mercredi 29 septembre 2010

Aimer The West Wing, finalement.

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Il se sera donc passé presque un an avant que j'arrive au terme de The West Wing, sept saisons, cent-cinquante-cinq épisodes et un ratio assez misérable rapporté au temps qu'il m'aura fallu pour en venir à bout. J'avais déjà confié dans un précédent article (que je vous recommande de lire si vous voulez piger quelque chose à celui-ci) mes doutes, mon étonnement et ma perplexité face à ce programme. Je mentirais si je disais que tout cela s'est envolé. Ce que j'avais voulu souligner en octobre de l'an dernier est toujours d'actualité. La différence, à la fois anecdotique et essentielle, c'est que j'ai désormais compris cette série. Ce qui était j'en ai peur loin d'être le cas après la première saison. Aussi à l'heure du bilan, quelques nuances s'imposent.

Il n'y a pas grand-chose à dire des saisons deux à quatre, qui rétrospectivement ne m'ont laissé que peu de souvenirs. On oscille entre ronronnement bureaucratique et grand spectacle un peu ridicule (attentat contre le Président, enlèvement de sa cadette, et même - en début de saison cinq - la cessation temporaire du pouvoir au speaker du Parlement... on conviendra que cela fait beaucoup pour un seul président). La réelection de Jed Bartlet est stupéfiante de facilité alors même que le scandale concernant sa maladie (cachée au public) aurait dû au minimum le plomber durablement. Rien que de très ordinaire au pays des Bisounours de la Maison Blanche, où les questions sociales les plus graves ne sont que des intrigues temporaires débouchant régulièrement sur des interludes quasi boulevardiers, et où les cas de conscience de chaque épisode sont effacés de la mémoire collective dès l'épisode suivant.

A partir de la saison cinq, toutefois, se passe quelque chose de très inattendu : les bisounours découvrent que le monde n'est pas aussi gentil qu'ils le croyaient. Cela ne se fait pas du jour lendemain : la série suit discrètement un fil de plus en plus tendu au fur et à mesure que la cohabitation devient compliquée. Là encore, les successeurs d'Aaron Sorkin (limogé entre temps) ne lésinent pas sur le spectaculaire un peu con, comme dans cet épisode où le Président va littéralement défier le nouveau speaker. Mais en filigranes, on sent que quelque chose est en train de changer de manière plus profonde, au fur et à mesure que le vernis des personnages se craquèle pour laisser entrevoir qui son égo surdimensionné (Josh Lyman), qui son indiscipline chronique (Toby Ziegler), qui son ambition et son goût pour l'intrigue (Will Bailey, certainement le meilleur "nouveau personnage" dont le feuilleton ait accouché dans sa seconde moitié). Reconnaissons aussi que débarrassée de son candide premier de la classe (les amateurs auront reconnu Sam Seaborn), l'Aile Ouest ne pouvait que se porter beaucoup mieux et s'intéresser à des choses un peu plus profondes.


Le style cependant ne change pas, et c'est bien ce qui continua à me déranger durant cette saison qui pourtant hausse nettement le niveau. On reste dans le badinage, la parlote, le poncif. Ce qui est admirablement joué, c'est que ce que l'on trouvait lisse ou cucul à l'origine se fait désormais plus subtil, plus ambigu, plus discutable. Prenons un exemple : lorsque les scénaristes recrutent Ainsley Hayes dans la seconde saison, son personnage est totalement sous-exploité et elle devient un bisounours Républicain au milieu des bisounours Démocrates. A partir de la saison cinq, lorsque les Républicains, jusqu'alors très discrets, se mettent à proliférer, ce que l'on découvre a quelque chose de parfois dérangeant. Non qu'ils soient odieux - la série a l'intelligence de contourner cet écueil. Justement : ils sont charmants, si charmants et si accessibles que l'on a parfois l'impression que tout cela (la politique, la gouvernance) n'est qu'un jeu (de dupe), où des adversaires en réalité copains comme cochons s'échinent à débattre pour le principe avant de boucler sur un petit arrangement entre amis qui ne fera en rien avancer la société. Le combat politique, dans The West Wing ? On s'attable, on prend un café, on discute et l'on raie des paragraphes. Ce n'est évidemment pas un parti pris : la politique américaine est comme ça. Mais pour la première fois depuis le début de la série, et le départ de Sorkin n'y est probablement pas pour rien, on se met, vers la saison cinq, à juger cela sans complaisance et sans cet espèce de regard de ravi-de-la-crèche fasciné par ce monde qui devenait, à la longue, assez irritant.

