vendredi 4 juillet 2008

The Velvet Underground - Liquider l'héritage de 68...

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Toute légende a ses avantages, ses inconvénients et ses errements. Celle du Velvet Underground ne fait pas exception à la règle, dont la dimension considérable a fini par rendre complètement caduque le nom du groupe (ce même nom qui en 1967 sonnait comme un manifeste). Car bien sûr cette légende doit beaucoup à la fameuse phrase de Brian Eno (mais si vous, vous le connaissez : le producteur du dernier Coldplay) qui déclara un jour que seules mille personnes avaient acheté le premier album du Velvet à l'époque, mais que chacune de ces mille personnes avait fondé un groupe. Bon. Outre le fait que c'est complètement faux, c'est tout de même très réducteur dans la mesure où cela occulte une vérité beaucoup plus crue et moins glorieuse : l'esprit sexy et aventureux du Velvet Underground s'est tari tout seul après son premier album, le second est une catastrophe et s'il ne s'est pas vendu c'est tout simplement parce qu'il est en lice pour le titre de pire album rock de tous les temps. A vrai dire c'est presque rassurant : on n'ose imaginer ce que serait devenu le monde si « Sister Ray » avait déclenché un authentique phénomène de société. Sans doute se serait-il désintégré.

Attention : loin de nous l'idée de remettre en cause l'importance d'un des plus grands groupes de tous les temps. Simplement entre deux chefs-d'œuvre (le surestimé The Velvet Underground with Nico et le sous-estimé The Velvet Underground) Lou Reed s'est payé un acid-trip de la plus pompeuse élégance, un objet musical non-identifié qui aujourd'hui encore berce chaque soir des cohortes de snobs persuadés que le rock'n'roll est une musique sérieuse, un Art Majeur, un genre de poésie urbaine - liste de conneries post-modernistes évidemment pas exhaustive. Passe encore que certains prennent un malin plaisir à traîner dans la boue les authentiques pitreries de Jim Morrison, qu'on nous dise que les Doors sont un groupe surestimé à la musique bouffie de prétention. Ce n'est pas forcément vrai, mais c'est défendable. En revanche que les détracteurs du blues crépusculaire du grand Jim se pâment devant le génie du Velvet Underground (le "vrai", celui de 1967/68, période John Cale)... là par contre, on excusera les vrais amateurs de musique de rire à gorge déployée. Car White Light/White Heat est une catastrophe auditive sans précédent, un tsunami bruitiste désespérant de lourdeur et de prétention.


Il s'agit en fait du premier signe de désolante récupération du rock'n'roll par les élites bourgeoises adeptes de l'intellectualisation des débats, rien de très étonnant de la part d'un type qui à la même époque déconseillait formellement à Bowie de fréquenter ce nigaud d'Iggy Pop. Car pour Lou Reed, la musique était un Art avec un grand A, et le bruit de White Light/White Heat un genre de bruit magique sans commune mesure avec celui des Stooges, qui n'était que bourrinage inculte. Autant vous dire que quand on écoute dans la foulée WH/WL et le mythique premier Stooges (sorti quelques mois plus tard et produit par un John Cale en pleine contrition) il n'y a pas vraiment débat : d'un côté la sauvagerie de l'Iguane s'exhibe au long d'une poignée de chansons tellement magistrales que même les ratées (« Ann », « Little Doll ») sont des pépites ; de l'autre la vanité de Lou Reed tutoie des sommets de médiocrité élitiste durant huit minutes d'un monologue morbide sur fond de machine à laver en mode éco. Titre du chef-d'œuvre : « The Gift ». Au moins ces gens-là avaient-ils de l'humour.

On rétorquera que tout ceci n'est pas bien grave, que c'était une question de contexte aussi, de démarche... mon œil : les snobs auront beau jeu de défendre cet album, ils ne feront gober à personne qu'ils s'envoient les dix-sept minutes (!) de « Sister Ray » tous les matins au réveil. En tout cas moi, je le dis avec d'autant plus de franchise que tout le monde connaît mon affection pour le Velvet : je n'ai jamais écouté « Sister Ray » jusqu'au bout (jamais pu dépasser le solo de scie-sauteuse à 15.40). De toute façon les quinze dernières minutes ne font que reproduire les deux premières, alors soit, ce n'est pas du pompeux au sens Je me prends pour un musicien classique qui a écrit une symphonie... mais est-ce vraiment mieux ? Au moins quand Rhapsody écrit une insupportable sonate heavy-metal d'un quart d'heure, le groupe de dégénérés italiens a- t-il la politesse de ne pas se foutre de la gueule de l'auditeur et de proposer plusieurs mouvements distincts. Lou Reed et John Cale ne se donnent pas cette peine, c'est tout de même assez confortable d'être chouchoutés par le petit comité ultra-snob (et surtout ultra-défoncé) de la Factory de Warhol : quoique vous fassiez on va vous trouver génial - à quoi bon se fatiguer ? L'anecdote est connue depuis que Nick Kent le premier osa dire la vérité sur Lou Reed dans son incontournable recueil The Dark Stuff : un jour que Lou Reed jouait pour la première fois « Here Come the Waves » au reste du groupe, John Cale improvisa une partie de violon tellement réussie que Sterling Morrison et Moe Tucker ne purent s'empêcher de le féliciter. Réaction de Lou Reed : « Je savais que tu allais faire ça ; j'avais anticipé ton improvisation et construit le morceau en ce sens ».

