jeudi 22 novembre 2012

Jason Lytle - One of His Kind

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[Article paru en octobre sur Interlignage] Jason Lytle est en quelque sorte le dernier. Un type à part, qui n’a jamais sonné comme personne, mais qui par une fatalité troublante se retrouve dans le rôle – on l’imagine inconfortable – d’un des ultimes représentants d’une certaine idée du rock indé. Celle que porta puis transcenda toute une génération de songwriters qui, nés dans les années 60, illuminèrent les années 90 et le début des années 2000, pour mieux mourir avant d’atteindre la cinquantaine. Chesnutt et Linkous en tête, bien sûr. Mais aussi tous les autres. Dans le fond, quelques décennies plus tard, la génération 60-70 du rock américain a laissé plus de cadavres que de survivants. Comme si quelqu’un, un Dieu fou sans aucun doute, avait anticipé sans le savoir le fait que parvenu aux années 2010, il n’y aurait de toute façon plus de place pour de nouveaux dinosaures du rock. Qu’il ne servait à rien de laisser en vie tous ces gens suffisamment longtemps pour qu’ils deviennent les Dylan, les Cohen, les Neil Young de leur génération 1.

Du temps de Grandaddy, déjà, on peinait à rapprocher Lytle d’autres songwriters. Son univers semblait n’appartenir qu’à lui, naïf à sa manière, échappant aux chapelles. Certains parlaient bien de lo-fi, qui n’avaient probablement jamais jeté une oreille attentive sur le chef-d’œuvre The Sophtware Slump (ou sur la musique lo-fi) tant l’homme semblait capable d’emphase, d’enluminures, de lyrisme… loin de la complaisance dans le cheap qui définit depuis toujours un genre qui a fini, avec les années, par confondre trop souvent minimalisme et pauvreté. Ça non, la musique de Grandaddy, même lorsqu’elle se faisait épurée, n’était jamais pauvre. En 1997, déjà, Jason Lytle était unique. Le voici désormais seul. Tellement seul que voilà quelques années maintenant que sa musique n’intéresse plus grand monde, qu’il défend la plupart du temps sur la pointe des pieds, avec de jolis albums paraissant dans la plus grande discrétion (celui – excellent – de son projet Admiral Radley n’a récolté qu’une vaste indifférence) et des concerts où il semble toujours plus ou moins s’excuser d’être là. Tellement triste que pour un peu, on aurait presque envie de lui pardonner d’avoir reformé Grandaddy. Après tout, pour se réunir par appât du gain, encore faut-il avoir jamais rapporté des sous. Après tout (bis), dans une époque où tous les groupes de seconde zone reviennent sur le devant de la scène en essayant de faire croire aux gamins qu’ils ont eu un impact décisif sur la musique des générations suivantes, il serait culotté de se plaindre du retour d’un des plus incontournables de son temps.


En attendant un probable nouvel album du quintette de Modesto, Jason Lytle publie son second véritable album solo, probablement moins pour surfer sur le mini-buzz de cette reformation qu’histoire de rappeler, plus ou moins malgré lui, que Jason Lytle, Admiral Radley, Grandaddy et compagnie, c’est bonnet blanc, blanc bonnet et kif kif bourricot. Personne n’en doutait vraiment, mais après avoir (un peu) tenté de se différencier sur le mésestimé Yours Truly, the Commuter (2009), l’artiste a clairement repris la direction des étoiles, de cette pop spatiale, psychédélique, éthérée qui fit de son ancien groupe l’un des plus en vue au début de la dernière décennie. Celui que la presse montait en épingles sans en avoir véritablement besoin. Celui que tout artiste sérieux se devait de citer dans une interview pour être dans le coup. Celui dont ce vieux filou de Bowie dit qu’il était le meilleur qu’il ait entendu depuis des années, sans qu’on puisse spécialement lui donner tort, aussi calculées que soient toujours chez lui ce genre de sorties.

