dimanche 22 mai 2011

Fringe - Ambitieuse mais trop

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[Taux de spoil : 35 %] La nouvelle a de quoi provoquer quelques traumatismes chez les auditeurs non préparés à un tel choc : figurez-vous que Fringe, la plus populaire autant que la plus insaisissable série apparue ces dernières années, a décidé pour sa troisième saison de se montrer... oui, ambitieuse. Ça fait un choc, vous étiez prévenu. Ambitieuse et même allez, soyons fous, culottée - et la narration alternée qui occupe un tiers de la saison n'est pas le moindre des culots. Mieux encore : après deux ans de stand-alone parfois usants, Fringe s'est subitement mise à feuilletonner, pour de bon, pour de vrai, et même à suivre une intrigue principale que l'on parvient à comprendre sans la moindre difficulté. Sans rire, même Lance "Cedric Daniels" Reddick, jusqu'alors réduit à une fonction ethnico-décorative, est désormais employé à bon escient, faisant rejaillir une profondeur insoupçonnée chez non pas un - mais deux Philip Broyles.

Et ainsi donc, le travail a fini par payer ; Fringe la ravissante inconstante est devenue une série qui s'avale toute seule, on le sentait venir mais cela fait tout de même sacrément bizarre à écrire. Que tout le monde se rassure tout de suite, elle est loin d'être irréprochable pour autant. Dans le fond, elle restera sans doute éternellement handicapée par l'inconsistance totale de sa première saison, pour ne pas dire - ce qui est pourtant très probable - que ses auteurs n'avaient strictement aucune idée du sujet de leur série au départ. Fringe, en 2011, n'a quasiment plus rien à voir avec ce qu'elle était en 2008, la para-science ayant été largement sacrifiée sur l'autel des mondes parallèles, soit donc d'une SF beaucoup plus balisée et, il faut bien le reconnaître, pas nécessairement bien maîtrisée. Un exemple parmi d'autres : durant une grosse partie de la saison les personnages, notamment Olivia et Walter, répèteront tel un mantra à propos de leurs "doubles" "je suis  pareil, je pense comme lui/elle" - ce qui est vrai. Le problème, c'est que du strict point de vue narratif, c'est une absurdité totale : les deux mondes sont très similaires, mais les biographies de chacun y sont trop différentes pour que les équivalences soient à ce point marquées. Sauf à considérer que tout ce qui concerne notre personnalité est inscrit dans notre code génétique et nous est donc donné dès la naissance (ce que la série ne prétend d'ailleurs pas, ce serait bien trop se mouiller), il est absolument impossible que des individus identiques à la base mais ayant vécus des expériences radicalement différentes puissent présenter autant de similitudes. Cette imbécilité était déjà contenue en germe dans la fin de la saison précédente : c'était rigolo de montrer la division Fringe de l'autre monde, sauf que ça n'avait aucun sens, il eût été bien plus intéressant et logique de décider que (par exemple) l'Olivia Bis, qui n'a pas perdu sa mère, qui a un boyfriend aimant et n'a jamais subi d'expériences dans son enfance, ne bosse tout simplement pas là-bas. C'est évidemment encore plus vrai des deux Walter, dont les expériences sont si antagonistes que leurs modes de pensées, à l'instar de leurs personnalités, devraient en toute logique être opposés. Or la série, plutôt que de se contenter d'un habile jeu de miroirs, nous ressert en permanence un jeu des sept différences aussi fumeux qu'artificiel. On pourrait faire les mêmes observations à propos des soi-disants "visions des multiples futurs possibles mais impossibles à déterminer" de September, argument tout de même bien commode pour éviter de s'embourber dans des histoires de continuité temporelle (accessoirement dans le genre don qui ne sert à rien, ça se pose là, September pourrait bien postuler dans Hero Corp).


