lundi 19 juillet 2010

Mervyn Peake - A World Full of Emptiness

...
C'est un livre étrange, déroutant, dérangeant. C'est un tourbillon à ma connaissance sans équivalent, apothéose suffocante d'une trilogie déjà passablement vertigineuse. On l'a dit, le cycle de Gormenghast peut rebuter. Pourtant, les deux premiers tomes ne sont qu'une aimable plaisanterie comparés à ce final crépusculaire, dont le titre donne le ton : Titus Alone. Tout simplement. Tout sèchement. Titus est désormais seul, qui voulant échapper à l'immobilisme inhérent au château de Gormenghast se trouve désormais en perpétuel mouvement, pris dans une spirale sur laquelle il n'a aucune prise - perdu dans un monde où il n'est que quantité négligeable.

Il est assez incroyable de se dire que cet ultime roman, publié de manière posthume, fut à sa sortie littéralement étrillé par la critique. C'est à tout point de vue l'aboutissement du travail de Mervyn Peake, et s'il diffère de ses prédécesseurs par certains aspects périphériques (on n'est plus dans le château de Gormenghast mais dans une immensité encore plus... immense, donc effrayante ; Titus est désormais et sans contestation possible LE héros du récit ; l'humour est moins marqué, en tout cas plus noir), il ne s'en inscrit pas moins dans leur continuité. La dimension politique et sociale est encore plus forte, la satire encore plus violente. Titus découvre un autre monde fort similaire au nôtre, îvre de son génie et repus de sa modernité, et constate avec effroi qu'il est tout aussi stupide que le sien, engoncé dans ses préjugés, figé dans sa tradition et fermant les yeux sur la misère qui l'entoure. Pamphlétaire, Titus Alone est roman désabusé, fustigeant l'égoïsme consumériste (Titus lui-même y témoigne d'un égoïsme farouche, même si en l'occurrence il s'agit pour lui d'une question de survie), marchant fièrement et vivement dans les pas de Balzac, de Montesquieu, de Carroll - ces maîtres dans l'art d'habiller leur amertume des plus beaux apparats.

Bien sûr, le récit en lui-même est assez chaotique. Les épisodes se succèdent sans réellement s'imbriquer. La dynamique boitille, du fait dit-on de la maladie de Peake. Il est permis d'en douter. Le génie avait la maladie de Parkinson, on voit mal en quoi ses facultés intellectuelles pourraient être en cause. Il est possible que cette vieille rumeur (pourtant invalidée par la richesse du texte) vienne de ce que la première édition de Titus Alone a été en grande partie saccagée par un éditeur peu scrupuleux (n'ayez crainte, il y a très peu de chances pour que vous tombiez accidentellement dessus en 2010, à plus forte raison si vous lisez en VF). Qu'importe : la narration éclatée de ce roman est bien évidemment un parti-pris. Il s'agit de donner un visage concret à la spirale dans laquelle Titus a mis le pied, et par extension de prendre le contre-pied des deux précédents volets, lents, pachydermiques, quand celui-ci est vif, concis jusque dans un style plus nerveux et moins luxuriant. Une dernière preuve, s'il en était besoin, de l'incroyable capacité de Peake à se métamorphoser au gré des exigences du récit.

A noter que, comme promis il y a... dix mois déjà, cet article ne sera pas le dernier consacré à Gormenghast, puisque nous reviendrons dans la semaine sur l'adaptation télévisées qu'en a réalisé la BBC.


Titus Alone [Titus errant], de Mervyn Peake (1950)



Gormenghast sur Le Golb :

8 commentaires:

  1. Voilà ! De la vraie fantasy, qui ne s'encombre ni de kitsch, ni de colifichets. Vous voyez, quand vous voulez, vous pouvez !

    ;-)

    BBB.

    RépondreSupprimer
  2. Très bon billet. Je te sens dans une forme olympique en ce moment :)

    Je suis bien d'accord avec toi que la trilogie compose une œuvre globale qu'on ne doit pas réduire ou tronçonner. C'est une imbécilité de dire le contraire.

    RépondreSupprimer
  3. Chouette, par hasard, je viens justement de recevoir la trilogie aujourd'hui ! :)

    RépondreSupprimer
  4. Zut, alors, j'ai posté un comm' ce matin qui n'a pas du passer...
    Je n'ai lu ton billet qu'en diagonale, ayant déjà mis la trilogie dans un coin de ma valise pour le mois d'août, mais tes deux premières phrases ont déjà de quoi me faire trépigner d'impatience...

    RépondreSupprimer
  5. Je l'ai fini y a un bail (suivant tes conseils cependant). Un régal ! Je ne sais pas qu'il y avait une série, c'est bien ?

    RépondreSupprimer
  6. BBB. >>> je l'aurais parié...

    Lil' >>> olympique je ne sais pas, mais inspiré, oui, assez.

    Marc & Ing >>> non mais arrêtez avec vos coïncidences, c'est trop ouf ! :-D

    Serious >>> j'ai envie de te répondre... que tu verras mercredi ;-)

    RépondreSupprimer
  7. Héhé! Merci pour le tuyau.. je n'avais plus rien à lire.. je vais me le procurer de ce pas.

    RépondreSupprimer

Si vous n'avez pas de compte blogger, choisir l'option NOM/URL et remplir les champs adéquats (ce n'est pas très clair, il faut le reconnaître).