dimanche 10 août 2014

Studio 60 - Fais-moi mal, Aaron Aaron Aaroooon

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Ça commence par un sketch censuré, et ça fini sur un happy end dont on ne parvient pas une seconde à nourrir irritation. Entre temps ? Rien - ou si peu. Juste la meilleure série prématurément annulée des dix dernières années. Un prix un peu piteux, on en conviendra. Mais allons : quelque part, c'était le seul auquel une telle déflagration télévisuelle pouvait sincèrement aspirer. Partant d'un sujet rigoureusement identique (les coulisses d'un live sketch comedy show à succès) et lancée sur la même chaîne à un mois d'intervalle, Studio 60 on the Sunset Strip aurait pu devenir 30 Rock. Mais pour cela, il eût fallu que son auteur ait beaucoup, beaucoup moins de choses à dire. Et surtout qu'il ait été d'humeur à policer un peu son ton.

Il serait facile, et sans doute très incomplet, de résumer Studio 60 comme la série dans laquelle Aaron Sorkin règle ses comptes avec la télévision américaine. Il est de notoriété publique que le futur scénariste oscarisé et son binôme, le réalisateur Thomas Schlamme (également de la partie sur Studio 60), ont été poussés vers la sortie de leur propre The West Wing et sont partis en très, très mauvais termes avec la Warner. De même, personne n'ignore non plus les problèmes de drogues qui mirent Sorkin sur le devant de la scène au début des années 2000, c'est même ce qui le fit sortir de l'ombre et devenir un pipole. Toutes choses présentent en filigranes ici, dès les premières minutes ou presque. Il est quasiment impossible de ne pas y penser, car Studio 60 se repose à 80 % sur un trio de personnages entiers, intègres et radicaux dans l'approche de leur travail à la télévision, exactement comme Sorkin et Schlamme le sont (ou veulent se voir, ce qui revient au même pour ce qui nous intéresse). Réduire cela à un règlement de comptes est donc tentant, d'autant qu'aucune petite main de l'univers de la télé n'en sort indemne, mais néanmoins faux. On pourrait même d'ailleurs aller jusqu'à affirmer qu'au contraire, c'est la télévision, par le biais de sa meilleure amie la critique, qui s'est largement remboursée sur le dos d'un Sorkin qui ne l'a dans le fond jamais aimée et lui a toujours reproché d'avilir les masses. C'est ce qui sert de nœud aux premiers épisodes, durant lesquels la toute jeune directrice du divertissement de la chaîne NB... S rapatrie deux ex-prodiges de ce show dans le show et leur confie les rennes d'une émission à la dérive, en leur laissant carte blanche et en leur assurant qu'elle, elle les soutiendra. Quoi ? Des artistes à la télévisions ? Des vrais ? Dans notre monde à nous, non. Au pays merveilleux d'Aaron Sorkin, dont on sait comme l'apparente morgue cache en fait un vrai gros bisounours, c'est possible et ce pourrait presque parfois sembler normal.


Car Sorkin est comme cela, on n'y peut rien. Il est le plus arrogant des pédagogues, le plus impétueux des idéalistes, le plus agressif des pacifistes et le plus misanthrope des humanistes. Sorkin, c'est un type qui ne vous aime qu'en vous méprisant. Avec lui, la satire est un chant d'amour presque comme un autre, un sadisme peut-être - mais un dont on ne peut que redemander. Quel que soit le projet, cette approche immédiatement reconnaissable contamine pour finalement l'effacer tout le reste (arrêtons les conneries cinq minutes : The Social Network n'est pas un film de David Fincher). Or ce projet-ci, c'est la quintessence de Sorkin. Une histoire de génies incompris, bavards, intellos, utopistes, qui passent leur vie à se demander par quel détour ils vont pouvoir raconter ce qu'ils ont envie de raconter à peu près pile au moment où l'auteur lui-même se pose la question. Plus ils (les personnages comme le créateur) critiquent la télé, plus on ressent leur fascination et leur amour véritable pour ce médium qu'ils passent pourtant la moitié de leurs existences à exécrer (mais dont ils connaissent la culture et les rouages sur le bout des doigts). Cérébraux, surdoués, ils accèdent à une curieuse forme de bonheur dans le conflit, de plaisir dans la difficulté. Studio 60, quelque part, est une série sur la transcendance. Sur comment il est plus courageux et admirable de tenter de raconter une histoire forte sur un network plutôt que d'aller se cacher sur le câble (seuls les imbéciles ne changent pas d'avis, n'est-ce pas Aaron ?). Une série sur des héros trop subtils pour l'univers dans lequel ils évoluent, mais trop amoureux de ce dernier pour réussir à s'en éloigner bien longtemps. En cela, elle ne diffère fondamentalement pas de The West Wing - dont elle est presque la jumelle formelle et reprend quasiment tous les principaux gimmicks. A cette nuance près que ce qui pouvait parfois déranger chez sa grande sœur trouve ici une justification parfaite : Sorkin aime les microcosmes, les coulisses, les mini-mondes vivant en autarcie. Quoi de mieux pour assouvir ce penchant que des types de la télé, auteurs pour la plupart, ne sortant quasiment jamais de leur studio ? Si la déconnexion totale des héros de The West Wing pouvait parfois mettre mal à l'aise, elle est évidente et même attendue chez ceux de Studio 60 : les politiciens idéaux ont naturellement cédé la place aux artistes idéalistes, faisant de Studio 60 à la fois la suite, la synthèse et l'antithèse de sa glorieuse prédécesseure. Le double épisode "Nevada Day" (1x07-08) ne fait-il d'ailleurs pas immédiatement écho, jusque dans la faiblesse de ses procédés, à "20 Hours in America" (The West Wing, 4x01-02), qui lui aussi confrontait dans un grand délire burlesque ses héros semi-autistes aux vrais gens du vrai monde ?

