dimanche 12 août 2018

Riverdale - Est-ce qu'un personnage de BD peut mal jouer ?

C'était ma bonne résolution télé de l'année 2018 : me lancer à l'assaut de Riverdale, seule série de toute l'histoire de la CW dont je n'avais jamais vu une petite seconde, qui réussit l'année passée une entrée fracassante au tableau d'honneur des Drawas (quatre prix, dont le prestigieux Grand Drawa de la série que sa médiocrité rend incontournable). Certes, la promesse n'est que partiellement tenue, puisque je m'étais engagé à regarder avant le mois mars (hum...) et à rattraper toute la série (je n'ai vu que la première saison). N'empêche qu'on ne pourra pas dire que sur Le Golb, on ne tient pas ses engagements de campagne.

Commençons par un aveu coupable (ou pas du tout) : ce n'est pas un hasard si je ne regardais pas Riverdale jusqu'à présent, j'ai toujours détesté les comics Archie, dont elle est vaguement adaptée (encore que pas si vaguement que cela, nous l'allons voir). Non seulement ça n'a jamais été mon truc, mais j'ai toujours trouvé cet univers irritant, un tantinet raciste et absolument ringard, en dépit de nombreuses tentatives de modernisation depuis sa création en 1939. Trois aspects très fidèlement retranscrits dans la série de la CW, très irritante par endroits, très majoritairement blanche et écrite d'après des brouillons de la première saison de The Vampire Diaries il y a dix ans. Pour le reste, ça s'appelle Riverdale comme cela pourrait s'appeler Dallas, Twin Peaks, Veronica Mars ou Everwood – oh tiens, je disais ça comme ça et figurez-cous que la série se trouve très exactement à l'intersection de ces quatre titres aussi différents que fort cultes (et même classiques, dans le cas des deux premiers). Si l'emballage est à peu près là, on a même dans un premier temps le sentiment que tout est fait pour ne surtout pas ressembler à Archie, en tout cas pas plus que de raison, ce qui ne peut décemment pas être une mauvaise idée en 2018 (enfin 2017) mais fait se demander à quoi bon, dès lors, adapter des personnages aussi populaires (si ce n'est pour leur fan-base qui recoupe, en gros et potentiellement, tous les Américains blancs de 7 à 99 ans) ?

On comprend assez rapidement l'idée des développeurs (parmi lesquels un auteur de comics, une ex-showrunneuse de Supergirl et, oh... Greg Berlanti, tiens donc) : utiliser l'incarnation absolue de l'idéal américain des Trente Glorieuses comme théâtre d'un thriller où personne n'est ce qu'il paraît être, à commencer, teen-drama oblige, par les adultes. L'envers du décor du rêve américain, rien moins et en toute originalité. Riverdale s'ouvre ainsi sur le meurtre de Jason Blossom et ses conséquences sur une petite communauté qui se sentait protégée de l'immigration du Mal, mais avait tout de même de sacrés cadavres dans ses placards. Oui, c'est un peu cliché mais cela paraît presque dérisoire compte tenu des boulets que Riverdale se traîne au pied durant la plus grande partie de sa première saison. S'il est en effet assez rapidement évident que Riverdale est une mauvaise adaptation d'Archie et se limitera (a priori) à du fan-service grossier, c'en est peut-être l'aspect le plus anecdotique. Elle pourrait très bien fonctionner si elle n'était pas simultanément un mauvais polar (pas assez de suspens), un mauvais soap (pas assez too much) et un mauvais teen-drama (pas assez réaliste dans le traitement des différents caractères). Accessoirement et tant qu'on y est, précisons que Riverdale est également une très mauvaise série méta (pas assez second degré) et une encore plus mauvaise série post-Twin Peaks (pas assez de tartes aux cerises).

Comme si c'était mon genre de chercher la photo la plus ridicule possible.