L'ambiguité du projet à partir de là, c'est que justement on ne sait jamais exactement comment il faut le prendre. Pour un amoureux des lettres comme moi, The West WIng est une série réjouissante, où l'art oratoire retrouve toute sa place, mais où l'on se dit aussi qu'il en prend beaucoup trop. A chaque problème grave, c'est à peu près la même histoire : Bartlet réfléchit pendant les trois quarts de l'épisode et finit par faire un long discours sur lui-même, les valeurs de l'Amérique et comment elles se retrouvent incarnées en lui... et emballez c'est pesé ! The West Wing, d'une certaine manière, nous fait régulièrement la démonstration que l'action politique est très souvent une impasse, quand un grand discours plein d'esprit peut nous transformer. Il y a chez Jed Bartlet autant de Socrate que de Protagoras, la série dans son ensemble s'avérant souvent une ode au badinage. Dans tous les sens que ce terme puisse recouvrir, le badinage étant effectivement ce qui caractérise le mieux les relations amoureuses de personnages (notamment Josh et CJ) qui parlent et draguent beaucoup mais passent finalement très peu à l'acte. De là à voir dans ce traitement extrêmement soft de la sexualité une allégorie de la série dans son ensemble, il n'y a qu'un pas que je franchirai allègrement.

C'est alors que les mots d'Arbobo me revinrent en mémoire (façon de parler car, à dire vrai, je ne les avais pas oubliés) :

"Elle tient plus de la parabole sur le bien et l'exercice du bien par l'intelligence, la supériorité de l'esprit sur la matière, dont la politique américaine ne serait qu'une toile de fond choisie parmi d'autres. C'est ce qui la rend si belle cette série (ça donne envie de croire à la politique, et même d'en faire), mais comme souvent les contes et paraboles. "Dans une république très lointaine, il y a très longtemps, il y avait un président si sage, si intelligent, que chaque parole de lui transformait son interlocuteur et le nimbait d'une auréole de vertu."

Et s'il avait eu raison ? Quelle lumière cette invention d'un sous-texte (ni plus ni moins) pouvait-elle jeter sur la série elle-même ?


J'y ai pas mal réfléchi ces derniers mois. D'un côté, je me dis qu'Arbobo a raison, que c'est évident. De l'autre, je me dis que rien, jamais, ne l'énonce clairement. Mais d'une certaine manière cela m'a éclairé sur ma propre sévérité à l'égard d'une série que, paradoxalement, j'aimais bien. J'ai compris ce qui me mettait mal à l'aise dans The West Wing : elle traite régulièrement de problématiques sociales, philosophiques, sur un ton résolumment humaniste... mais elle n'est pas elle-même une série sociale ou humaniste, qualificatif qui sera bien mieux dévolu à The Wire ou Friday Night Lights. Ces deux-là, à leur manière, en sont autant le complément que l'antithèse. On pourrait dire pour faire simple que The West Wing montre les puissants et les deux autres, ceux qui les portent au pouvoir. Il va sans dire que, bien qu'étant en tout point plus proche, en tant qu'individu, d'un Josh Lyman, je suis bien plus fasciné par les personnages des deux autres séries. Mon côté humaniste à moi, sans doute. Quand David Simon ou Peter Berg y vont franquo, mettent les mains dans le cambouis, Aaron Sorkin puis John Wells dévoilent pour leur part les puissants exactement tel que Jimmy McNulty ou le Coach Taylor peuvent se les figurer (et les détester) : loin et coupés de ce monde qu'ils prétendent changer, mais qui dans les faits, pour les personnages de The Wire comme pour ceux de FNL, ne change jamais. Les spectateurs attentifs auront d'ailleurs noté que durant sept saisons de The West Wing, le péquin lambda, les "vrais gens" (pour citer l'immense Patrick Sébastien) n'existent pour ainsi dire pas. On ne les voit quasiment jamais (ou alors sous l'apparence d'une foule informe et assez anxiogène), leur humanité se réduisant à des sondages et des statistiques proprement triés en catégories socio-professionnelles extrêmement diverses. On entend souvent "on perd les voix des enseignants", mais on n'aura pas vu des masses d'enseignants en sept ans. En ce sens, l'idée de parabole - et je dirais même personnellement de fable - est incontestablement exacte. The West Wing est plus proche de la philosophie dans la proverbiale tour d'ivoire que de la confrontation à une quelconque réalité.

