mercredi 28 octobre 2009

Les Soprano - Le Crépuscule n'attend pas

[ALERTE SPOILER : si vous n'avez pas vu les cinq premières saisons des Soprano, sachez que le taux de spoil de cet article est de 100 % ; si vous n'avez pas vu la dernière, vous pouvez y aller ce n'est pas le sujet, évitez juste de lire la note de bas-de-page numéro 2.]

Je me suis aperçu récemment que lorsque je pensais aux Soprano je pensais toujours, systématiquement, à la saison cinq. Plus précisément à la séquence centrale du final ("All Due Respect"), brève scène de moins d'une minute durant laquelle un Tony (Soprano) en exécute un autre (Blundetto) de sang froid après avoir tout tenté pour le protéger. Dix secondes plus tôt Tony B. est heureux et insouciant, persuadé de s'en être finalement tiré à bon compte. Une demi-seconde plus tard... il est mort.


Si chaque fois je pense à la même scène du même épisode ce n'est évidemment pas un hasard. Cette séquence est peut-être la plus représentative sinon de la série, du moins de Tony Soprano lui-même. Un mélange de loyauté et corruption, de violence et de tendresse... d'amour et de devoir. Car Tony n'abat pas son cousin préféré par vengeance ou sous le coup de la colère, comme il en a abattu tant d'autres durant les saisons précédentes. Il l'abat par pitié - afin de lui éviter de subir le courroux de Phil Leotardo (dont le personnage incarné par Steve "plus extraordinaire que jamais" Buscemi a assassiné le frère), prétendant au trône de parrain new-yorkais (1). Et il n'abat pas n'importe qui. Symboliquement, il abat son alter ego, qui porte le même prénom que lui, a grandi avec lui et est pourvu d'un caractère très proche du sien. L'épisode inaugural de la saison, premier à mettre en scène Tony B., s'intitule d'ailleurs "Two Tonys" et n'a de cesse d'insister sur les similitudes entre les deux personnages.

Du point de vue strictement narratif, ce nouveau protagoniste incarné par un acteur qui avait déjà réalisé plusieurs épisodes de la série n'a rien de très... nouveau, justement. Hormis la dernière, toutes les saisons des Soprano reposent peu ou prou sur le même canevas, avec un élément perturbateur plus ou mois extérieur au noyau dur de la famille déclenchant une réaction en chaîne et finissant systématiquement par être exécuté. De ce point de vue, Tony B. ne diffère en rien de Brendan (saison un), Richie (saison deux), Jackie Jr (saison trois) ou bien sûr de l'inénarrable Ralphy (saison quatre). Cependant de par ses similitudes avec Tony d'une part, et sa place dans la storyline d'autre part... il constitue un rouage essentiel, celui qui implique si intimement le Boss qu'il ne pouvait symboliquement qu'entraîner sa chute. Comme son prénom l'indique, il est un écho permanent. Libéré de prison après avoir purgé une peine à la place de son cousin, Blundetto se retrouve dans une situation à laquelle Tony n'a jamais eu la chance (?) de se confronter : il a désormais le choix. Il peut réintégrer une famille qui lui tend les bras ou bien essayer de vivre honnêtement (réintégrer la société en général, donc). Un effet miroir d'autant plus criant que l'un des arcs principaux de la saison concerne l'avenir d'un autre Tony : Anthony Jr., fils rebelle du patron, qui rêve secrètement pour lui d'un tout autre avenir que le sien. "Moi, je n'ai pas eu le choix" confiera Tony à sa psy à de nombreuses reprises. Ceci s'accordant d'ailleurs généralement d'un "Lui et moi on n'a rien à voir" ou d'un "Il n'est pas assez fort pour vivre cette vie". Mais sont-ils si différents, et Tony Sr. est-il si fort que ça ? Certainement pas. Durant toute la saison il ne fera que sombrer et être de plus en plus contesté par ses subordonnés, ce n'est qu'à la dernière minute qu'il acceptera de se rendre à l'évidence - il va falloir liquider son encombrant cousin. Jamais on ne l'aura autant vu tergiverser pour tuer quelqu'un... qu'il finira par tuer lui-même en le regardant droit dans les yeux, honneur qu'il ne fit même pas à son meilleur ami Pussy (voir la fin de la deuxième saison). Mieux : il est très probable que la faiblesse d'Anthony Jr. soit ce qui lui sauve la vie et l'empêche de sombrer complètement dans la délinquance. D'une certaine manière, il est évident que Tony est jaloux de son fils, qu'il jalouse ses jérémiades - à lui qui a le temps et les moyens d'avoir des sentiments et des scrupules.

En attendant que le plus jeune des trois Tony fasse son choix, Tony B. va bien sûr de son côté faire celui de revenir dans le jeu. Comment se réinsérer correctement lorsqu'on a été habitué au luxe de la vie de gangster ? D'un mauvais choix à l'autre, il scelle son destin avec un sens du tragique qui force l'admiration. Même lui n'a pas l'air convaincu que ses décisions ne sont pas suicidaires, ce qui en fait un genre de résumé de la série à lui tout seul. Les Soprano n'a jamais raconté que cela : l'histoire de gens qui cèdent à la pression sociale, sont persuadés de ne pas avoir le choix et foncent complaisamment dans le mur (le meilleur exemple est peut-être le gentil Bobby, que vraiment rien sinon son entourage ne prédisposait à devenir un truand). C'est ce qui coûte la vie à la quasi totalité des protagonistes, à commencer bien sûr par les "balances", Pussy et Adriana, qui vit elle aussi ses dernières heures dans la saison cinq (non sans avoir tenté au préalable un pathétique rapprochement avec Tony).

