vendredi 8 octobre 2010

John Lennon - Le Gros Morceau

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Après le Station to Station Deluxe Machin, pouvions-nous couper à la méga-box John Lennon ? Oui, sans doute. Après tout nous écrivons sur ce que nous voulons. Néanmoins, et en faisant fi aussi bien du côté mercantile de l'affaire que de l'inutile sur médiatisation qui s'ensuit (inutile parce qu'occasion de répéter mille fois ce que tout le monde sait déjà - de préférence avec le moindre esprit critique possible), il faut que reconnaître que si elle a pu être parfois surcotée (au détriment notamment de celle de McCartney, bien plus passionnante), la discographie solo de Lennon ne manque pas de trésors engloutis et de pépites éclipsées par les sempiternels 'Imagine' et 'Give Peace a Chance'.

Bien sûr, il y a un côté un peu voyou dans cette manière qu'a Yoko d'essayer de nous faire croire que les remasters de son ex sont aussi évènementiels que ceux des Beatles. Sans Paulo, Lennon a commis quelques bouses dont il rougirait sans doute aujourd'hui. Il faut reconnaître qu'à partir de Some Time in New York City (1972) et à l'exception de l'incompris Mind Games, il y a pas mal de déchet dans les albums d'un Lennon semblant plus préoccupé par son engagement politique puis par sa vie de famille que par un rock en pleine mutation (ne cherchez nulles traces de glam ou de punk sur les disques de John, ces deux phénomènes socio-culturels n'ont jamais existés, c'est une légende), au point d'être pas loin d'être has-been au moment de son come-back de 1980 - avorté pour cause de mort.


Il est nécessaire de passer sur les deux premiers opus post-Beatles de Lennon, non parce qu'ils sont ratés mais précisément parce qu'ils sont quasiment parfaits. On peut être allergique, à force de matraquage, à la beauté humaniste d''Imagine', mais l'album dont est extrait le plus grand tube de Lennon demeure un classique insurpassable, parcouru par la colère ('Gimme Some Truth' ne serait-elle pas la plus grande chanson de son auteur ?), la tendresse ('Oh! Yoko') ou une émotion brute que même Phil Spector n'est pas parvenu à rendre moins palpable ('Jealous Guy'). Quant à Plastic Ono Band, qui le précède d'un an, il est généralement considéré comme le chef-d’œuvre du gars Lennon... et a effectivement de bons arguments, 'Working Class Hero' en tête évidemment, mais aussi 'Love', 'Isolation' ou le blues déjanté 'Well Well Well'.

En juin 72 c'est un Lennon au sommet de sa popularité qui se viande pour la première fois depuis... toujours, peut-être, avec le double Some Time in New York City (deux faces studios et deux faces lives - le concept était déjà éculé à l'époque), puissant soufflet s'ouvrant sur le brûlot 'Women Is the Nigger of the World' mais retombant malheureusement très vite. A la réécoute cependant, on trouvera quelques moments sympathiques, comme 'New York City', probablement le titre plus glam qu'ait jamais publié l‘artiste. Ziggy Stardust est sorti six mois plus tôt, et de toute évidence John a plutôt adhéré. A part ça pas grand-chose à sauver sur ce qui est probablement son plus mauvais disque. La face studio a tellement vieilli que la partie live semble presque plus attachante MALGRE les hurlements arty d'Yoko sur la seconde piste. Cela dit on y trouvera surtout pas mal de branlette, si l'on excepte un 'Cold Turkey' particulièrement incisif et une resucée R&B plutôt efficace ('Well (Baby Please Don't Go)').

Le constat est presque inverse concernant Mind Games, qui donne envie d'emprunter une petite machine à remonter le temps pour revenir à l'automne 73 et essayer de comprendre pourquoi telle splendeur est aujourd'hui considérée comme un ratage. Car l'album porte assez mal son nom, plus charnel que cérébral et gorgé d’une soul souvent bouleversante ('Mind Games', 'Aisumasen'). Arrivé à la fin d'un cycle dans sa collaboration avec Spector (qui se faisait d'ailleurs de plus en plus discret), Lennon décide à la surprise générale de se produire seul et grave quelques pépites - 'One Day (at the Time)' en tête - rappelant avec une certaine insolence qu'un artiste comme lui n'a pas besoin d'être canalisé, même par le plus grand producteur du monde (ce que le Phil n‘était pas loin d‘être alors, même si personnellement ses superproductions n‘ont jamais été ma came). Ce faisant il retrouvant une vibe et une émotion totalement absentes de la boursouflure précédente ; Mind Games, c'est un peu Imagine II, 'Out of the Blue' semblant même évadée des faces B. du chef-d’œuvre de 71. Surtout, John donne la nette impression de regarder de plus en plus loin dans son rétroviseur, dévoilant des accents de plus en plus fifties qui finiront (c'est peu de le dire) par exploser sur les albums suivants.