Il y a cet épisode assez surréaliste (et pour tout dire assez chiant, formellement parlant) du début de la saison quatre où, suite à un concours de circonstances que l'on qualifiera poliment d'un peu tiré par les cheveux Josh et Tobby se retrouvent perdus au milieu de nulle part, obligés pour leur plus grand déplaisir de cotoyer des Américains moyens en attendant de pouvoir rallier leur sanctuaire de Washington. Ce n'est que rétrospectivement que l'on mesure le véritable impact de cette intrigue qui présente en apparence toutes les caractéristiques de ce remplissage cher aux séries mainstream amércaines. Au terme de leur errance, les deux compères rencontrent un brave type confronté au financement des études supérieures de sa fille - soudain leurs visages s'illuminent : ils ont trouvé l'argument clé et le programme génial qui leur fera, effectivement, gagner les élections. Mais à quel prix ? D'une part, cette séquence principalement composée de scènes comiques montre de manière assez cruelle la déconnexion totale de ces deux génies de la politique, du droit et de l'économie. Et d'autre part, on se souviendra que leur fameuse idée de génie n'aboutira finalement pas, sacrifiée sur l'autel de la politique politicienne et des luttes d'intérêt. Il ne faut guère qu'une saison de plus à Josh et Tobby pour se retrouver tout aussi déconnectés de la réalité qu'ils l'étaient à ce moment là. On peut y voir l'aveu d'un abandon. Mais l'on peut se dire également que le plus important est passé : cette rencontre, dans un bar et alors qu'ils sont totalement déprimés, a tout de la fable philosophique de première bourre. On imagine Sarkozy nous présentant son nouveau plan d'éducation en nous disant "Un jour, j'ai rencontré un mec dans un bar, il m'a dit..." ; ce serait évidemment totalement ridicule. On n'aime les fables que parce que l'on sait qu'elles ne sont que des fables, leurs raccourcis des licences poétiques et leur verbiage, des symboles. L'un des plus grands paradoxe de The West Wing, c'est de suivre le Président Bartlet pendant deux mandats entiers sans jamais qu'il y ait de réel suivi de son programme électoral. Ce qui est parfaitement organisé durant la campagne devient, une fois l'administration installée, une montagne sous laquelle ploient les souris. Ce que Lyman résume finalement très bien vers la toute fin de la série lorsque, s'adressant au Président-Elu, il lui assène que "Malgré les dérives partisanes nous savons bien que dans le fond, nous sommes tous centristes.".

Dans le contexte d'une fable, il est évident qu'il est bien plus commode pour les auteurs de ne dégoter quasiment que des Républicains modérés ou, au minimum, sympathiques, ouverts, et aussi brillants que les Démocrates faisant offices de héros. Choisir l'excellent Arnold Vinick comme candidat à la présidentielle dans les deux dernières saisons est, en ce sens, tout à la fois une idée brillante et une forme de petite lâcheté de la part des scénaristes. Durant l'élection de la saison quatre, l'adversaire de Bartlet était tellement faiblard que le spectateur fut en grande partie privé du duel tant attendu. Si les deux dernières saisons de la série, exceptionnelles, corrigent cette erreur de jeunesse du feuilleton, elles esquivent un duel frontal en Démocrates et Républicains, en cela que Vinick n'est pas plus croyant qu'anti-avortement, n'est pas spécialement favorables aux lobbies des armes et ferait passer John McCaine (lui-même considéré comme "modéré") pour un dangereux agitateur extrêmiste. Et en même temps, ce choix obéit à une double logique : d'une part, l'envie évidente de ne pas s'aliéner les spectateurs Républicains (en admettant qu'ils aient réellement regardé la série durant les six années précédentes, ce dont on peut légitimement douter, The West Wing s'adressant tout de même clairement à un public démocrate, cultivé et aisé) ; d'autre part, ne pas renier les fondamentaux de la série - ce qu'Arbobo nommait l'exercice du bien par l'intelligence. Ainsi voit-on dès le début les deux candidats se mettre d'accord pour une "campagne propre" et Vinick, auquel les deux dernières saisons accordent plusieurs épisodes entiers, de se révéler être un sage s'entendant d'ailleurs mieux avec le futur-ex-Président (démocrate) qu'avec les gens de son propre parti. Était-ce l'adversaire idéal pour le jeune et latino Matt Santos ? Difficile à dire. Mais avec son arrivée au centre du jeu, la fable se métamorphose en conte épique avec des batailles, des triomphes, des rebondissements... tout ce qu'il faut, sauf des méchants. Ce que l'on ne peut décemment pas déplorer.

Et l'apothéose de ce principe, c'est l'épisode "The Debate" (7x07), très probablement le meilleur de toute la série.