Mais alors, étant entendu tout cela, comment se fait-il que Riverdale ne soit pas la plus mauvaise série des ces deux dernières années ? Comment expliquer qu'elle demeure regardable malgré tout ? Qu'elle soit un succès si extraordinaire à l'époque de la PicTivi ? La réponse est simple : Riverdale, c'est en cela qu'elle n'est finalement pas si éloignée du matériau originel, est un OVNI. Un monde à part, régit par ses propres codes, où la suspension d'incrédulité doit dès le départ être portée à son maximum et où les critères de jugement habituels ne s'appliquent pas. On peut par exemple considérer que c'est une série mièvre, globalement très mal jouée et dont le plus petit rebondissement est prévisible des semaines à l'avance (j'avais deviné l'identité du tueur au bout de deux épisodes). Mais ça, c'est parce qu'on commettrait l'erreur terrible de la regarder au premier degré. Ce n'est vraisemblablement pas sa fonction, même s'il faut reconnaître que l'humour, présent, est suffisamment mal maîtrisé pour que l'on puisse douter que certains trucs absolument ridicules ne soient volontaires. Le côté très puritain d'une série où les bisous sont très chastes, le sexe hors-mariage très sale, mais où toutes les filles ont au moins une occasion de s'habiller comme la Putain de Babylone, n'est par exemple probablement pas voulu1. Mais il y a dans Riverdale le constant rappel qu'elle se situe dans un univers bien plus vaste qu'elle, auquel il s'agit réellement de rendre hommage en le modernisant tant bien que mal. Ce qui fait la popularité d'Archie Comics depuis près de quatre-vingts ans2, ce n'est pas ce que les différentes séries racontent (ou plus depuis trèèès longtemps), ce n'est même plus ce qu'elles sont, mais ce qu'elles représentent pour les lecteurs. Le fait qu'elles existent (encore) est en soi suffisant à satisfaire ces derniers, ce qui justifie pour bonne part le succès y compris critique d'une série qui sur le papier avait tout pour déclencher une vague de suicide chez les puristes. Depuis des décennies, Archie et ses innombrables dérivées reposent sur la relecture inlassable et paradoxalement immuable des mêmes personnages vivant les mêmes aventures dans les mêmes lieux – comme la plupart des franchises de comics, mais encore plus, tant son conservatisme aux confins du fétichisme fait partie intégrante de son concept.

Archie Andrews dans le relaunch de... euh, 2015 ? 2005 ? 1999 ? Enfin bref, vous avez compris l'idée.

Dès lors, appliquer à Riverdale une grille de lecture normale que l'on appliquerait normalement à un teen-drama normal signifie déjà omettre une partie de l'énoncé, particulièrement pour ce qui concerne les deux aspects les plus régulièrement décriés de la série : l'irréalisme absolu de ses personnages et les clichés émaillant ses scenarii. Les premiers ne peuvent pas être crédibles, ce qui n'interdisait certes pas d'engager de meilleurs comédien(ne)s, mais cela n'aurait rien changé au problème : à l'instar d'un Tintin, Archie Andrews n'existe pas dans la vraie vie, c'est totalement impossible, même le personnage le plus aumaxdutrop de Marvel ou DC est plus ancré dans une quelconque réalité que celui-ci ; aussi médiocre soit K.J. Apa, le fait d'avoir un Archie en chair et en os est en soi un problème insurpassable (d'où le travail assez efficace sur la photographie et les jeux de lumière, qui appuient sur la sensation d'irréalité se dégageant de l'ensemble, tout particulièrement dans les scènes les plus "quotidienne"). Sa nullité doit en quelque sorte être intégrée à la suspension d'incrédulité – on aurait dit qu'il ne jouait pas si mal, enfin de toute façon ce n'est pas un acteur, c'est juste un personnage de BD qui fait des trucs, est-ce qu'un personnage de BD peut mal jouer ?

Quant aux scenarii, on finit par comprendre que ce n'est pas tant qu'ils soient prévisibles : ils sont attendus. C'est flagrant dans le cas de la sous-intrigue entourant Polly Cooper. On sait qu'elle va apparaître à un moment et on attend son apparition, tout comme celle de la mère d'Archie ou celle de Jellybean (qui n’apparaît pas dans la saison 1 mais qui, j'imagine, déboule dans la 2. Ou finira par le faire dans la 3. Et ainsi de suite). Tout cela n'a aucune importance : Riverdale se déroule dans un monde parallèle – Riverdale est un monde parallèle en soi – auquel on est libre ou non d'adhérer mais auquel aussi, il faut l'admettre, il est très difficile de résister une fois que l'on a compris comment l'aborder.

