dimanche 17 avril 2011

Deadwood - When I First Came to Town

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Il y a des mots qui font peur. Certains à juste titre, d'autres un peu moins. Par exemple si je vous dis Steven Seagal, a priori tous à part le Doc vous enfuirez à grande enjambées. Ou tenez : Harlequin. Hop, tout le monde ferme la page avant d'être arrivé au bout. A part quelques dangeureux psychopathes.

Si je vous dis western, théoriquement, je dois vous faire à peu près le même effet. Peut-être pas vous faire partir à toutes jambes, mais à tout le moins vous arracher une moue dubitative. Fut un temps où le western régnait sur ce monde, pourtant. Les plus âgés s'en souviennent. Et puis, la mode est passée. Les gens se sont lassés de toute cette mythologie, de la Conquête de l'Ouest et de l'Amérique triomphante. Qui se souvient par exemple que durant quatorze ans, de 1959 à 1973, Bonanza a été la série la plus populaire des États-Unis ? * Malgré son succès considérable (bien supérieur à ceux du Prisonnier ou de Star Trek à la même époque) Bonanaza est tombée aux oubliettes, et le fait qu'elle ait été un western n'y est sans doute pas étranger. Ce genre un peu désuet, un peu ringard... si facilement réductible, en fait, à ses clichés.

Pourtant paradoxalement plus il se ghettoisait plus le western trustait l'imaginaire des créateurs. On a fait moins de western, mais on a vu pulluler les "westerns modernes", les "westerns urbains", les "westerns fantastiques". John Carpenter au cinéma, Stephen King en littérature... en ont fait leur spécialité. Et lorsque les créateurs revenaient au western, ils balayaient les clichés d'un revers de main pour servir des œuvres crépusculaires. Eastwood, bien sûr. Los Tres entierros de Melquiades Estrada, bien entendu. Wounded, évidemment.


Deadwood s'inscrit dans cette lignée. C'est du western bien sûr, mais cela ne justifie pas que vous preniez vos jambes à votre cou. On pourrait parler de western décomplexé. Loin des stéréotypes ou des figures imposées. Décomplexé mais assez complexe dans la narration, du reste. Et tout en atmosphères.

Pas facile d'entrer dans Deadwood pour le spectateur. A peu près aussi délicat qu'il est aisé pour les personnages de s'y installer. Car Deadwood est un lieu, une ville plutôt bien nommée - puisque fantôme. Fondée illégalement à la fin du XIXe sur un territoire indien, et aspirant tous les chercheurs d'ors et autres bras-cassés des États-Unis encore balbutiants, Deadwoood se bâtit littéralement sous nos yeux, épisode après épisode. C'était l'idée de base de David Milch (NYPD Blue, John from Cincinnati) au moment de concevoir le show : mettre en abyme la naissance des U.S.A. en captant la naissance d'une société à la construction tout aussi subite et artificielle, assemblée de bric et de broc, à l'huile de coude et l'arme au poing. Durant le plus gros de la première saison, on nage dans l'anarchie la plus totale. Ce n'est pas le moindre des mérites de Deadwood que de démythifier la figure historique du pionnier ; plutôt pékin moyen, voire bon gros beauf, pas vraiment héroïque, surtout motivé par son propre intérêt et adepte de la loi du Talion. Et une sacrée canaille la plupart du temps, entre l'homme d'affaires roublard et le bandit de grand chemin. Les fondateurs de l'Amérique, nous dit Milch ? Une bande de white trash concupiscents et brutaux qui surent comprendre, à un moment M, que la prospérité de leurs petites affaires passait par une forme de fédération.


A Deadwood, nulle hiérarchie, nulle police ou assimilée. La justice y est expéditive... lorsqu'elle existe. Une jeune fille de bonne famille peut en quarante-huit heures y devenir une prostituée, un courageux marshall se métamorphoser en quincailler ou une petite ordure s'autoproclamer maire de la ville sans qu'on lui oppose la moindre résistance (il est vrai que son pouvoir sera limité de facto). C'est l'un des aspects les plus fascinants de la série : l'insécurité y est la règle, on se demande même parfois comment les personnages parviennent à dormir sur leurs deux oreilles tant la sérénité y semble bannie et la paix, particulièrement précaire. En ces temps où le sujet est au cœur de tous les débats les plus nauséabonds, il ne fait pas de mal se remémorer une époque où l'insécurité n'était pas un vain mot, mais quelque chose de tangible, latent, évident. Où zone de non-droit voulait dire quelque chose. Où n'importe qui pouvait se faire tuer dans la rue ou même chez lui, où la peur régissait bien des comportements et où lorsque l'on trouvait un honnête homme... il valait mieux ne pas le lâcher.