Le temps d'une quarantaine de minutes on a la stupéfiante impression que Wells et ses ouailles se lâchent totalement et font ce que Sorkin et eux ont toujours rêvé de faire : du débat politique idéaliste, sinon idéalisé. Adieu réalisme, bonjour outrance, licence poétique et fin justifiant les non-moyens. Le principe est simple : au moment du grand débat présidentiel, les deux candidats - sur la suggestion de Vinick - décident de casser les règles figées de l'exercice et de parler, comme ils veulent, de ce qu'ils veulent, sans limite de temps. Le grand raout politique se métamorphose en immense one-man show bicéphale, les comédiens (excellents) se déplacent et se saisissent du micro comme des acteurs de stand-up, arranguent la foule, débordent le présentateur... et débattent à batons rompus non vraiment de leur programmes, mais bel et bien d'idées, de notions, de philosophies se percutant, se retrouvant parfois pour mieux se séparer. On est scotché à son fauteuil, et on l'est encore plus en découvrant dans la notice du DVD que l'épisode a été tourné et diffusé en direct ! S'il fallait vraiment dire ce qu'est The West Wing (une fable, donc), c'est sur cet épisode qu'il faudrait s'arrêter tant, une fois n'est pas coutume, les ambitions y sont parfaitement claires et assumées.

Dès lors, inutile de chercher pourquoi on a pu répéter inlassablement que Sorkin avait été visionnaire ou que la série avait anticipé l'élection d'Obama. Ce n'est que partiellement vrai, même s'il est de notoriété publique que la fiction et la réalité se sont nourries l'une de l'autre. Mais la vérité, c'est surtout que The West Wing est une fable que l'explosion d'Obama a rendu, l'espace d'un instant politique finalement très court, possible. Qui n'a jamais eu envie de croire que le conte pouvait devenir réalité ? Telles étaient les plus secrètes espérances d'Aaron Sorkin et, de ce point de vue, difficile de nier que le but fut largement atteint.


The West Wing (saisons 2 - 7), créée par Aaron Sorkin (NBC, 2000-06)

25 commentaires:

  1. Merci Thomas, pour cette analyse. Comme tu le soulignes toi-même, le malentendu, c'est de prendre TWW pour ce qu'elle n'est pas : une série sociale et "réaliste". Il est vrai qu'elle est nourrie de mots et de beaux discours, et ces débats d'idées sont passionnants, d'un autre côté on voit bien que malgré leurs grands principes et leur volonté, les membres de l'exécutif ne parviennent pas vraiment à faire avancer les choses de façon concrète. Je n'ai hélas pas le temps d'approfondir, mais il y a tant à dire sur cette série...

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  2. Très bel article, merci. Je crois que je vais regarder la fin de la série du coup (j'avais abandonné pendant l'enlèvement de sa fille...).

    Tu décris particulièrement bien la "bulle" dans laquelle ils semblent vivre.

    Elle s'étend malheureusement bien au-delà de la Maison Blanche, à tout Washington DC... soit à toutes les administrations US, dont les employés vivent dans des quartiers riches et blancs (Nord-Ouest du Capitole), tandis que d'autres quartiers de la ville (Sud-Est) sont occupés par les populations noires et pauvres (Washington est une des villes US où il y a le plus de noirs, et le plus de meurtres - pour la petite histoire, dans The Wire, ils s'écrasent tous devant les caïds de DC!). Les deux parties de la ville sont totalement séparées, on ne partage même pas les mêmes lignes de métro...

    Si TWW n'est pas une série "sociale et réaliste" - c'est-à-dire qu'elle n'aborde pas les vrais problèmes sociaux de l'Amérique, la peinture du monde politique de Washington et de ses modes de fonctionnements est donc quant à elle bien réaliste.

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  3. je vais rougir ^^

    je n'ai toujours pas vu "les années Blair", mais je m'interroge sur l'existence (et l'intérêt pour le spectateur, au final?) de fictions télé qui retranscrive la politique de manière plus réaliste.

    Spin city?

    (je déconne ^^)

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  4. Très inspirant comme article :-).

    Et justement, en ce moment, mes réflexions sont pas mal centrées sur la politique... The West Wing permettrait-elle de rêver enfin? C'est l'impression que me donne ton article en tout cas... Ça donnerait presqu'envie de croire de nouveau à la politique...

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  5. Bravo pour cet article. C'est marrant, car j'adore la série, je la connais par cœur, mais tu parviens quand même à apporter un éclairage intéressant, pour moi.

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  6. Je ne peux que redire ce qu'on déjà dit Mélanie et Bloom...

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  7. Oui mais alors du coup si tu aimes TWW maintenant je ne peux plus être d'accord!! Ah si, je suis quand même d'accord quand tu dis que ça s'adresse clairement à un public "démocrate, cultivé et aisé", j'ajouterai pour ma part blanc et intellectuel. Jamais compris son succès, il est vrai plus fort en terme de critique que d'audiences...