Des ados qui passent leur vie à boire des milk-shakes dans un dinner, ça ne vous rappelle rien ? Oui : Riverdale a tout piqué à Jean-Luc Azoulay, qui avait déjà tout piqué à Archie.

Car en parallèle, et comme le veut la règle immuable des teen-drama de la CW, les autres aspects de la série ont tendance à nettement gagner en qualité (à défaut d'épaisseur) au fil des épisodes. La famille Cooper, Betty en tête, n'y est pas pour rien. Groupe de personnages le mieux joués et écrits de la série, ils tiennent suffisamment le show dans ses temps faibles pour donner envie de découvrir des temps un peu plus forts... ce qui n'est pas la moindre des performances si l'on considère qu'ils sont quand même affligés en seulement treize épisodes d'un internement de force, deux histoires d'amours secrètes, une grossesse secrète, une origin-story secrète et un côté obscur de la force secret (qui sera, suppose-t-on, développé dans la saison 2). Mais alors que tous les autres stagnent, que les Andrews sont chiants comme un dimanche de novembre et que les Blossom en font des caisses et des caisses à chaque apparition, les Cooper ont tendance à hausser leur niveau et à entraîner ceux qui leur sont proches dans la bonne direction – à commencer par Jughead et son Skeet Ulrich de père (ouais. Skeet. Ul. Rich.) ; ces deux familles prennent de plus en plus d'importance, en ont clairement plus sous la pédale et relèguent les fadouilles professionnels au second plan (à tout le moins dans le cœur du spectateur). Coup de chance, il se trouve qu'ils sont intimement liés à la résolution de l'intrigue principale, et double coup de chance même si en l'occurrence ça n'en est pas un, Betty et Jughead vont se mettre à la colle (je veux dire "ensemble", hein, ils sont censés avoir un côté obscur mais n'allez pas imaginez qu'on sniffe de la colle dans une série de la CW). C'est probablement la meilleure idée de la série, même si elle met un peu de temps à être réellement exploitée et paraît assez brusque lorsqu'elle s'impose. Qu'importe : les scénaristes paraissent découvrir en cours de saison ce qui aurait dû couler de source avant même d'écrire une ligne, à savoir qu'on ne peut pas faire une série digne de ce nom de nos jours en se basant sur Archie Andrews, dont les principaux traits de caractères sont d'être a) roux, b) gentil et c) bien élevé. Comme il est impossible de réellement modifier un personnage si iconique sous peine de déclencher la colère de millions de fans et des tweets vengeurs de Donald Trump, il fallait inévitablement tout donner sur les autres personnages.

Bon, ils ont pas trop l'air comme ça, mais je vous assure qu'ils développent un certain charme.

Ce n'est que partiellement accompli, dans la mesure où Veronica Lodge, supposée être une garce sexy qui va mettre du piquant dans la vie de nos héros, est une grosse courge qui s'avère très vite aussi niaise qu'Archie lui-même et dont la seule scène vaguement réussie est celle où elle danse en roulant du cul, mais on sent qu'il y a de la bonne volonté. A partir du moment où il est acté que la vraie star de la série est Betty Cooper, Riverdale gagne en dynamisme ce qu'elle perd en rouquinitude (elle a quand même de la marge de ce côté). On est à peu près au milieu de la saison et ça y est, enfin, Riverdale décolle, portée des personnages qui sont à peu près tout ce qu'Archie n'est jamais, à savoir des vrais gentils sympathiques, sans doute parce qu'ils n'éprouvent pas le besoin de le rappeler toutes les trois phrases, qui sont confrontés à de vrais problèmes, pas juste savoir s'ils veulent jouer au football ou être le prochain Bryan Adams, et tentent de les résoudre, plutôt que de regarder mélancoliquement leur guitare ou d'avoir de longues conversations vides de sens avec Dylan McKay. Ajouté au savoir-faire Made in CW pour rendre potable le teen-drama le plus éculé (réalisation, bande-son, tout est très classique mais très efficace), on s'offre une deuxième partie de visionnage où le rythme s'accélère et où on commence soi-même à enchaîner les épisodes assez rapidement.

