plus encore, comment le mettre hors d'état de nuire dans une époque volontiers obscurantiste où la seule preuve juridiquement recevable est - à peu de choses de près - l'aveu en bonne et due forme - c'est-à-dire le plus souvent arraché à coup de poings dans la gueule. Un retour aux sources du roman à énigme, en quelque sorte - tant pis si le lecteur n'aura absolument aucune chance de résoudre celle-ci. Tant mieux, même ! tant le plaisir est grand de se laisser embarquer dans cette chasse à l'homme aux airs de puzzle quatre mille pièces dont le tableau final représenterait non pas un paysage à la con, mais la psyché d'un meurtrier en série.

Bien sûr, The Alienist a en quelque sorte les défauts de ses qualités - rarement l'expression aura parue si adéquate. Alors débutant fougueux multipliant les références pas toujours habiles (Conan Doyle, donc, mais aussi et surtout Wilkie Collins), Caleb Carr ne s'exempte pas de certaines maladresses et se laisse parfois aller à étaler sa science plus que de raison, inondant alors le lecteur de détails sur l'époque qu'un recul narratif de seulement vingt-cinq ans ne saurait justifier. Mais il faut reconnaître que ces détails sont généralement si captivants que c'est avec plaisir que l'on accepte de faire semblant de n'avoir pas vu que telle digression de deux pages n'était pas nécessaire, ou que telle précision ne colle pas parfaitement avec le projet du narrateur-personnage.

Énorme succès de librairie au moment de sa parution (tout comme sa vraie-fausse suite, The Angel of Darkness), The Alienist est depuis un peu passé de mode - sacrifié sans doute sur l'autel des thrillers sordides ou de tous ces affreux romans scandinaves n'ayant de noires que les couvertures (oui, je suis extrêmement raciste en matière de polar). L'été étant encore long, il pourrait s'avérer propice à une (re)découverte, d'autant qu'au-delà de son intelligence et de sa somme historique à faire pâlir, le premier roman de Caleb Carr est surtout un page-turner comme on n'en a pas lu des masses ces vingt dernières années.


The Alienist [L'Aliéniste], de Caleb Carr (Random House, 1994)

7 commentaires:

  1. Cela remonte à loin, mais j'en garde un bon souvenir. Beaucoup moins de la suite.

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    1. Pour tout vous dire, je ne me rappelle plus du tout si j'ai lu ou non la suite - ce qui est évidemment mauvais signe. Mais j'ai prévu de la (re)lire(?) prochainement, je devrais donc être rapidement éclairé sur ce point...

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  2. je l'ai beaucoup aimé ce bouquin :-) (et je n'ai pas encore lu la suite)

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    1. Je suis en train de. Presque 15 ans après avoir lu l'Aliéniste pour la 1ere fois, il était temps :-)

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  3. J'ai un très bon souvenir de la suite aussi.
    Et le projet d'adaptation hollywoodienne qui n'a jamais été menée à bien demeure un mystère. Ceci dit, ce n'est sans doute pas plus mal (cf From Hell, ce genre de choses...).

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    1. Oui, c'est sans doute un mal pour un bien, d'autant que c'est un roman dont le charme découle du côté très bavard, premier truc qui aurait sans doute été sabré dans une adaptation...

      Quant à la suite, c'est par ici que ça se passe : http://www.legolb.com/2014/09/caleb-carr-angel-of-darkness.html

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  4. Bonjour Thomas,
    Je fais partie de ces lecteurs qui aiment le contexte, les théories sur la violence et la médecine légale (en lien direct avec mes sujets d'étude en histoire ;-)), donc j'avais bien aimé ce roman. Mais je n'ai pas lu la suite...

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