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  8. Mélanie >>> alors oui pour le malentendu, mais après - on en avait parlé l'an passé il me semble - il faut quand même noter que la série entretient plus ou moins volontairement ce malentendu ; elle fait tout pour se présenter comme réaliste plutôt que comme une "politique fiction" (ce qu'elle est, par définition).

    Melou >>> tu connais infiniment mieux le sujet que moi, mais effectivement j'avais le sentiment que cet aspect de la série était tout à fait juste. TWW est réaliste par bien des aspects, mais c'est vrai qu'elle a plus une dimension philosophique que vraiment sociale... en fait c'est une série intellectuelle bien plus que sensuelle, si j'ose dire.

    Arbobo >>> je crois que tu devrais poser directement la question à Aaron Sorkin. Mais je suis d'accord, je ne vois pas trop l'intérêt, à part (comme le dit Serious) pour un public assez ciblé, "éclairé", que ce genre de sujet est susceptible de passionner. D'autant que ce genre de série est par essence très compliqué (je n'ai pas insisté là-dessus, mais TWW est vraiment une série complexe pour le spectateur français moyen - qui n'a donc qu'une vague connaissance du système politique américain).

    Élodie >>> TWW permettrait-elle de rêver ? Hum. Bonne question ! Disons que si on accepte cette idée de "fable", qu'on accepte de jouer le jeu, alors oui, c'est sans doute possible. Maintenant justement, j'ai mis très longtemps à accrocher à la série à cause de ça, mais c'est aussi parce qu'on me l'a présentée à la base comme une série très réaliste, presque documentaire, et pas du tout comme une parabole.

    Serious >>> "plus fort en terme de critique que d'audience" ? De mémoire, au faîte de sa gloire, la série faisait dans les 15/16 millions de téléspectateurs. On a vu plus "segmentant", quand même...

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  9. Ha ça c'est clair, c'est une série de bavards et de rêveurs. Mais personnellement, je l'ai toujours considérée comme telle. On est très loin d'une série réaliste, ou sociale. On est dans le cas d'une série-métaphores, ou les actes, les paroles, les personnages et les situations permettent de résumer de façon schématique des questions parfois très complexes, les rendant accessibles au tout-venant. c'est ce qui a fait son succès aux USa, je pense. Alors évidemment, en France, ça fait tout de suite série d'intellectuels, vu qu'il faut connaitre les bases du système politique américain.
    Mais du point de vue d'un américain qui a eu une bonne éducation de base, c'est une série tout a fait abordable, je pense. Et une série pédagogique, en plus. L'épisode tourné après les attentats du 11-septembre en est la meilleure preuve: les persos nous expliquent gentiment et en détachant bien les mots la différence entre terroristes islamistes et musulmans de base, la série est là pour éduquer, décrypter un peu un monde compliqué.

    Mais c'est aussi une série superbement écrite, avec une saison 7 à couper le film, fait pas oublier de le dire.

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  10. ah l'épisode 11 septembre, écrit hyper vite pour coller à l'urgence en plus.

    nous ce qui colle le plus à l'actu c'est Plus belle la vie

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  11. Ah mais parlons-en de cet épisode ! Que de bons sens paternaliste à deux balles. Peut-être que les Américains, à ce moment-là, avaient besoin d'entendre ça. Mais presque dix ans après quand on voit l'épisode, franchement, c'est un des plus ratés de toute la série (comme quasiment tous les épisodes spéciaux à l'exception de celui qui rend hommage à John Spencer, bouleversant). J'imagine le drame d'un évènement comme le 11/09 (en même temps l'épisode est passé le 03/10, donc il n'a pas tant que ça été fait à la va-vite, c'est à peu près la durée normale d'écriture et de tournage d'un épisode), mais quelle mauvaise manière (à mon sens) de le gérer. La série raccorde après avec la menace du terrorisme, mais elle met un temps fou à s'en remettre. La fiction est complètement ébranlée par l'actualité, et ce devait être encore plus flagrant quand on le regardait en live. Je ne crois sincèrement pas que "coller à l'actualité" soit la plus grande qualité de TWW, d'autant qu'à l'époque beaucoup de séries (911, E.R.) ont fait la même chose. Par définition les séries mainstream US collent à l'actu ; même Desperate Housewives, en 2008, a modifié son scénario pour coller à la crise économique... donc pour moi, ce n'est pas un talent de TWW. Son talent serait plutôt de réussir à créer un ton et une atmosphère n'appartenant qu'à elle, d'avoir un style immédiatement reconnaissable... l'actualité - c'est un peu ce que l'on disait sur Houellebecq l'autre jour - ça disparaît au bout d'un moment...

