mardi 3 novembre 2009

Gliss - Une histoire de dévotion

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[Article précédemment paru sur Culturofil] Oh tiens. Du shoegaze. Comme c'est étonnant. Comme c'est original. Ça nous change de la folk… Pardon ? Comment ça je suis blasé ?

Bon d'accord. Je suis un peu blasé. Que le critique qui ne l'est pas me jette la première pierre ! Nous changeons de décennie dans à peine trois mois, et pas un seul nouveau courant musical qui ne soit venu nous secouer un peu, jeter le proverbial coup de pied dans la fourmilière et faire table-rase du passé. Bien au contraire : dix ans maintenant que chaque mois draine sa cohorte de jeunes gens talentueux et cultivés, trop cultivés peut-être, rendant hommage au passé avec une application n'ayant d'égale que l'ennui progressif de l'auditeur.

Bien sûr fût un temps, nous avons pu nous exciter au sujet d'une génération qui, mine de rien, ressemblait à la somme de toutes les autres. Les meilleurs groupes revival des dernières années avaient pour eux de mixer les époques, de mélanger les styles antinomiques, de faire valser les étiquettes. Le problème est que les meilleurs sont rarement les plus nombreux, en matière de rock'n'roll comme pour toute chose en ce monde. À la longue on a surtout eu l'impression que chaque amateur de rock de plus de vingt-cinq ans avait pu ces dernières années entendre revivre le son de sa jeunesse, rock psychédélique pour les plus âgés, garage-punk, post-punk, rockabilly un peu, new-wave beaucoup… et maintenant sans doute le grunge, puisqu'Alice In Chains après les Smashing Pumpkins est de retour dans les bacs. Mais avant d'en arriver à un vrai beau revival grunge, il était logique de faire un arrêt à la station shoegaze – puisque c'est chronologiquement le courant qui le précède d'une semelle de Doc Martens.

Autant le dire, jusqu'ici cette nouvelle scène paradoxalement presque exclusivement américaine a été plus souvent alléchante qu'ennuyeuse. Entre The Pains Of Being Pure At Heart (auteur d'un des albums les plus frais et sympas de l'année) et A Place To Bury Strangers (pour la facette la plus sombre et sinueuse du genre), la jeune garde shoegaze nous a pour l'heure plutôt gâtés mais soyons honnêtes : personne n'aurait l'idée saugrenue de croire que cela va durer. L'histoire du rock est faite ainsi : quand un courant (ou le cas échéant un revival) commence à bien marcher pendant six mois, les six suivants sont consacrés à l'émergence de clones et de seconds couteaux qui, s'ils peuvent être sympathiques sur le coup, impriment rarement les mémoires au-delà de la hype initiale.

Évidemment très shoegaze et forcément très américain, Gliss est donc un groupe 100 % 2009 dont le second album, qui sort ces temps-ci, s'inscrit parfaitement dans le processus évoqué ci-dessus. Attention : en aucun cas Gliss n'est un mauvais groupe. En revanche nul besoin d'être grand clerc pour supputer que sans le succès mérité de quelques autres depuis un an, leur musique ne serait probablement jamais arrivée jusqu'à nous. Rien de plus normal : le trio originaire de Los Angeles, s'il fait preuve de qualités de composition évidentes, reste encore assez loin de pouvoir prétendre à la première division.

Ce n'est pourtant pas faute d'essayer, mais de toute évidence les jeunes gens tètent encore un peu trop le sein de papa Kevin Shields pour réellement s'imposer. C'est flagrant sur le premier titre, un "Morning Light" dont on pourrait presque convaincre un non-initié qu'il est une reprise de My Bloody Valentine sans que ça le choque outre-mesure. Paradoxe amusant : c'est pourtant ce morceau, sous influence comme peu, qui marque le plus, avec sa rythmique entraînante et sa voix féminine éthérée (ne me dites pas que cela vous rappelle quelque chose, je ne vois pas de quoi vous parlez). On a si durement critiqué MBV lors de son récent passage à la Route du rock qu'il est plus que temps de faire amende honorable : nombre de groupes contemporains leur doivent tout ou presque, et peu parviendront un jour à effleurer le génie de Isn't Anything (1988) et Loveless (1991).

Gliss n'a évidemment pas la folie de s'y frotter, c'est tout à la fois une humilité qui l'honore et l'erreur tragique des groupes revival contemporains (shoegaze ou autre). En 1977, Johnny Rotten défiait Johnny Thunders (soit donc, peu ou prou, l'inventeur du punk) par chansons interposées. Il y a avait là une morgue et un panache remarquables. Il y avait surtout dans cette attitude une envie salvatrice de tuer le père, de renverser l'ordre (pré)établi que l'on n'a plus retrouvé dans un courant musical depuis l'époque de la guéguerre Blur/Oasis. Non seulement les groupes d'aujourd'hui sont pour beaucoup gentils et polis, délivrant un discours formaté basé sur le respect et la volonté inconsciente d'endormir l'interviewer… mais encore semblent-il préférer à l'idée de tuer le père celle de le respecter avec amour et admiration, voire de lui rendre des hommages appuyés plutôt que d'essayer de s'en affranchir. Certes aussi de nos jours, les pères ne sont plus morts, ils se sont tous reformés et ont créé chez leur progéniture d'inavouables rêves de reconnaissance et de premières parties. Signe des temps sans doute.

