vendredi 23 septembre 2011

Dennis Lehane - Dispensable

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L'époque est aux come-back. Ce n'est pas nouveau, et cela ne passera pas de sitôt. Dennis Lehane ayant du nez, voici donc que lui aussi s'offre un come-back à sa manière, réactivant sa série Kenzie-Gennaro, en sommeil depuis plus d'une décennie. L'époque est aux come-back et à cette annonce, c'est tout le monde des lecteurs qui semble s'en être réjouit comme un seul homme. En toute honnêteté et sans vouloir manquer de respect à ce formidable écrivain comme à ses lecteurs, on se demande bien pourquoi. Non seulement leur dernière aventure (Prayers for Rain, 1999) était relativement poussive, mais encore Lehane avait-il su s'affranchir de cette série avec talent, enquillant depuis trois romans exceptionnels (Mystic RiverShutter Island et The Given Day) qui auraient dû, en toute logique, reléguer Patrick et Angela au rayon des souvenirs.

Seulement voilà : l'époque est aux come-back. On imagine sans peine la cohorte d'amis bien intentionnés conseillant à Lehane de remettre en scelle son bon vieux couple dysfonctionnel. Les pressions de l'éditeur, mais bien entendu tu fais comme tu veux Dennis, tu nous rapportes assez pour ça. Les courriers de lecteurs, qui n'en ont jamais assez. Et ainsi de suite, et ainsi donc. Moonlight Mile, qui a chipé son nom sur Sticky Fingers, paraît onze après Prayers for Rain et tombe d'emblée dans tous les écueils du sequel. Tout au long du roman, Lehane va insister lourdement sur le fait que ses héros sont désormais vieux et un peu dépassés, que Kenzie n'est plus très fougueux et qu'il vit désormais dans une autre époque (on n'a pas pu louper l'information puisque Lehane a multiplié les allusions aux années 2000, Paris Hilton, Facebook, Internet omniprésent, ouh là là comme tout cela est actuel). On me dira certes, mais comment eut-il pu faire autrement  ? Précisément : il ne pouvait pas - c'est bien pour cela qu'il ne fallait pas le faire.


Ce pourrait n'être qu'un détail ; c'est malheureusement très représentatif d'un roman dans lequel Lehane, ailleurs si subtil et percutant, passe beaucoup de temps à se complaire dans l'auto-citation, visiblement plus heureux de faire revivre Patrick et Angie qu'il n'éprouve la nécessité de raconter quelque chose. La manière dont il se place lui-même dans l'ombre, tutélaire autant qu'écrasante, d'un de ses chefs-d'oeuvre passés, est tristement éloquente : Moonlight Mile se veut la suite lointaine de Gone, Baby Gone, dont il reprend plusieurs personnages et même le pitch de base : Amanda McCready a disparu. Allons donc. Si ça, ce n'est pas ce qu'il convient d'appeler un exercice un brin paresseux. Oh, bien sûr, cela implique quelques pages réussies. De toutes les affaires résolues par Kenzie et Gennaro, Gone, Baby Gone fut sans doute la plus traumatisante, celle qui mit à plus rude épreuve les nerfs et la morale des héros comme du lecteur. Douze ans après, son ombre plane encore sur le couple, qui se déchira durant l'enquête. Lorsque cette affaire refait surface, le regret et la culpabilité suivent de près, plongeant Patrick dans la tourmente, comme si une histoire aussi complexe et douloureuse ne pouvait jamais complètement être achevée. Mais finalement, tout cela ne sert pas à grand-chose : Lehane donne le sentiment de courir en vain après sa virtuosité passée comme Kenzie, le souffle court, pourchasse ses fantômes. Si Prayers for Rain semble n'avoir jamais existé, ce qui n'est sans doute pas plus mal, Moonlight Mile en est bien la suite, loin des architectures narratives qui faisaient des meilleurs épisodes de la série (Gone, Baby Gone, donc, mais aussi Darkness, Take My  Hand), infiment plus que de très bon polars. Très linéaire, souvent cousu de fil blanc, Moonlight Mile a surtout du mal à retrouver cette noirceur oppressante, cette écriture fiévreuse que l'on avait tant aimé, avant. Si Lehane est toujours pourvu d'un style puissant, il manque manifestement d'ambitions, c'est-à-dire d'une ambition autre que de s'offrir une ballade nostalgique dans le Boston prolétaire et déclassé qui sert toujours de toile de fond aux aventures de ses deux héros. On lit ce roman sans déplaisir, mais il ne faut pas longtemps pour le deviner mineur, et à peine plus pour savoir qu'il ne sert pas à grand-chose. Le seul bon côté des choses, c'est qu'avec Prayers for Rain, la série s'achevait déjà sur un coup d'épée dans l'eau - Moonlight Mile ne l'amoindrit donc pas plus que cela. Symboliquement, l'ultime volet des aventure de Kenzie et Gennaro demeurera toujours Gone, Baby Gone, ce roman infernal où les replis les plus sombres de l'âme humaine étaient arpentés jusqu'à la nausée.


Moonlight Mile, de Dennis Lehane (2010)

10 commentaires:

  1. "L'époque est aux come-back et à cette annonce, c'est tout le monde des lecteurs qui semble s'en être réjouit comme un seul homme."

    c'est vrai, ton come back me réjouit fortement...

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  2. oui, c'est un peu "Retrouvailles au coin du feu" ici...

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  3. Tout à fait d'accord avec moi, même s'il me semble avoir été un peu moins sévère lors de la rédaction de mon billet.
    Mais je me rends comte que quelques semaines après l'avoir lu, il ne m'en reste quasiment rien.

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  4. Xavier & Alf >>> ah, vous êtes sympa les mecs... enfin, je ne suis parti que 10 jours, quand même, j'ose croire que vous ne m'aviez pas déjà enterré ^^

    Ingannmic >>> effectivement je me souviens vaguement d'avoir lu ton article mais j'étais tellement speed pour publier celui que j'ai oublié de mettre un lien ^^

    Sinon je suppose bien sûr que tu es "tout à fait d'accord avec moi", parce qu'avec toi on s'en doutais un peu, tout de même ;-)

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  5. Et pourtant, le "t" et le "m" ne sont pas vraiment voisins de clavier... peut-être une manifestation inconsciente de mon égo surdimensionné..

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  6. A mon avis c'est parce que j'ai oublié le lien, ça l'a vexé ^^

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  7. Très bon article. Et tu as raison dans ce livre, Lehane exploite un filon et rien de plus.

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  8. Remarque, il vaut mieux ça que de vendre les droits d'adaptation à Scorsese. Je dis ça, je dis rien ^^

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  9. T'as oublié un mot non ? Tu voulais dire "ce vieux con dépassé de Scorsese ?"

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  10. Non, j'ai juste oublié d'écrire "saint" avant "Scorsese".

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