La série s'étale sur trois saisons aux intrigues foisonnantes et à l'atmosphère pour le moins pouilleuse. C'est lent et contemplatif, aussi lent que peuvent l'être les grands changements de l'histoire humaine. La société se construit en accumulant les petites victoires, les minuscules avancées, par-dessus les tragédies les plus ordinaire, le plus souvent. Accessoirement, le show contient le personnage le plus classe de la dernière décennie télévisuelle (Seth Bullock), un brigand élégiaque et charismatique (Al Swearengen) et les trois plus beaux rôles féminins qu'on ait vus dans une série ces dernières années (ceux d'Alma Garrett, de Joannie Stubbs et de Trixie). Il n'est pas exempt de défauts (le premier d'entre eux étant qu'il s'est arrêté brutalement pour des raisons budgétaires - chaque chapitre atteignait un coût encore plus délirant que le précédent - alors que le tournage de la quatrième saison allait débuter) mais mérite le détour, ne serait-ce que pour sa singularité et le regard unique qu'il jette sur l'Amérique. Le regarder et lire entre ses lignes permettent réellement de mieux comprendre ce pays, son libéralisme pathologique comme son arrogance sur-dimensionnée.

Recommandée par Le Golb ET par Le Guesif. C'est vous dire.


Deadwood (saisons 1 - 3), créée par David Milch (HBO, 2004-06)



(*) C'est évidemment encore plus vrai chez nous, où seuls quelques épisodes ont été diffusés au milieu des sixties.

25 commentaires:

  1. Ah, Deadwood ! Sans doute une de mes séries préférées. Pas facile d'accès, c'est juste, mais une fois lancé, impossible de s'arrêter.

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  2. Tu aurais pu parler de La petite maison dans la prairie dans ton intro, tout de même :D

    J'ai également beaucoup apprécié Deadwood et déploré son arrêt brutal alors que la série était inachevée.

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  3. MA série préférée !! Un chef-d'œuvre tout simplement.

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  4. Il était temps que ce grand classique ait enfin un billet sur Le Golb ;-)

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  5. Je ne savais pas que c'était la série préférée d'au moins deux lecteurs du Golb... eh bien content de vous avoir fait plaisir, même si j'imagine que cet article très général ne vous aura pas appris grand-chose...

    Lilly >>> et Dr Quinn, évidemment. Ne crois pas que je n'y ai pas pensé ;-)

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  6. Oh mais j'adore les westerns, moi !
    Et Deadwood aussi, même si je m'endors assez systématiquement devant les épisodes, ce qui rend le visionnement assez difficile... J'ai fini la saison 1, restent la 2 et la 3...

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  7. Ah ah ! Je crois qu'on est tous passés par là au moment de la première saison :-)

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  8. Il ne faudrait pas oublier que cette série est d'abord un roman de Pete Dexter...

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  9. Il faudrait surtout veiller à ne pas dire n'importe quoi. C'est bien de vouloir étaler sa culture, c'est mieux de ne pas le faire à tort et à travers. Deadwood n'est absolument pas une adaptation du roman de Pete Dexter (au demeurant très bon), mais juste une autre lecture de cette époque, de ce lieu mythique (et depuis bien avant Dexter) et de certains de ses personnages. Et quiconque a lu et vu les deux ne peut pas avoir le moindre doute à ce sujet tant ces œuvres sont différentes.

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  10. Je m'insurge.
    Je ne suis pas si dangereuse que ça.
    Et uniquement psychopathe à mes heures perdues.

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  11. Deadwood fait aussi partie de mes séries préférées, et je déplore qu'elle se soit arrêtée aussi brutalement. Je vois que tu ne mentionnes pas (à juste titre) Calamity Jane parmi les beaux rôles féminins... C'est à mon sens le personnage raté de cette série, le seul dont on ne montre pratiquement qu'une seule facette : son ivrognerie.