Cette historiette en dit long sur la figure de Lou Reed ; elle dit surtout l'essentiel sur l'état d'esprit archi-mégalo (et encore : le mot est faible) dans lequel a été composé White Light/White Heat (à noter que personne n'a jamais su ce que signifiait ce titre). On sait gré le Velvet de ne jamais avoir sombré dans les errances psychédéliques de ses contemporains, mais le jeu en valait-il vraiment la chandelle ? Il y a bien évidemment un lien direct entre cette chronique et le précédent Top of The Flops : White Light/White Heat n'est autre que cet album odieux qui popularisa l'idée anti-rock selon laquelle plus c'est moche, plus c'est génial. Ça travaillait déjà Reed et Cale depuis quelques temps (il suffit d'écouter « Black Angel Death Song », sur l'album précédent, pour s'en convaincre) ; lâchés par l'encombrant Warhol à la non-production (car le premier Velvet n'est pas produit, tout le monde le sait même si par convention les amateurs de rock font mine de ne jamais s'en être rendu compte en quatre décennies) ils se sont fait un petit plaisir sadique - pour autant l'auditeur est-il obligé de sombrer dans le masochisme ? Sur WL/WH la volonté de faire moche, sale, dissonant et inaudible est évidente, j'en veux pour preuve que lorsque par hasard les deux compères tiennent une bonne mélodie (« I Heard Her Call My Name ») ils la couvrent tellement de larsens et de disto qu'elle en devient le plus mauvais morceau de l'album (c'est bien entendu volontairement que j'emploie le terme morceau plutôt que le terme chanson). Ou alors ils la sous-arrangent avec une évidente jubilation, ce qui fait que « White light/White Heat » est d'une molesse à pleurer (surtout quand on connaît la version nerveuse et redoutable de Bowie sur Ziggy Stardust - The Motion Picture Soundtrack) et qu'à l'écoute de « Here She Comes Now » ceux qui en doutaient découvriront enfin pourquoi la basse est un instrument essentiel à la bonne marche d'une chanson pop.

Quarante ans après il serait bien entendu complètement vain d'essayer de comprendre le pourquoi du comment de l'étrange culte entourant cet album pitoyable réussissant la prouesse d'être à la fois le pire album et de Lou Reed, et de John Cale, et des années 60. Après tout : de tout temps il y eut des élitistes prêts à écouter n'importe quoi pour se différencier (à ce propos on rappellera que contrairement à une idée reçue stupide, le public qui se procura cet album à sa sortie n'était pas composé de vrais passionnés de musique résistant au rock commercial de l'époque mais de deux cents illuminés new-yorkais dont la plupart travaille aujourd'hui à la bourse ou dans des banques - enfin non : la plupart a claqué d'une overdose depuis longtemps, en fait). Sans aucun doute la réhabilitation de Lou Reed dans les seventies (quand il a décroché ses deux tubes et demi) a-t-elle eu une influence déterminante sur la carrière posthume d'un disque que tout le monde aurait oublié sans cela. Toujours est-il que White Light/White Heat, en plus d'être inécoutable (du moins en restant sobre) est également détestable en cela qu'il fut le premier d'une longue série de disques odieux où des rockers nombrilistes sortis des grandes écoles se sont mis à jouer les musicologues rêvant de rivaliser avec les génies de la musique contemporaine. On peut se moquer des prog-rockers, l'idée n'en est pas moins la même : faire avancer le rock. Eurk...! on le disait plus haut : dans le fond, ça ne vaut pas mieux que le metal symphonique ; ce n'est ni plus audible (à vrai dire ça l'est même encore moins) ni plus modeste. Las : c'est crédible (!). En grande partie à cause de Lester Bangs, dont on rappellera pour l'occasion qu'il n'a jamais découvert un seul groupe valable, et passa l'essentiel de sa carrière à se faire plaisir en étant injuste avec les groupes qui marchaient et en encensant des groupes déjà connus mais pour la plupart dissouts depuis des années. Tout s'explique.


👎👎 White Light/White Heat 
Velvet Underground | Verve, 1967