C'est d'ailleurs la principale (la seule véritable ?) qualité de Wall & Bridges que de suivre cette évolution progressive, qui trouvera son accomplissement le plus parfait sur Double Fantasy. Car pour le reste l'album (pourvu d'une des plus jolies pochettes de l'histoire du rock... et même de la seule jolie pochette de Lennon dans les seventies) est bien deux, peut-être même trois crans en dessous de son formidable prédécesseur. Quelques rock efficaces mais anecdotiques, de la ballade au kilomètre (et dire qu'on racontait que c'était Macca qui écrivait pour sa grand-mère)... il faut attendre le sixième titre, 'Scared', pour entendre quelque chose de réellement excitant (mention spéciale à Bobby Keys, dont le saxo fait une grande partie du boulot)... et la neuvième (!) pour tomber sur 'Steel & Glass', ballade fantomatique constituant le premier et dernier sommet de l'album de 74 qui, plus cohérent que Some Time, est aussi et surtout carrément soporifique par instants ('Nobody Loves You', mon Dieu !).

On passe rapidement sur Rock'n'Roll (Lennon paie ses dettes et un quelques années plus tard un critique bourré s'exclame qu'il a devancé le punk - on rigole) et on profitera de la longue traversée du désert du désormais papa gâteau pour s'arrêter sur Singles, objet un peu bancal visant à compenser l'absence des compiles (pour cause, on l'imagine, de redondance), et plus spécialement de Shaved Fish, référence du genre. En d'autres termes : il n'y a que six morceaux mais pas des dégueulasses, puisque l'on y trouve entre autres 'Power to the People', 'Cold Turkey', 'Instant Karma!' et 'Happy Xmas' (bon ok, on y trouve aussi la pontifiante 'Give Peace a Chance', mais personne n'est parfait).

Arrive ensuite le gros morceau du coffret. Non pas Double Fantasy, album mésestimé et plus bicéphale que fusionnel, mais Stripped Down - sa version "déproduite". Serait-ce la nouvelle mode sur les rééditions ? Toujours est-il qu'on y va un peu à reculons, les rares expériences du genre (le "fameux" Let It Be... Naked en premier lieu) n'ayant jusqu'alors jamais vraiment convaincu. Ce n'est pas la moindre des surprises que de découvrir un résultat particulièrement enthousiasmant, au son chaud et au répertoire sinon réinventé, à tout le moins nettement rehaussé. Techniquement, on peut même légitimement parler d'une résurrection de la voix de Lennon tant celle-ci était noyée sous les effets en 1980. On savait certes (je l'avais même écrit il y a quelques années, lors de la précédente réédition) que Double Fantasy était un disque attachant valant bien mieux que ce que l'histoire en avait retenu ; de là à imaginer que ses bluettes prendraient une telle dimension une fois nettoyées d'une production totalement datée (surtout sur les titres de John), il y avait un pas qu'on n'aurait pas spontanément franchi. Même sans se fader tout le coffret, cette réédition-ci est à écouter, notamment 'Clean up Time' et 'Woman', qui sortent plus que grandies de l'expérience.

Si vous savez compter vous avez deviné qu'il reste encore deux disques. Le premier est plutôt de sinistre mémoire, il s'agit évidemment de Milk & Honey, compile posthume déterrée en 1984 par une Yoko qu'on a connu plus inspirée, qui répond involontairement à une question que personne n'aurait voulu se poser : comment aurait sonné Lennon s'il avait connu les années 80 ? 'I'm Stepping out' et 'I Don't Wanna Face It' lèvent les quelques doutes : aussi mal que Macca, les Stones et tous les autres héros des sixties. La logique aurait dicté qu'à l'instar de son grand frère Double Fantasy, Milk & Honey soit déshabillé. Sans doute est-ce trop demander à un coffret remasters sorti en grande pompe que de respecter un semblant de logique. Milk & Honey est toujours aussi moche, voire carrément consternant par instants (surtout les morceaux d'Yoko, une bizarrerie si l'on considère que sur Double Fantasy, elle tenait la dragée haute à son mari). Sans surprise, les Home Demos sont autrement plus satisfaisante, sans toutefois s‘envoler si haut qu‘on en aurait rêvé. On y trouve toutefois, au milieu de choses plus anecdotiques, une superbe version de 'Love', un 'God' dépouillé et particulièrement balaise, ainsi que la sarcastique (et toujours jouissive) 'Serve Yourself', dans laquelle Lennon parodie méchamment la récente conversion de Bob Dylan. A noter, pour répondre à la question du déshabillage de Milk & Honey, que 'Nobody Told Me' n'est pas bien meilleure que sa version "finale", mais un tout petit peu quand même.


Signature Box, de John Lennon (2010)

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