    Pour ce qui est de la complexité de la série... certes, il va sans dire que pour un Américain, ce doit être beaucoup plus compréhensible. D'un autre côté il me semble que le principal argument de Sorkin était justement que les Américains connaissaient très mal leurs institution (comme tous les habitants de démocraties, somme toute).

    C'est vrai que pour coller à l'actu, nous, on a Plus belle la vie ^^ Mais d'un autre côté une série comme TWW me semble totalement impossible chez nous, elle est trop intimement liée à une tradition de critique et de liberté d'expression totale qui n'existe pas chez nous, où les chaînes sont toutes plus ou moins sous tutelle du pouvoir. TWW c'est aussi, chronologiquement, la première série qui fait montre de la suprématie des studios sur les diffuseurs (suprématie qui n'a fait que s'accentuer durant les années suivante). Chez nous, nous n'avons pas ça : ce sont les chaînes qui financent le plus gros de la production et qui ont au final le dernier mot. Alors on peut toujours attendre de voir une série un dixième aussi irrévérencieuse que TWW en prime-time sur M6...

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  12. Je maintiens mon "intellos" et ce n'est pas insulte. S'il y a un truc de l'article où je suis bien d'accord, c'est que même si les US sont des pays très "divers" le plus gros de la population ressemblent plus à des persos de Wire ou de FNL. Ca ne fait pas série d'intellectuels juste vu de France (je ne suis meme pas français!), l'Américain moyen n'est pas plus éduqué que le français moyen. C'est une serie qui reste très ciblée sur une catégorie précise de la population (comme toutes les series des US), il ne faut pas croire que tous les américains avec une éducation "correcte" voient de l'interêt dans la politique et les sujets qu'elle traite. Je ne sais s'il y a eu des études sur le public de la série à l'époque, mais je parie qu'on y trouverait surtout des trentenaires blancs démocrates citadins avec un niveau d'étude élevé (bon ok : c'est le plus gros du public des series aux US) Au contraire, aux US le rapport du citoyen et de la politique est très dépassionné par rapport a la France (en partie a cause du système électoral, ca a aussi un peu changé avec Obama). Ce qui est surprenant dans TWW c'est justement que sur le papier les sujets dont elle traite ne parlent pas tant que ça au public des US. La série a réussi à se maintenir sept ans quand même, ce n'est pas un succès évident et naturel vu son contenu.

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  13. Dans le genre série politique, on a eu "L'Etat de grâce", aussi. Je sais pas si d'auters que moi s'en souviennent. Très alléchant sur le papier (une jeune femme présidente de la république Française), totalement naze dans les faits, avec perso caricaturaux, dialogues plats et situations chiantes.
    Et surtout, l'erreur magistral: c'était une série politique, mais sans politique. Sérié passée complètement à côté de sa cible, quoi.

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  14. Bon ben je viens de terminer la saison 6 de House (et son épisode final bien décevant), je me demandais quoi regarder maintenant, eh ben cet excellent article tombe à point nommé !

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  15. DNDM >>> je m'en souviens sans m'en souvenir, à vrai dire. Je me rappelle une pantalonnade sans grand intérêt mais tu vois, je ne me rappelais même plus si la nana était présidente ou députée...

    Idle >>> toujours content de rendre service ;-)

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  16. Bon, je commence à lire, mais je ne peux m'empêcher de mettre déjà en avant cette phrase qui tue :

    "Rien que de très ordinaire au pays des Bisounours de la Maison Blanche, où les questions sociales les plus graves ne sont que des intrigues temporaires débouchant régulièrement sur des interludes quasi boulevardiers, et où les cas de conscience de chaque épisode sont effacés de la mémoire collective dès l'épisode suivant."

    Salopard ! ^^

    Bon, je continue ma lecture après manger.

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  17. Bon, je n'ai pas encore lu les commentaires de cet article brillants, aux quelques fulgurances assassines et à la perception bancale.

    Pourquoi bancale ? parce que Thom se met dans la peau du téléspectateur lambda (enfin disons alpha, vu la qualité d'analyse et la capacité à remettre en contexte littéraire, philosophique et bien entendu des séries tv) et il veut expliquer les raisons des scénaristes.
    Oubliant une seule chose (sauf à un seul moment de l'article) : les scénaristes, surtout le créateur, montrent un système qui tourne tout seul et qui n'a pas besoin de ceux qui portent au pouvoir. Pour qui a un peu pratiqué les jeux de pouvoir de la politique, même locale, même dans des organisations non publiques (partis, syndicats, directions d'entreprises ou d'associations), il y a une totale déconnexion entre ce monde qui décide et ceux qui les ont légitimé dans leurs postes.