Ces deux exemples, pris au hasard parmi les épisodes de la saison (c'est un test de mémoire pour voir combien de personnes les ont retenus), sont assez révélateurs de l'ensemble. Série honnête, au second degré aussi souvent salvateur que déroutant, Fringe multiplie les trouvailles formelles aussi régulièrement que les pistes scénaristiques, et ne les exploite pas forcément toujours avec la plus grande pertinence. Aussi étonnant que cela puisse paraître venant d'une série FOX et d'un des plus gros budgets de la fiction américaine, elle n'arrive jamais complètement à se départir d'un petit côté "pas fini", "work in progress", qui fait beaucoup pour son charme tout en la rendant régulièrement agaçante (le season final à l'écriture complètement bâclée est une espèce de pilote à l'envers, concentrant toutes les qualités et tous les défauts de Fringe en quarante-cinq minutes).

Pour le reste, cependant, Fringe tient relativement bien la route et vient sans aucun doute de signer sa meilleure saison, sa plus cohérente et sa plus addictive. Sans être captivante, elle trouve cette année un rythme de croisière, peut enfin se reposer sur un casting de qualité (Anna Torv, à défaut d'être suffocante de présence, est tout de même le seul exemple de comédienne de série que l'on voit littéralement apprendre à jouer au fil des épisodes... quant à Jackson et Noble, ils sont comme toujours impeccables) et réussit enfin à dessiner une mythologie donnant réellement envie de s'y intéresser. L'équation impossible de la télévision US (comment faire de la SF mainstream après Lost) n'est certes toujours pas résolue, et le côté SF pour les nuls peut certainement irriter les puristes. Mais d'une certaine manière, les précédents paragraphes doivent être vus comme quelque chose de positif : on en a enfin quelque chose à ficher de ce que raconte Fringe. C'est tout de même une petite révolution copernicienne.


Fringe (saison 3), créée par J.J. Abrams, Alex Kurtzman & Roberto Orci (FOX, 2010-11)



A lire également, les (bien meilleurs) articles de Benjamin et de Melou

8 commentaires:

  1. Je me suis arrêté il y a quelques épisodes en me disant qu'au bout d'un moment, il fallait tout de même arrêter de se moquer du monde. Cette série n'a aucun intérêt, son écriture est d'une médiocrité, pleine de clichés, je ne comprends même pas comment on peut l'aimer à ce niveau, sauf si on n'a jamais ouvert un bouquin de SF (voire, un bouquin tout court) de sa vie.

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  2. Ce n'est pas de la hargne, mais du dépit. J'ai laissé beaucoup de chances à cette fumisterie, alors que dès le début, ça partait mal. Au bout de trois ans, j'ai décidé de ne plus gâcher mon temps.

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  3. "il fallait tout de même arrêter de se moquer du monde" => tiens, c'est exactement ce que je me suis dit après le final...

    Sur l'univers parallèle je crois qu'on peut s'amuser à chercher toutes les choses illogiques, mais ça serait sans doute sans fin...
    Évidemment que les expériences qu'on vit façonnent notre personnalité.
    Et puis, les gens peuplant le monde parallèle ne devrait plus du tout être les mêmes que dans notre monde. Certains ont des enfants ici qu'ils n'ont pas dans le monde 2 et vice versa. Ces enfants auront d'autres enfants... Bref, même si les mondes étaient les mêmes à l'origine, maintenant ils ne devraient plus du tout être identiques.

    Sinon bon article, je pensais que tu allais être un peu plus sévère que ça ;)
    Une assez bonne saison.

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  4. "(accessoirement dans le genre don qui ne sert à rien, ça se pose là, September pourrait bien postuler dans Hero Corp)."

    J'adore ;)

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  5. "notre personnalité", mdr....personne, de l'étrusque personna, masque de théâtre ^^

    "il est absolument impossible..." tu devrais éviter^^

    "autant de similitudes", pas vraiment faux; pour la petite histoire, tout en ce monde est unique (genre production en série de modèles uniques^^)

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  6. Toi, tu publies des articles sur Fringe pile la semaine où je pars en vadrouille à New York et aux US... Heureusement que je suis le Golb même depuis Montréal!

    Bon, comme je le suis à 2h du matin, je m'abstiens de faire maintenant un long commentaire pour te dire combien je suis d'accord/pas d'accord avec toi... Mais ça viendra!

    (et si je ne gagne pas la palme du commentaire le plus inutile avec ça...)

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  7. Pourquoi t'acharner alors que tu as déjà la petite statuette au-dessus de ta cheminée ? :-)

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