vendredi 26 avril 2013

Lou Reed - Words + Vision

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"De toute façon je n'ai plus de fans. Ils sont tous partis après Metal Machine Music, alors quelle importance ? Ce que je fais aujourd'hui, c'est avant tout pour le plaisir."

Tiens, c'est original ce coffret. On ne l'avait pas vu venir. Un pack réunissant les cinq derniers albums de Lou Reed avant son décès tragique en 2001 ? Voilà un hommage qui ne manque pas de piquant, d'autant qu'on ne peut pas dire que les publications posthumes se soient avérées enthousiasmantes (c'est malheureusement toujours un peu comme ça avec les ayant droits, ils balancent n'importe quoi pour se faire du fric, même des enregistrements amateurs de répètes alcoolisées avec Metallica en vue d'une tournée caritative des maisons de retraites, jamais réalisée pour cause de mort de tous les protagonistes).

Non vraiment, c'est une bonne idée que d'exhumer ainsi l'épilogue de l’œuvre reedienne. Bon, soit, on connaît déjà tout ça par cœur, voire encore plus que par cœur. Mais tout le monde n'a pas si bon goût et il doit bien y avoir quelque part des jeunes gens ne sachant pas que dans les années quatre-vingt-dix, l'ancien leader du Velvet a été le plus grand, le plus brillant et le plus fascinant des dinosaures du rock, laissant Bowie jouer les opportunistes (avec le talent et le succès que l'on sait) et Iggy achever de devenir le gros beauf dont ledit Lou se payait (déjà) la tronche (déjà) décharnée en 67. A se demander ce qui a bien pu passer par la tête des gars de chez Rhino, la série des Original Albums, principalement conçue pour écouler les invendus de feu les glorieuses nineties, brillant rarement par la cohérence de son contenu. Or s'il est bien une période qui méritait d'être ainsi refourguée / compilée / anthologisée, c'est bien ce que Reed a publié entre 1989 et 2000, soit donc cinq disques remarquables de cohérence esthétique et de talent pur et simple.

Tout le monde connaît évidemment New York, officiellement parce qu'il est sans doute le dernier opus de son auteur à avoir été élevé au rang d'Indiscutable Classique - officieusement parce qu'il est l'un des plus grands best sellers de bacs à soldes des vingt dernières années et fut tellement souvent en promo que, pour une génération entière de gamins désormais trentenaires-ou-un-peu-plus, il fut l'un des premiers Lou Reed à rejoindre l'étagère (non mais, sans déconner : ils en ont pressé combien à l'époque ?). Cela n'enlève heureusement rien à sa qualité, d'autant plus impressionnante lorsqu'on replace l'album dans le contexte d'une époque (ces foutues années quatre-vingts, qui firent tellement de mal aux légendes des sixties) et d'une discographie (Lou Reed a sombré moins longtemps que ses collègues durant cette période... mais il est tombé tellement bas qu'en 1989, New York a quelque chose de miraculeux). A vrai dire, New York est très probablement le meilleur disque enregistré à cette époque par un artiste de cette génération1, ce qui n'était pas très difficile et ne dit dans le fond pas grand-chose d'une collection de chansons qui pourrait faire office de résumé de l'art Lou Reedesque, principalement articulée autour du travail sur le son de gratte et d'un art du storytelling à faire se pâmer les plus grandes légendes de la country. Ce qui est ironique, c'est que New York n'est sans doute pas, objectivement, le meilleur album de son auteur. Il est un peu répétitif, s'étiole un brin dans la seconde moitié et n'a pas que des qualités. Pourtant il est certainement le choix le plus évident s'il fallait conseiller un disque pour découvrir Lou Reed tant cet espèce de post-blues urbain et moite (on pourrait presque déceler l'odeur de la pluie sur le bitume) a quelque chose de quintessenciel. Et encore dire cela n'est-il pas dire grand-chose d'un album qui marquera à ce point son temps qu'on en entend encore aujourd'hui des bribes toutes les trois semaines, notamment chez toute la scène indie-folk/alt-country qui, si elle se réclame officiellement du Velvet, sait bien tout ce qu'elle doit à ce disque-là et à ses 'Romeo Had Juliette', 'Dirty Blvd.' et autres 'X-mas in February'.