    Certes, ces scénaristes n'ont quasiment jamais démontré ceci, parce qu'ils en sont d'ailleurs aveuglés pour grande partie. C'est un tort au premier degré. Un épisode de ci de là concède que le peuple a des aspirations différentes, mais ce qui compte, c'est que la plupart des éléments fondant les décisions politiques sont arc-boutés sur des jeux de rôle vis-à-vis des uns et des autres (entre eux, avec leurs ennemis intérieurs et extérieurs) et sur des outils délirants que sont les sondages et les élections (sortes de sondages géants) où il faut mettre le paquet en termes de messages forts, de pub et de rouerie pour gagner des points.

    Les démocrates de WW sont une belle petite bande de crapules. Je les aime beaucoup pour leurs côtés attachants (le baratin à outrance, j'adore) et je les déteste pour leur arrogance et leur cynisme de ceux qui croient avoir raison.

    Moi qui travaille presque tous les jours avec des élus de gauche, la seule chose qui me manque par rapport à WW, c'est justement de la sympathie pour des gens fins et cultivés que je retrouve dans WW.

    Mais au fond, cette série est de mes préférées parce qu'elle idéalise une politique qui n'est que du vent. Et j'adore le cynisme (d'où mon amour pour Tony Soprano, ordure si sympatique).

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  18. Argh ! une partie du commentaire n'est pas passée.

    Donc je disais en gros : le problème, c'est que ce n'est pas parce que les scénaristes aiment les intrigues et les petits coups bas qu'ils n'auraient quand même pas pu faire l'effort de remettre ça beaucoup plus régulièrement en perspective, de démontrer que ces mecs sont quand même fortement coupés d'une réalité qu'ils estiment être les mieux à même à apporter les solutions. (Thom cite très opportunément l'épisode de Toby et Josh au fond du MidWest).
    Ce que les Sopranos, édités au même moment ont apporté de plus, c'est le regard de la psy et d'autres personnages, comme régulièrement la terreur de la population face à la mafia qui crée une toile de fond très subtile mais comme un rappel régulier que ces mecs sont des ordures.

    Dernière chose, au passage, et qui n'est pas dite dans ce billet très plaisant (mais je n'ai pas encore lu les comms) : WW est une chronique décalée de la gouvernance Clinton.

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  19. Dernière chose : Thom montre bien que ces gens tournent tout seul, et le côté bancal (disons l'élément qui manque pour aller jusqu'au bout) c'est que justement, les scénaristes eux-mêmes n'ont aucun sens de la réalité et se complaisent là-dedans sans recul critique (même post Sorkin).

    (je précise parce que bancal est un mot un peu fort et qui ne rend pas grâce à la démonstration golbienne qui reste très juste à 95%)

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  20. Je suis plus d'accord avec ton dernier commentaire qu'avec le premier. Enfin cela dit, j'estime quand même que si, ils ont (un peu) plus recul critique après le départ de Sorkin (qui agissait, il faut le préciser pour ceux qui ne le savent - je sais que ce n'est pas ton cas - comme un véritable despote au sein de l'équipe d'auteurs). Tous les personnages réellement ambitieux, pas toujours sympathiques, plus ambigus, apparaissent à partir du départ de Sorkin (sauf Will, qui ceci dit bascule complètement dans la saison 5, alors qu'il est plutôt gentil et marrant dans la 4).

    Après je ne sais pas si l'on peut dire que j'ai essayé de deviner ce que pensaient les scénaristes. J'avais surtout tenté de conceptualiser mon propre rapport, assez complexe, à cette série (que j'avais quand même pas mal allumée pendant les premières saisons), d'ailleurs en fait c'est un repêchage d'article que j'avais renoncé à publier sur Le Monde des Séries justement parce que je le trouve un peu trop "perso".

    Sinon je suis d'accord dans les grandes lignes, notamment sur la différence cruciale avec les Soprano et leur "introduction de la psychanalyse dans la série TV" (qui vaut cela dit en comparaison de n'importe quelle série commencée pendant ou avant les Soprano). David Chase a littéralement libéré l'inconscient des personnages télévisés, c'est ce qui rend les Soprano si essentielle dans l'histoire du genre et en fait, d'une manière ou d'une autre, la "mère" de toutes les séries des années 2000...

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  21. Oui, le premier com est un peu bancal, justement, merci de lire le tout comme un tout.