Il n'empêche : ce trop grand respect des aînés et des règles tacites régissant le genre sont ce qui entrave la démarche de Gliss, le condamne à publier un album efficace plutôt qu'un chef-d'œuvre laissant l'auditeur K.O. debout. Le titre, Devotion Implosion, annonce en somme la couleur. C'est d'autant plus frustrant que les chansons sont globalement très bonnes et qu'on sent à plusieurs moments ("Sleep", "Anybody Inside") qu'il ne faudrait pas grand-chose pour que le groupe joue les premiers rôles. Il est vrai qu'il est bien aidé en cela par une production remarquable exécutée par un maître du genre (Gareth Jones, producteur entre de nombreux autres du Black Celebration de Depeche Mode et du The Good Son de Nick Cave). Mais il n'y a pas que le son. Gliss fait preuve d'un réel talent d'écriture, notamment lorsqu'il va piocher ses influences sur des terres moins prévisibles que l'axe MBV/Ride (celles des Smashing Pumpkins, The Jesus & Mary Chain voire du Primal Scream période Screamadelica). À l'écoute de l'entêtante "29 Acts of Love", on se dit qu'il s'en est vraiment fallu d'un cheveu pour que ces jeunes gens publient un très bon album. Pour un peu qu'ils acceptent de laisser leur application le céder à la folie, qu'ils laisse la dévotion exploser plutôt qu'imploser… ils pourraient même tout à fait nous revenir un de ces quatre avec un disque d'excellente facture.

En attendant et en l'état, Devotion Implosion se savoure avec un certain plaisir, son manque de personnalité forte n'étant pas assorti d'un manque de talent (pas du tout…). Pour un disque estampillé revival, c'est déjà pas mal.


Découvrez la playlist Devotion Implosion avec Gliss

Devotion Implosion, de Gliss (2009)


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13 commentaires:

  1. A la première écoute on dirait que c'est tout à fait pour moi, ça !

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  2. Des groupes shoegaze il y en a toujours eu depuis les débuts du mouvement. Là, ils sont juste un tout petit peu à la mode depuis quelques années mais ça ne durera pas. Ce qui n'empêchera pas des groupes de continuer dans le genre...
    Tiens, I Concur vient juste de sortir son premier album sur l'excellent label club ac_30...

    Très bon billet, cela dit !

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  3. Oui, un très bon état des lieus de la musique actuelle. La forme me donne envie de découvrir le fond, en l'occurence cet album de Gliss qui pourrait me plaire

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  4. Je n'ai pas grand-chose à faire de Gliss, mais c'est un très bon billet, vraiment.

    BBB.

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  5. "son manque de personnalité forte n'étant pas assorti d'un manque de talent" --> Pas mieux...

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  6. Oh non. On va pas recommencer à être d'accord...

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  7. merci, Thom, de m'avoir fait découvrir l' existance du terme "shoegaze".
    Ceci dit, l'extrait ne me branche pas des masses.

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  8. Et dire que j'ai enlevé la petite définition du shoegaze en pensant que j'allais parler dans le vent...

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  9. Si je peux me permettre, "Morning Light" doit bien plus à William REID (Jesus) & surtout à Sune R. WAGNER (Raveonettes) qu'à Kevin Shields... L'intro, c'est un pur plagiat des JAMC. Ensuite, après 40 sec, dès que Victoria se met à chanter, on croirait entendre les Raveonettes ! Idem pour les sons de guitare = ceux employés par Sune Wagner sur l'avant-dernier album "Lust, Lust, Lust". Presque normal quand on sait que Gliss a fait la 1re partie des Raveonettes aux Etats-Unis en 2007/08...

    A part ce titre "Morning Light", je ne suis pas du tout convaincu par le reste de l'album (encore moins par le 1er) Je préfère de loin les New-Yorkais de A Place To Bury Strangers (avec quelques réserves malgré tout). @ +

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  10. J'avoue que je n'y avais pas pensé (mais en même temps je connais assez mal les Raveonettes). En revanche je suis bien d'accord quant à la supériorité d'APTBS, le concert qu'ils ont donné cet été à la RDR était pour le moins... électrisant !

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  11. Moi par contre je suis un "fan absolu" des Raveonettes, dignes successeurs des JAMC. Je ne reproche pas aux membres de Gliss de s'être inspirés du son des Danois (Victoria vient d'ailleurs aussi de Copenhague) et j'aime beaucoup ce "Morning Light" (mais pas le reste, hélas). Juste au passage un extrait de "Lust, Lust, Lust" (2007) des Raveonettes avec le clip de "Dead Sound" (morceau lui-même "très inspiré" d'un titre de Suicide...) :

    http://www.youtube.com/watch?v=SH8nJks6Vqs

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  12. Hum. C'est vachement bien. Je crois que je vais m'en faire une cure... merci J-P !

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