Si la seule présence de New York dans un coffret suffit à en justifier l'achat (pour un peu bien sûr qu'on ne le possède pas déjà, ce qui semble peu envisageable à moins que vous ne soyiez vraiment tout jeune), rassurez-vous : Magic & Loss est encore meilleur. Peut-être le plus grand album de Reed, bizarrement souvent snobé par des hagiographies qui, de toute façon, trouveront toujours un cheveu à couper en quatre passé New York. Il a pourtant un sacré coffre, ce Magic & Loss endeuillé, hanté par l'ésotérisme et les fantômes de tous ceux qui sont déjà partis tandis que le vieux Lou s'apprête à fêter ses cinquante ans. Médiation suffocante et parfois interminable sur la mort, Dieu, la douleur et donc l'humain, Magic & Loss réussit à éviter le pathos inhérent à ce genre d'exercice (car c'en est un) tout en rompant avec le cynisme quasi inhérent à l’œuvre d'un songwriter qu'on a plus souvent connu ironisant sur les sujets les plus macabres que mettant ses tripes sur la tables. A quelques cordes près, on n'est pas si loin de New York, mais l'humeur est décidément toute autre et les textes témoignent d'une angoisse et d'un dénuement pour le moins inhabituels chez Reed, qui le temps d'une des chansons les plus sombres de sa carrière se laisse à aller à exprimer de... la peur. Tout simplement. "I need more than faith […] I want to believe in miracles - not just belief in numbers : I need some magic to take me away", s'étrangle-t-il sur 'Magician', sommet d'un album quasi parfait de bout en bout (là encore une rareté chez lui). 'Power & Glory', 'Sword of Damoclès', 'Cremation'... on se demande comment chacun de ces titres n'est pas devenu un sur-classique au même titre que les standards du Velvet tant ils impressionnent par leur beauté austère et désolée.

On pourrait croire qu'après un tel sommet, plus rien ne puisse vraiment être pareil. C'est d'ailleurs la thèse officielle. Le critique de base expliquera toujours, systématiquement, que Lou Reed se réveille avec New York, connaît un dernier pic avec Magic & Loss (déjà un peu mineur selon lui) et que le reste est d'un intérêt de plus en plus relatif au fil des albums. Il va sans dire que c'est faux. Set the Twilight Reeling, peut-être l'ouvrage le plus mésestimé de son auteur, soutien largement la comparaison avec ses prédécesseurs, tout comme Ecstasy, publié à l'orée des années 2000. Deux albums assez proches présentant un artiste libéré de certaines de ses obsessions, parfois ouvertement blagueur ('Egg Cream'), versant dans l'introspection dérisoire (la quasi totalité d'Ecstasy) et qui communient même dans leur réception critique (tous deux ont été encensés à leur sortie pour mieux être dévalués avec le temps). On sera tenté de donner un léger avantage au second, pour ses ambitions revues à la hausse, pour son morceau éponyme génial, pour ses arrangements princiers évoquant par éclats le Tim Buckley de la période expérimentale (mais sur des chansons). Il serait cependant injuste de négliger Set the Twilight Reeling, peut-être l'album le plus simple et fun de son auteur. Un disque dans lequel - incroyable mais vrai - Lou Reed ne la sa pète jamais et se contente de balancer de très bons morceaux de rock'n'roll lettré, exactement comme on l'attend d'un type de son calibre passé le cap des trente ans de carrière. Facile peut-être, goguenard pas mal, Set the Twilight est un de ces albums qui ne se la racontent pas et envoient la purée, entérinant au passage ce que toute personne pourvue de trois sous de bon sens a compris depuis New York : Lou Reed se vit désormais plus comme un poète que comme un songwriter, et passe plus de temps à chercher la rime qui tue plutôt que l'harmonie qui va mettre tout le monde d'accord. La raison sans doute du relatif ostracisme qui frappe ces deux disques dans les pays non-anglo-saxons, tant ils sont finalement très blues et fort peu pop dans leur écriture, volontiers anathématiques et plus fins dans l'interprétation que dans une prod très dépouillée en comparaison de ce que Reed faisait dans les années soixante-dix. En gros, Set the Twilight Reeling est l'album d'un type qui aime bien dire des choses un peu farfelues sur de la disto, tandis qu'Ecstasy est celui d'un génie fumiste qui n'a plus grand-chose à foutre de ce qu'on pense de lui et prend parfois un malin plaisir à faire l'inverse de ce que ses fans hardcore voudraient le voir produire (et il a raison puisque comme il le dit lui-même : il n'en a plus). L'un et l'autre sont, quoiqu'il en soit, unis par des qualités similaires qui sont devenues au fil du temps ce qui fait que seul Lou Reed sait faire du Lou Reed : ce touché unique à la guitare, et cette voix fabuleuse de gros branleur semblant n'avoir strictement rien à carrer de ce qu'il raconte.