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  12. Ze Harlequine >>> oui enfin, vous préférez tout de même garder l'anonymat, comme quoi vous êtes consciente de vous livrer à des plaisirs réprouvés par la société ;-)

    Mélanie >>> c'est un peu plus nuancé, tout de même, mais c'est vrai que la palette du personnage n'est pas très riche. Cela dit, à la décharge des scénaristes, la vraie Jane était sans doute assez proche de ça...

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  13. Tu sais bien, cher Thomas, que les plaisirs réprouvés par la société sont les meilleurs. Et de loin. :-))

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  14. Oui, c'est aussi ce que me disait mon ami Hannibal :-)

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  15. Cher Thomas, je veux bien admettre que le personnage soit un poil plus nuancé (mais un tout petit poil, hein ; même les autres personnages secondaires comme par exemple les sbires de Swearengen sont plus riches), mais ton argument à la décharge des scénaristes ne tient pas, puisque nous sommes ici dans la fiction : qu'est-ce qui les empêchait de rendre Jane moins caricaturale ? Et qui dit que la vraie Jane l'était ? Il me semble qu'elle a eu une existence un peu plus intéressante, qui ne se limitait pas à un rôle de loque pleurnicharde étreignant une bouteille.

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  16. Je ne sais pas pourquoi je m'emballe comme ça, ah si, je sais, c'est parce que le traitement de ce personnage provoquait mon exaspération à chacune de ses apparitions.

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  17. Effectivement, on sent que ça te tient à cœur ^^

    Je crois que l'utilisation qui est faite de ce personnage a pour but de démythifier Jane. Il n'y a pas que l'ivrognerie qui frappe, dans la série, mais son aussi son illettrisme, sa crasse, sa masculinité... je pense que l'idée était de prendre le contre-pied de l'image généralement représentée de Calamity Jane. Le parti pris se défend, même si dans le fond je suis d'accord avec toi sur le ressenti que ce personnage provoque.

    Quant à savoir "qui dit qu'elle était comme ça"... je crois qu'il faut garder en tête que la série se situe à la fin de sa vie (elle meurt à Deadwood quelques années), la grande Calimity Jane qui accompagnait Wild Bill n'est plus, elle se retrouve seule et sans but... etc. Mais de toute façon, notre discussion est biaisée car je suis convaincu que si la série avait continué elle aurait donné de plus en plus d'importance à la rédemption de Jane... n'oublie que dans les derniers épisodes de la série, Jane a une nouvelle relation sérieuse (quoique toute aussi ambiguë que celle avec Bill) et apparaît à plusieurs reprises lavée et clean.

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  18. J'ai trouvé que les choses se sont enlisées dès la saison 2, mais ça reste une sacrée série...

    Merci pour le lien GueUsif ;-)

    SysT

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  19. Ah c'est marrant, je n'ai vraiment pas eu cette impression...

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  20. Enfin Deadwood sur le GOLB !
    Je rejoins les aficionados, chef d’œuvre unique, trop ambitieux et exigeant pour la tv américaine malheureusement.

    3 saisons à l'intensité croissante. Noir, profond, fouillé, et ce qui scotche également est ce langage que David Milch a créé pour ces personnages. Je n'ai jamais entendu un tel anglais, on dirait qu'il réinvente une langue, du Shakespeare baigné de jurons et de boue.

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  21. Et pourtant Dieu qu'il lui a été reproché, ce langage arraché au temps !

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  22. Je ne savais pas. C'est pourtant une force de l'identité de la série.

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  23. Absolument, mais on lui reprochait une invraisemblance historique (et c'est vrai que les personnages de Deadwood ne parlent pas du tout comme les pionniers... et c'est tant mieux). Ce qui est amusant c'est qu'aujourd'hui, dans Boardwalk Empire, la recette est exactement la même sans que cela dérange personne (je vois d'ailleurs les innombrables "cocksucker" qu'on y entend comme un clin d’œil à LA série historique du HBO).

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  24. Le coffret de la saison 1 m'attend depuis trop longtemps... Vu les premiers épisodes, effectivement difficiles mais suffisamment captivants pour avoir envie d'aller plus loin... Allez hop je m'y remets.

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