Alors bien sûr, on pourra toujours rétorquer que Riverdale est une série débile dont les personnages débiles sont constamment plongés dans des situations débiles, et qu'il y a de grande chance qu'elle soit principalement populaire chez un public débile (et peut-être Donald Trump). C'est une façon comme une autre de présenter les choses, et à défaut d'être complètement juste, elle a le mérite d'être plus synthétique que la nôtre. Ça n'empêchera pas Le Golb de mettre la suite de sa série sur ses tablettes, peut-être pas dans les top-priorités, mais dans le peloton de tête des trucs à mater pour se vider un peu la tête – cet acte qui paraît tellement coupable, parfois... mais pas autant qu'un adulte dans Riverdale.


Riverdale (saison 1)
créée par Roberto Aguirre-Sacasa, d'après les personnages d'Archie Comics
The CW, 2017


1. On est sur la CW et Riverdale rappelle en creux à quel point The Vampire Diaries, dont on moquait souvent l'obsession pour les histoires d'amours éternelles de la semaine, fut un show transgressif et quasiment dionysiaque en regard des standards du Network.
2. Un peu moins, au sens où la marque en tant que telle n'a été créée qu'au milieu des années 40.

17 commentaires:

  1. Je pense que personne ne t'en aurait voulu de ne pas tenir ta promesse, mais c'est très courageux de ta part ! ;)

    Personnellement j'ai arrêté au bout de 7 ou 8. Respect!

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  2. Moi qui m'était demandé ce qu'était devenu Roberto Aguirre-Sacasa après son départ de chez Marvel...

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    1. Oui, ça fait un petit moment qu'il bosse à la télé (sur Glee notamment) mais surtout c'est devenu un pillier de chez Archie (il écrit Sabrina depuis pas mal d'années maintenant, je crois). Chacun sa croix, hein ^^

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  3. Ah ! merci ! j'aime bien Riverdale sans savoir trop pourquoi et grâce à toi j'ai maintenant plein d'arguments pour quand on se moque de moi à ce sujet :)

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  4. Ce site va beaucoup trop loin dans la perversion ! :)

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  5. J'en étais sûre que tu allais aimer Riverdale ! Je l'aurais parié. Quand tu avais écrit aux derniers Drawas que tu n'avais pas regardé j'avais tout de suite pensé que selon tes critères, ça allait devenir ton nouveau plaisir coupable :)

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    1. Je me rappelle en effet que tu l'avais prédis... enfin que tu faisais partie des gens m'ayant réellement recommandé la série (il n'y en avait pas des masses).

      Maintenant ce n'est pas non plus devenu ma série préférée (ni même mon plaisir coupable numéro 1), ne t'emballer pas non plus ;-)

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  6. Rien à voir, mais merci au fait, d'avoir parlé d'Impulse dans un autre article. C'était une excellente recommandation, j'ai dévoré toute la saison en trois jours.

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  7. --- Suspension d'incrédulité au max ---

    Donc c'est un choix délibéré si sur tous les roux au casting, y en a pas un de vrai ? Ca va avec le côté "irréel" ?

    Mouais...

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    2. La jeune fille qui joue Cheryl Blossom est une vraie rousse, il me semble.

      Mais tu as raison, je suis persuadée que cette manière d'accentuer artificiellement les couleurs de cheveux des personnages roux est totalement volontaire. Il me semble d'ailleurs que la scène où l'on voit Clifford Blossom avec toutes ses perruques est assez explicite quant à l'artificiel assumé de ce signe d'appartenance à l'univers de la série.

      Mais je peux me tromper...
      (mais je ne me trompe pas ;-))

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  8. Belle tentative de défense ;)

    Riverdale est quand même clairement une mauvaise série MAIS ce n'est pas du tout la pire, on peut y prendre un certain plaisir (moi en tout cas). Après même dans le genre (soap, teen drama...) je trouve qu'il y a mieux que Riverdale, c'est surtout ça son problème.

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    1. Je n'ai vraiment pas envisagé cet article comme une "défense" de Riverdale. Ce n'est pas du tout mon propos. J'avais juste envie d'en coucher ma lecture sur le papier ; cela ne signifie pas que je ne sois pas conscient de ses défauts, ni même que je vais me jeter sur la suite de la série. Bien entendu qu'il y a mieux que Riverdale actuellement, dans quasiment tous les registres où elle s'illustre... et même sur la CW puisque dans le genre adaptation-soap qui dépote, Dynasty est à des années lumières au-dessus.

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