La chronique ne serait évidemment pas complète sans un mot de Songs for Drella, peut-être le disque le plus méconnu sur lequel le Lou ait jamais posé sa voix flemmarde. Une sale ironie quand on sait qu'il marquait l'improbable réconciliation du bougon ultime du rock avec son frère ennemi John Cale, le temps d'un album hommage à Qui Vous Savez Forcément (Warhol, quoi). Publié dix ans plus tard, cet album aurait sans doute été un évènement comparable à... non, à rien – rien ne peut-être comparable aux retrouvailles des deux têtes pensantes du Velvet. Publié en 1990, l'ouvrage a - c'est décidément une constante avec Reed - eu un vrai succès d'estime en son temps pour être désormais un peu laissé de côté, sans doute parce qu'il ne satisfaisait vraiment ni les fans de Reed, ni ceux de Cale ni même ceux du Velvet. Notez qu'en un sens, cela dit tout du soin apporté à sa réalisation et de l'intelligence des deux compères qui, comme quelques autres avant et après eux, auront eu la bonne idée de se retrouver pour faire autre chose que se remémorer le bon vieux temps. Sa présence dans le coffret pourra logiquement surprendre, étant signé par deux artistes d'envergure équivalente ; il faut cependant reconnaître que, comme chaque fois que Lou Reed collabore avec quelqu'un, il y prend nettement l'ascendant sur le comparse (l'exception confirmant la règle étant évidemment Bowie), y compris sur lorsque c'est le sparing partner du moment qui prend le micro (ici 'Style It Takes', plus Lou Reed que la moitié des chansons chantées par Lou Reed). Hormis par éclat (les arrangements d''Open House' ou plus encore ceux de 'Faces & Names'), il arrive même que l'on se demande très sérieusement où est Cale, ce qui n'est dans le fond pas très grave tant l'ensemble est de haute tenue.

Comme le veut la tradition, zéro bonus à se mettre sous la dent : les Original Album Series sont avant tout destinés à un public non-initié et ne sont pas à proprement parler des rééditions (je ne suis même pas convaincu que les albums soient re-pressés pour l'occasion et que les mecs ne se contentent pas pas de mettre un joli coffret autour histoire de dire que). Honnêtement, on s'en fiche un peu. L'idée est de faire du po... de faire redécouvrir des albums (l'idée de la chronique, hein) et pas tellement de les éclairer d'un nouveau jour, ce qui, comme on le disait dans la précédente chronique de la rubrique réédition, n'est sans doute pas un mal en ces temps où les remasters ressemblent de plus en plus souvent à de mauvais remixes. Il va sans dire que les fans ont déjà tout cela depuis des lustres et que ce n'est pas à eux nous parlons en ce moment, mais bien au lecteur égaré. Étonnamment venant d'un artiste du calibre de Lou Reed, on a trouvé peu de chroniques de ces disques-ci sur le Net, comme si Transformer et - dans une moindre mesure - Berlin avaient phagocyté tout le reste de son œuvre, ce qui frôle le contresens tant ces deux chefs-d’œuvre sont peu représentatifs de son art, par définition urbain, aride et épuré – trois adjectifs dont on conviendra qu'ils s'accolent assez mal autant à un 'Lady Day' qu'à un 'Walk on the Wild Side'. Folkeux n'éteignant jamais son ampli, bluesman trop intello pour ne pas se vexer qu'on utilise ce terme, Lou Reed a sans doute signé avec ces quatre-albums-plus-un les ouvrages qui lui ressemblaient le plus, infiniment plus peut-être que ceux pour lesquels il reste aujourd'hui révéré. Une étrangeté : en 1989, il a déjà quarante-sept ans et semble pourtant seulement avoir réellement trouvé sa voix. Avec Ecstasy, il avait atteint un degré de maturité tel qu'en effet, seule la mort pouvait succéder. On peut bien sûr regretter ce tragique accident de Vélib' qui mit fin à l'une des plus brillantes - mais aussi des plus irrégulières - carrières de l'histoire de la musique pop. Mais il valait sans doute mieux en finir ainsi. Qu'aurait-il pu faire après ? Des trucs new age pour ses compagnons de la maison de repos ? Des retrouvailles avec Bowie pour un album totalement inutile que la presse aurait encensé pour le principe ? Des albums avec des métalleux déjà ringards parce qu'il le serait tellement devenu lui-même qu'il aurait été persuadé qu'il s'agissait d'un groupe de jeunes ? Non. Il valait mieux sortir par la grande porte et finir sur quelque chose d'aussi emporté et pop que 'Big Sky'. Un titre un peu con, quand on prend le temps de s'y arrêter, mais qui démontre bien à quel point Lou Reed ne fut jamais si cérébral qu'on le dît, et tellement plus fun que ce que ses fans croyaient. Les mêmes sans doute qui, aujourd'hui encore, cherchent la clé de son vers le plus énigmatique et le plus génial : "Life's like a mayonaise soda".


👑 Original Album Series 
Lou Reed | Rhino Enternainment, 2013 (1989, 90, 92, 96 et 2000 pour les éditions originales)


1. De toute façon quel autre artiste de cette génération peut se targuer d'avoir placé un de ses meilleurs albums dans le top 10 des meilleurs albums des années quatre-vingts ?

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