Ceci posé et intégré, ne reste plus à savourer une série qui, les chiens ne font pas des chats, brille avant tout par ses dialogues et sa capacité à créer du divertissement populaire avec un sujet sur le papier particulièrement segmentant et complexe. Il s'agit en partie d'un show à clés, mais il n'est pas réellement nécessaire de connaître l'inspiration originale des personnages ou des situations pour se laisser facilement emporter par l'un des plus beaux castings que la télé nous ait offert ces dix dernières années. C'est simple : Matt Perry est génial. Bradley Whitford est génial. Amanda Peet est géniale (et belle à mourir). Sarah Paulson est géniale. Steven Weber est over-génial. En fait dans Studio 60, tout est tellement tout le temps génial, de l'écriture aux rebondissements en passant par les scènes de pure comédie romantiques (certains incultes ont à l'époque parlé de soap. On rit. Méchamment), qu'on en sort systématiquement avec le sentiment d'être soi-même génial. Et le pire, c'est que c'est probablement le but, comme toujours avec un auteur qui, décidément, ne sait remuer que ce que le spectateur a de meilleur en lui. Exactement comme ses deux héros, qui préfèreraient - et préfèreront - être crucifiés vivants plutôt que de s'adresser aux bas instincts de leur audience.


"Vous connaissez Trevor Laughlin ?
Très bien, oui.
Il a écrit un pilote formidable, ça s'appelle Nations. Chaque saison raconte une sessions des Nations Unies. Je sais, ç'a l'air imbitable, mais pas du tout. C'est énergique, intense, émouvant et... je le jure devant Dieu : c'est drôle.
Je sais, je l'ai lu. [...]
HBO est sur le coup.
Je sais ça aussi.
Vous m'aideriez à le convaincre de venir sur NBS ?
Non.
Non quoi ?
Non... madame ?
Pourquoi ? [...]
Parce qu'il mérite d'aller chez HBO.
Mais pourquoi ?
Parce que c'est mieux.
Aidez-moi avec Trevor Laughlin...
Écoutez : c'est un jeune auteur qui débarque à New York, plein d'espoirs et de promesses... si je commence à orienter ces mecs dans la mauvaise direction, vous savez ce qui va se passer ?
Quoi ? Vous allez perdre votre street cred' ?
Absolument.
Vous en avez une ?
Bien sûr.
Aidez-moi sur ce coup...
Non. Je ne pense pas que ce show soit fait pour votre chaîne.
Pourquoi ?
Parce qu'il est bon."


👑 Studio 60 on the Sunset Strip 
créée par Aaron Sorkin
NBC, 2006-07

19 commentaires:

  1. "Juste la meilleure série prématurément annulée des dix dernières années"

    Bizarrement, pour l'avoir revue assez récemment, je trouve très bien le fait que Studio 60 n'ait duré qu'une saison. L'histoire se clôt certes dans un happy end mais sans de précipitations non plus. Il faut dire que le show démarre très fort (un peu de la même manière que The Newsroom mais, comme tu l'as souligné, il n'y a que de passerelles et des parentés thématiques chez Sorkin), lance parfois beaucoup de pistes sans forcément les approfondir tout en arrivant, malgré tout, à retomber correctement sur ses pattes. Autant je prends tout ce que tu dis au sujet du caractère parfois agaçant Sorkin pour The West Wing, autant pour Studio 60 et The Newsroom, je pense que les motivations de son auteur ne sont pas aussi méprisantes que tu ne l'évoques (à moins que je comprenne mal ton argumentation). C'est un idéaliste certes mais qui possède tout de même un courage assez poétique d'aller à contre courant d'un cynisme ambiant assez fort - parfois pesant- et qui, même si cela peut faire prêter certains à sourire- tente de regarder (et donc de donner à regarder) notre monde autrement. Je trouve même que c'est d'autant plus palpable avec The Newsroom qui milite (mais est-ce mal finalement ?) pour un journalisme non pas pédagogue ni redondant ni moralisateur mais bel et bien de profondeur. En un mot : intelligent.