Bien sûr, depuis le temps, la candeur s’est quelque peu envolée (c’est presque un pléonasme, concernant cette musique-là). Il faut attendre la toute fin de l’album pour retrouver, sur l’étincelante "Your Final Setting Sun", cette dynamique pixienne qui venait autrefois arracher l’auditeur à la torpeur mélancolique qui le prenait un titre sur deux, lorsque Lytle s’abandonnait à des phases dépressives, contemplatives ou les deux. Dept. of Disappearance, c’est quelque part déjà indiqué par son intitulé, est un ouvrage profondément cafardeux, dans lequel la voix acidulée du Jason s’emballe rarement, et dont les tempos invitent le plus souvent à la langueur. Une chanson comme "Matterhorn" est une espèce de concentré de tout ce qui fait que Lytle nous a fait plus pleurer que d’autres, parfois plus démonstratifs : tout y est malheureux comme les pierres, mais rien n’y fleure le mélodrame. Quand d’autres y dégueuleraient leur mal être, lui se contente de poser sa voix douce, toute en retenue – et ça marche. On adore presque instantanément certains des titres de ce nouvel opus, sans être toujours tout à fait sûr de savoir pourquoi. De temps à autre, il faut le reconnaître, Lytle est presque chiant tant ses harmonies semblent pures, ses ballades stellaires, ses mélodies cristallines. De temps à autre, on se prendrait presque à rêver qu’il glisse une bonne vieille torchsong au milieu du disque, plutôt que d’encore, toujours, nous entraîner dans les cieux (cf. "Last Problem of the Alps"). Mais il ne le fait jamais et lorsqu’arrive l’heure du bilan, on omet toujours de le lui reprocher. Dans le fond, la musique de Lytle, quelle que soit son incarnation du moment, appartient à une humeur très particulière, triste mais rêveuse, torturée mais délicate, suicidaire mais ravissante. Contrairement à d’autres, elle n’épouse pas à la perfection la moindre circonstance, ne peut pas accompagner l’auditeur au quotidien. Quand les chansons les plus fortes, en règle général, sont celles que chacun peut s’approprier à sa guise, celles de Jason Lytle semblent n’appartenir qu’à lui, ponts jetés vers une planète intérieure à nulle autre semblable. Peu importe que le paysage qui nous y attend demeure à peu près inchangé au fil des ans et des visites : chaque fois, on repart en se sentant honoré d’avoir eu le droit de l’arpenter. Est-ce qu’un morceau comme "Somewhere There’s a Someone" est mieux ou moins bien que les "Crystal Lake" ou "Miner at the Dial-a-view" d’antan ? Difficile à dire, et à vrai dire, il est très possible qu’on s’en foute. Complètement. Est-ce que Dept. of Disappearance est l’album de l’année ? Du mois ? De la semaine ? Rien de tout ça ? Aucune importance : il est l’album de l’instant où on l’écoute, et c’est évident, et c’est bien mieux. Parce que Lytle est ainsi, parce que son univers est ainsi et parce qu’on ne peut être que comme cela face à lui. De toute façon, on sait déjà, presque instinctivement, qu’on écoutera encore cet album cinq ans. Peut-être pas tout le temps, peut-être pas en entier. Mais on le réécoutera, oui. Sans doute plus souvent que d’autres albums parus en 2012 – et des meilleurs, pourtant. Parce qu’il est des voyages que l’on ne peut s’empêcher de refaire encore et encore, et des lieux que l’on a toujours besoin de revoir.


👍👍 Dept. of Disappearance 
Jason Lytle | ANTI-, 2012)


1. Notons d’ailleurs que concernant Lytle, rien n’est joué : plus jeune qu’un Chesnutt ou un Linkous, il n’a que 43 ans et à tout le temps de nous arracher le cœur par le biais d’une de ces morts tragiques dont seuls les grands génies on le secret. Ça ne se voit pas, mais l’auteur de ces lignes touche du bois, à la minute où il vous écrit. C’est qu’à force de se faire enterrer ses idoles de jeunesse, on finirait presque par en devenir parano, n’est-ce pas ?