mardi 8 septembre 2009

Mervyn Peake - Tragicomic Kingdom

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Il a donc suffi d'une promenade dans une librairie de banlieue.

J'y cherchais un livre à offrir à ma tendre épouse, lorsque subitement une petite pile de bouquins m'attira l'oeil, m'obligeant à m'arrêter pour m'assurer que j'avais bien vu. Gormenghast ? La Trilogie ? En poche ? 1

Mine de rien, ça faisait des années que j'attendais cela. Voyez-vous j'offre beaucoup de livres, et Dieu m'est témoin que ces trois-là, tragiquement méconnu dans nos contrées trop souvent réfractaires à la fantasy et au merveilleux, je les ai offerts un paquet de fois. Seulement voilà : faute d'éditions poches vendues à des tarfis abordables, j'avais fini ces dernières années par y renoncer - les rééditions Phébus étaient très belles et enrichies par une excellente traduction... mais malheureusement un chouia trop onéreuses.

La trilogie Gormenghast enfin disponible en poche 2, c'est mine de rien un outrage grave enfin réparé. Il était inconcevable qu'une oeuvre aussi singulière et considérable ne puisse être à la portée du plus grand nombre. Car si Mervyn Peake demeure relativement anonyme en France, ces trois romans se hissent sans problème à la hauteur des plus grands classiques de la littérature anglo-saxonne du siècle passé, témoignant de surcroît d'une modernité épatante.


Ainsi donc dès les années quarante et alors que le genre n'était pas centenaire, d'aucuns se piquaient déjà de pervertir les codes de la fantasy pour mieux les retourner comme des crêpes, proposant une poignée de livres ne ressemblant à aucun(s) autre(s). On ne sera pas vraiment surpris d'apprendre qu'à sa sortie, Titus Groan dérouta complètement des critiques anglais qui en avaient pourtant vu des vertes et des pas mûres. Voici un roman qui semble sorti de nulle part (sinon de l'imaginaire passablement détraqué de son auteur), excroissance baroque et déjantée sur la joue de la littérature des années quarante - tout comme le château de Gormenghast fait lui-même figure d'excroissance sinistre et démesurée au milieu du non-paysage ne l'entourant pas vraiment.

Avec son immensité... que dis-je : son gigantisme, son architecture invraisemblable et son côté labyrinthique (pour ne pas dire... labyrthinque ! 3), le château pourrait à lui seul être considéré comme le personnage central du récit - ne fût-ce la présence d'une galerie (c'est le cas de le dire) de personnages loufoques, effrayants, décadents ou juste illuminés. Déluge de qualificatifs décalés ou absurdes, leurs descriptions constituent les principaux morceaux de bravoure du texte, poursuivant toujours et uniquement le même but : croquer une société (la nôtre ?) figée dans l'accomplissement de gestes routiniers, répétés dans le livre jusqu'à écœurement d'un lecteur déjà considérablement étourdi par la géographie écrasante des lieux (qui donne l'impression que les personnages ne sont que de petites choses friables au milieu d'un château symbolisant la seule entité véritablement solide et durable dans cet univers). Disons-le franchement, histoire de ne pas tromper nos lecteurs sur la marchandise : Titus Groan et long et lent, et si c'est ce qui fait tout son intérêt (sinon son charme), c'est également ce qui peut dans un premier temps dérouter le lecteur non-averti. Ce premier tome (peut-être pas le meilleur, mais probablement le plus fascinant) ayant pour vocation de montrer une société se détraquant progressivement face à l'arrivée du changement (la naissance du héros éponyme, héritier de cette lignée désoeuvrée), il faut d'abord en passer par la phase de répétititivité afin de mieux saisir l'ampleur des bouleversements survenant au fur et à mesure que l'intrigue se déroule. Peu importe d'ailleurs, cette longue exposition (Titus Groan dans son ensemble peut d'ailleurs être considéré comme l'exposition de la trilogie) étant absolument réjouissante tant dans l'écriture (remarquable) que dans l'imaginaire (Steerpike, Sepulchrane ou Fuschia constituant une brochette de personnages enfermés dans leur folie tout à fait... folle).

Bien entendu, cet article ne peut réellement avoir de fin, puisque nous reparlerons incessamment sous peu des tomes suivants (Gormenghast et Titus Alone). Et même tenez, si vous êtes sages et puisque nous avons une rubrique séries prévue à cet effet, des deux séries qui en furent tirées en 1984 et 2000. Mais d'ici-là, vous avez déjà largement de quoi faire en vous plongeant dans Titus Groan.


Titus Groan [Titus d'Enfer], de Mervy Peake (1946)



D'autres avis ? Voir chez ISIL, LILLY-deux-L & LILY-un-seul.

(1) Trois tomes aux Points, pour être exact.
(2) Je dis "enfin"... il est possible qu'elle l'ait été dans les années soixante-dix lorsqu'elle fut traduites pour la première fois...
(3) Private-joke incompréhensible de toi, lecteur égaré, avec toutes mes excuses.

10 commentaires:

  1. Très bel article, sur un livre absolument remarquable. Quoique, contrairement à vous, je trouve au contraire que le premier est, de loin, le plus réussi de la trilogie.

    BBB.

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  2. (3) Pas si confidentiel. Je peux te dire qu'en Belgique, "labyrthinque" a aujourd'hui complètement remplacé l'ancienne orthographe du mot ! ;-)

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  3. Superbe trilogie. Un plaisir de la retrouver sur Le Golb.

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  4. Ca fait bien longtemps que j'atendais ce billet !
    J'avais essayé de lire ce "chef d'oeuvre". Mais je n'ai pas réussi à dépasser les 50 premières pages... Ce que tu en dis confirme ce que j'ai alors pensé du peu que j'ai lu.
    Ca confirme surtout que pour l'instant, ça ne me fait pas du tout envie.
    Mais je ne l'oublie pas et je lirai avec intérêt les billets suivants !

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  5. Je me la commande de ce pas cette trilogie ! J'avais lu le premier tome il y a bien longtemps sans toutefois récupéré la suite !

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  6. Bon. Un raté pour un vendu. Ca s'équilibre ;-)

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  7. Salut. Ce ne serait pas plutôt SteeRpike le perso ? A+

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  8. Bien sûr. C'est une malencontreuse faute de frappe, merci de l'avoir signalée.

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  9. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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