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    1. Méprisant, c'est un peu excessif. Sorkin peut se montrer extrêmement condescendant dans ses - rares - interviews, mais les shows sont plus arrogants que méprisants (et encore, pas tous). Mais c'est tout le paradoxe du personnage que de parvenir à proposer des séries grand public intelligentes, légères, qui ne prennent jamais le spectateur pour un bœuf, tout en étant dans le même temps un type totalement mégalo et - dit-on - totalement imbitable.

      Concernant The Newsroom, ce n'est pas hyper frais dans ma tête et il faudra sans doute qu'on poursuive cette conversation (voire qu'on l'amende) cet automne. J'en garde quand même le souvenir de quelque chose de souvent maladroit, voire un peu... ringard dans le traitement de certains sujets (on a quand même parfois, vraiment, l'impression que Sorkin est devenu un vieux monsieur qui radote et déteste le monde d'aujourd'hui... ce qui peut se comprendre par bien des aspects, tu me diras ^^) C'est d'ailleurs une tendance qu'on retrouve aussi dans Studio 60, qui ne manque pas d'odes à la bonne vieille télévision (d'état) de la jeunesse d'Aaron...

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    2. Sorkin EST un vieux monsieur, d'un autre côté :-)

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  2. Merci pour cet article. J'adore cette série également. J'adore tout ce que fait Sorkin, même si, un peu moins The Newsroom (comme tout le monde)

    A quand une note sur Sports Night ? Un grand fan de sport comme toi ;-)

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    1. Il faudrait que je mette la main dessus et la revois, car ça ne date pas d'hier. Mais pas pourquoi pas !

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  3. Bon, c'est bien gentil tous ces posts sur les séries mais je signale à qui de droit que le dernier Morrissey est sorti et que l'on peut surement en dire bien des choses.
    En vous remerciant de bien vouloir prendre en considération ma remarque, je souhaite de bonnes vacances à tous.

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  4. Bonjour Magali,

    Nous avons bien pris compte de votre proposition d'article. Cependant, il semble que vous ayez oublié votre pièce-jointe. Dès que nous aurons reçu votre textes, soyez certaine que nous serons heureux de le publier.

    Bien cordialement.

    ;-)

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    1. En parlant de ça, on attend aussi un article sur l'autobiographie de Morrissey :-)

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    2. Ah si seulement j'avais la verve, le talent, que dis-je l'intelligence de pouvoir écrire de beaux articles sur ce que j'aime, je ne me priverais pas de faire moi-même un blog. Hélas je ne suis qu'une pauvre mortelle qui prend plaisir à lire chez les autres ce qu'elle ressent en elle . D'où ma demande que je réitère. Mais prends ton temps; il n'y a pas urgence en la matière -encore que- .
      ;-)

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    3. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  5. Je me souviens qu'en forme de boutade, vous écriviez il y a un an que The Good Wife était actuellement la meilleure série d'Aaron Sorkin… Aurez-vous l'occasion de consacrer un article à la cuvée 2013-2014 ? :-)

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    1. Malheureusement... non. Ç’a été prévu à un moment, l'article a même été amorcé, mais je n'ai jamais réussi à trouver le bon angle ; toute mon analyse reposait sur le fait que LE Rebondissement éclairait toute la saison (et même la fin de la précédente) d'un angle totalement différent, le problème c'est que je n'avais vraiment pas envie de prendre le risque de le spoiler à qui que ce soit tant je l'avais trouvé admirablement amené. Du coup j'ai tardé, tardé, tardé... et désormais, la saison n'est plus assez fraîche dans ma tête pour que je m'y (re)mette.

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  6. Aaarghh, 14 / 22 et j'en veux encore...
    Pas envie que ça se termine.
    Bradley Whitford estun vrai géant :-)

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    1. Tu l'as dit :-) Il irradiait dans Trophy Wife, pourtant pas la plus grande série de l'année dernière. Et dans Law & Order SVU cette année, ç'a été le seul guest à vraiment apporter un truc et à ne pas donner l'impression d'être venu encaisser son chèque. Quel dommage qu'on ne lui confie pas. Ca donne vraiment envie de le revoir dans une série digne de ce nom...

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  7. Il vit ses personnages avec une facilité assez déconcertante. Ach, je pensais faire l'impasse sur Trophy Wife :-)
    Je pars en quête également du SVU !
    (je me referais bien également quelques Good Guys, tiens ...(ah, s'il n'y avait pas le fiston Hanks))

    Sinon, très bonne fin pour ce Studio 60. Une saison supplémentaire aurait sans doute permis d'étoffer le "background" des personnages. Mais bon, on a évité l'essoufflement :-)

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    1. Oh, je te rassure, tu peux oublier Trophy Wife (même si c'était moins nul que ce que les 2 ou 3 premiers épisodes semblaient promettre).

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  8. Bah..., j'ai bien regardé la première saison de Men at work :-)

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