    Il n'y a pas que la psychanalyse qui permet de mettre en perspective l'horreur des Soprano : on voit de temps à autres des "civils" terrifiés (ou admiratifs bien que peureux, cf les potes des gamins) souligner ce que la psy expose en terme d'outrecuidance de leurs jérémiades et autres petits soucis alors qu'ils font du mal au monde (ou pas assez de bien pour WW).
    Pour WW, on aurait pu suivre un personnage secondaire cynique et caustique par exemple, genre une secrétaire ou un garçon d'étage, je ne sais quoi. Mais là non, rien pour souligner régulièrement que cette bande de petits génies brillants et attachants sont dans leur monde.

    Je n'ai pas assez dit non plus que je trouve leurs mécaniques de prises de décisions hyper jouissives (parce qu'elles ne se réduisent pas toujours à une réflexion de Bartlett magistralement déclamée du haut de la montagne), car même si elles sont souvent en vase clos, la rapidité et la rivalité entre eux crée à chaque fois une sorte de petit combat succulent à regarder (les dialogues qui rappellent des bonnes Phily comedies ou la gouleillante et sirupeuse Clair de lune).

    WW est géniale parce que ça cause tout plein et qu'ils sont attachant, pas pour sa morale ni sa profondeur (d'ailleurs, une série n'a pas besoin d'être humaniste pour être délectable).

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  22. yep,
    west wing a une magie de la délibération,
    il arrive qu'on aie connu la jouissance d'une discussion réellement intelectuelle qui parte d'une question pour aboutir à une réponse, avec un raisonnement constructif en temps réel.

    c'est ce trip là, un brin socratique si vous me passez l'expression, qui est mis en scène dans west wing.
    parce qu'il y a l'intelligence, certes, mais aussi une mise en scène du raisonnement, comme une miniature de l'agora, on n'est pas au parlement mais il y a une dimension délibérative, la version noble de la discussion plus ou moins avinée que nous avons, nous petites gens, avec nos potes à table.

    west wing sublime le café du commerce, dans le même mouvement ça s'éloigne de nous parce que ça plane à 3000, et ça se rapproche de nous parce que ça discute à bâtons rompus des conneries de la vies, graves ou futiles, les vicissitudes quoi.

    les séries télé sont bavardes par contrainte économique.
    west wing l'est par nature. Parce qu'elle prétend nous montrer la politique au travers de la délibération, un moment à la fois très intérieur (la réflexion) et très collectif (le débat, la discussion).

    Alors oui c'est idéalisé, mais si on vous disait "je filme les dialogues socratiques et vous allez kiffer comme des dingues", vous allez au pieu direct avec Auto-Plus pour vous consoler. Là, ils ne le disent pas mais d'une certaine manière ils le font, c'est encore mieux ^^

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  23. Putain y cause bien aussi ce mec. Avec Arbobo et Thom, des fois, j'ai l'impression de regarder West Wing !

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  24. "il arrive qu'on aie connu la jouissance d'une discussion réellement intelectuelle qui parte d'une question pour aboutir à une réponse, avec un raisonnement constructif en temps réel.
    "

    Et après on va dire que TWW n'est pas une série pour intellos :D

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  25. Christophe >>> non non, il n'y a pas que la psychanalyse bien entendu. Mais c'est LE truc que va amener les Soprano et je trouve (je te rappelle que ce n'est pas ma comparaison à la base ^^) et effectivement, face à TWW, qui en plus sera l'autre grand succès de 1999, les différences sont criantes. Comme je l'avais écrit il y a quelques mois, à côté, TWW a l'air d'une série du siècle dernier. A année de diff égale, elle est encore une série des années 90 quand les Soprano commence à dessiner l'avenir. Mais la comparaison a aussi ses limites, d'autant que si TWW a duré si longtemps en se maintenant à un bon niveau d'audience (sauf à la toute fin) c'est aussi justement parce qu'elle a su évoluer avec l'époque et le genre, comme plein d'autres séries de "l'entre deux décennies" (Practice, Buff...).

    Arbobo >>> alors c'est marrant parce qu'en fait je n'ai jamais connu la jouissance... celle dont tu parles, je veux dire ^^ Par contre il a pu m'arriver de ressentir une demi-érection pendant une séquence où les dialogues s'enchaînaient à la vitesse de la lumière, je pense notamment à toutes les joutes entre CJ et Danny, puis CJ et Charlie, puis CJ et Toby, puis... ah ! que j'aime CJ. Mais bref : mon côté dialoguiste acharné a été beaucoup plus excité que mon côté philosophe, ce qui n'est pas surprenant, j'ai toujours été bien meilleur en litté qu'en philo, ce qui ne surprendra personne :-)

    Serious >>> oui, là c'est sûr qu'on ne peut rien te dire.

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