mercredi 4 septembre 2013

Le Cas Mourinho - Hero and Villain

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Mardi dernier, dix-huit heures, La Chapelle. Je suis en train de boire une bière en silence, à la terrasse de mon troquet préféré, en lisant Le Cas Mourinho, arrivé au courrier la veille. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis très content. Tellement que j'ai abandonné sans hésiter les romans de la rentrée littéraire pour me concentrer sur le plus beau personnage de fiction de notre époque. José Mourinho. En deux-cent-vingt-quatre pages. Il y en a qui aiment les défis.

Comme je suis à peu près incapable de me concentrer plus de dix minutes sur une seule et même chose, je relève régulièrement les yeux et c'est là que je remarque, amusé, que mon livre attire l’œil de mes voisins de table. Pas juste ceux d'à côté, non : tous les mecs autour de moi, jeunes et vieux, blacks et reubeus, jetteront tous à un moment où un autre un regard à ce que je suis en train de lire (effet rarement provoqué par les romans de la rentrée littéraire, soit dit en passant). L'un d'eux ira même, durant un bref échange de paroles, jusqu'à se fendre d'un pour le moins entendu "Aaaaah... Mourinho...", qui me fera hocher la tête d'un air tout aussi entendu. Trouvant l'anecdote plutôt savoureuse, d'autant que je viens presque tous les jours à ce bar où je passe plutôt pour le Type Tout Seul Qui Lit Des Livres Comme C'est Bizarre, je la raconte le soir venue à la charmante et aimable femme qui se trouvait près de moi tout à fait par hasard. Laquelle se fout totalement du foot et n'a pas la moindre idée de qui est José Mourinho. Je lui explique brièvement. Ah oui, d'accord, okay. Je vois bien qu'elle pense que j'en rajoute - parce que j'en rajoute toujours, quand je raconte des anecdotes. Et pourtant le lendemain, ça ne manque pas. Dans l'endroit le plus improbable du monde (un bâtiment administratif n'ayant à ma connaissance aucun rapport avec le football), un type m'interpelle subitement alors que j'attends sagement dans un fauteuil :

— Excusez-moi, Monsieur...
— Oui ?
— Je voulais juste vous demander... il est bien, le livre ?
— Euh... oui oui, il est bien.
— D'accord. Je vous demandais juste parce que c'est un peu, enfin... c'est le type que j'aime le plus dans le foot, aujourd'hui...
— Eh bien... moi aussi...
— Merci, désolé de vous avoir dérangé, hein. Bonne journée.

Cette scène, je ne l'avais jamais vécue auparavant. Ni en lisant un roman du plus génial et populaire des écrivains, ni en lisant le dernier livre d'un homme politique ou d'une star du showbiz à la mode ; plus qu'un long discours, elle dit tout de ce que représente aujourd'hui José Mourinho, pour n'importe quel fan (ou simplement amateur) de foot (ou simplement de sport). Une icône, une popstar, un type plus grand que sa discipline, plus grand que sa vie, plus grand que tout le reste - à commencer par ses concurrents. Qui peut croire une seconde qu'un bouquin sur son éternel rival Guardiola aurait provoqué le même effet ? Personne. Aucun entraîneur/éducateur/coach sportif ne peut rivaliser, en terme d'aura et d'engouement populaire, avec José Mourinho. La plus grande icône du football moderne, c'est peut-être bien lui, plus que n'importe quel joueur. Peut-être justement parce qu'il possède ce que les grands joueurs d'aujourd'hui n'ont plus : un charisme, une verve et même une gueule qui concordent, avec son palmarès délirant pour un type d'à peine cinquante ans n'entraînant dans l'élite que depuis une grosse dizaine d'années, à en faire un personnage fascinant même pour ses innombrables détracteurs.

Le livre de Thibaud Leplat n'a pas la prétention de percer le mystère de cet individu à la fois brillant et insupportable, à l'arrogance sans limite et aux punchlines cultes (ma préférée : "Dieu doit penser que je suis un type génial. Il m'a aidé à obtenir tant de choses dans la vie qu'il doit avoir une excellente opinion de moi."). Il se propose juste de gratter un peu le vernis, et le fait bien. Comme il faut, en allant chercher l'info à la source et en contournant avec un certain sens de l'à-propos la plupart des écueils de l'exercice. Il prend les choses simplement, chronologiquement, livre quelques théories intéressantes mais parvient surtout à dépasser les apparences. Depuis qu'il est devenu une superstar et encore un peu plus depuis son affrontement quasi-homérique avec le Barça de Guardiola, on a (presque !) oublié à quel point Mourinho était, avant toute autre chose, un entraîneur révolutionnaire doublé d'un meneur d'hommes hors-paire. En ce sens, la partie la plus passionnante est évidemment le début de l'ouvrage, qui s'attarde sur les années d'apprentissages du Special One (parti rappelons-le d'à peu près rien ni nulle part), au cours notamment d'un échange délicieux avec son tout premier mentor, Manuel Sergio, un... philosophe, qui lui transmettra cette formidable maxime : "Celui qui ne connaît que le football ne comprend rien au football."

Comme souvent dans ce genre d'ouvrage racontant (bien qu'il ne le cherche probablement pas vraiment) une success story, la période de gloire est un peu plus expédiée, car moins palpitante et connue de tous. Il y a paradoxalement plus de pages consacrées au relatif échec du Mou à Benfica (une série d'anecdotes passionnantes et largement méconnues quant à ses méthodes de coaching et, oui, de management) qu'à sa première victoire en Ligue des Champions, et l'on ne peut pas dire que ce soit un mal tant on sent par moment que la tentation hagiographique se rapproche. Au final, Leplat s'en sort plus que bien ; sans jamais ambitionner d'écrire l'ouvrage définitif sur un personnage dont il reconnaît d'emblée la complexité et la distance qui les séparent, il révèle quelques failles habilement dissimulée, humanise le bourreau de travail mangeur de journalistes et sait rendre sa fascination communicative même dans les passages un peu plus fastidieux. En somme, il signe un livre de fan qui aurait su conserver un regard critique - ce sont souvent ceux que l'on a le plus envie de recommander. Si l'on s'est un tant soit peu intéressé à Mourinho un jour, il est évident que ce petit bouquin réussissant la performance d'être aussi captivant qu'avare de grandes révélations chocs, est à lire absolument. Moins comme une bio que comme un enchevêtrement de pistes qu'éclairera, on l'imagine, l'autobiographie en trois volumes que ce mégalo de José finira bien par publier un jour.


👍👍 Le Cas Mourinho 
Thibaud Leplat | Hugo Sport, 2013

8 commentaires:

  1. "j'en rajoute toujours, quand je raconte des anecdotes"

    Ah, enfin! Tu avoues!!

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  2. Le Mou sur le Golb, c'est presque ma LDC personnelle :-)

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    1. Il en faut peu pour être heureux, lalalalala

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  3. Bon, bein, quand est-ce qu'on se retrouve à La Chapelle pour boire une mousse ?

    Mais pas pour parler du Special One...

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    1. Mais avec grand plaisir. Je suis toujours partant pour une bonne poilade...

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