Tout comme celle de Tony B., sa mort n'a rien de véritablement surprenant. On est même étonné qu'elle ai survécu aussi longtemps alors qu'elle renseigne le FBI depuis la fin de la saison trois (soit plus de deux ans dans la storyline), elle aussi prise dans un engrenage qu'elle est persuadée de ne pas pouvoir maîtriser. Deux saisons durant, la pauvre Adriana n'arrachera que des soupirs de pitié au spectateur tant l'évolution de ce personnage est triste et injuste. Elle reste cependant l'un des éléments central de la série - puisque s'inscrivant dans le contexte plus large des relations entre Tony et son neveu Christopher, sous-fifre loyal et trop naïf pour l'univers de la mafia. En voilà un qui plus qu'A.J. mérite d'être qualifié de trop faible (2). Ce n'est de fait pas un hasard si sa première et unique démonstration de force le montrera se révoltant contre son mentor et menaçant de le tuer (ce qu'il ne fera évidemment pas). Dans la cinquième saison leurs relations se dégradent jusqu'au point de non-retour, bien aidées en cela par... Tony B. évidemment, qui fait ressurgir de vieux souvenirs d'enfance - et Christopher de se remémorer à plusieurs reprises la manière dont ses deux cousins le maltraitaient lorsqu'il était petit (5x10, "Cold Cuts"). Au point de prendre conscience subitement qu'il a toujours été et ne sera jamais qu'un faire-valoir, un second rôle - lui qui n'a jamais rêvé que de gloire et de respect (en fait il a toujours rêvé d'être un de ses cousins, pour être exact). De fait son ultime acte de bravoure dans la série (il passe au second plan dans la dernière saison) sera... un acte de sous-fifre à la limite du minable, puisqu'il balancera la femme qu'il aime et provoquera sa froide exécution (5x12, "Long Term Parking") afin de prouver une loyauté dont on ne le saura jamais gré.

En ajoutant à tout cela les relations de couples tonitruantes entre Tony et Carmella, séparés quasiment du début à la fin, on obtient sans peine la plus sombre et la plus désespérée de toutes les saisons de la série. Jamais on aura si peu ri dans une session des Soprano (l'absence de personnages ridicules comme Ralphy et le rôle très secondaire d'Oncle Junior jouent beaucoup), et jamais l'univers autrefois truculent de Tony et sa bande n'aura semblé aussi étouffant. Dans cette saison plus qu'aucune, le héros semble cerné de tous côtés - au mieux en sursis. Comme cette dernière phrase est le thème même de la série... une telle saison ne pouvait qu'être la meilleure de toutes, et accessoirement ma saison de série préférée de tous les temps.

Et vous ? vous avez une saison de série préférée entre toutes ?

Pour finir, un petit résumé de la saison en images (c'est évidemment bourré de spoilers... enfin pas plus que cet article) :


Les Soprano (saison 5), créée par David Chase (HBO, 2004)

(1) Rappelons que Soprano n'est pas - comme on le lit souvent à tort - le parrain de New York... il n'est d'ailleurs pas le parrain du tout, mais le chef d'une des cinq familles mafieuses régnant sur le New Jersey (état souvent considéré comme un pays de ploucs par ses voisins urbains), qui reste par bien des côtés tributaires des ordres de New York. (2) ATTENTION SPOILER DE LA SAISON 6 Christopher est même tellement faible qu'il ne parviendra même pas à vivre jusqu'à la grande bataille finale dans l'avant dernier épisode de la série, et mourra juste avant de manière encore plus pathétique qu'il vécut. FIN DU SPOILER

24 commentaires:

  1. J'en ai marre de le dire, mais c'est (encore) un très bon article.
    Pour répondre à ta question, je crois que ma saison favorite, c'est la dernière de Battlestar Galactica (la quatre). Évidemment elle est récente, je ne l'ai donc pas encore revue. Mais elle m'a vraiment beaucoup marqué.
    Et bien sûr, la saison 5 des Sopranos est, elle aussi, dans mon Panthéon. Tellement grandiose et, oui, crépusculaire.

    Bonne journée.

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  2. La dernière de Six Feet, bien sûr !

    (non, je n'ai pas vu les Soprano, mais je joue quand même ;)

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  3. Ce qui est superbe dans cette saison c'est qu'à force le spectateur est rodé. Or plus on sait comment ça va se finir plus c'est passionnant. Très fort.

    Sinon ma saison préférée bah je pourrais dire comme toi. Cela dit je pense qu'en fait c'est la première de "24". Pas ma série préférée du tout, mais cette première saison est quand même le truc le plus addictif que j'ai jamais vu (et revu!!) à la télé.

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  4. Problème de conscience. Première saison de Big Love ou première de Deadwood ? Les deux m'ont fait un effet incroyable et les deux à leur manière m'a donné l'impression de voir quelque chose que je n'avais jamais vu à la télévision (d'ailleurs à quand un billet sur l'une ou l'autre ?!)

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  5. Les trois premières saisons sont mes préférées... la 4è avait marqué un arrêt, pour moi... et on a "remonté la pente" avec la 5ème. Enfin, la qualité de la 6ème saison était très variable.

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  6. Pour moi il n'y a rien au-dessus de la première saison de Twin Peaks :-)

    Mais cela dit, j'aimerais revoir la dernière saison de Battlestar. Bloom a raison, elle est vraiment monumentale (à quand un billet sur Battlerstar, comme dirait l'autre !).

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  7. Bloom >>> je n'ai toujours pas vu la fin de Battlestar !

    Laiezza >>> c'est quand même plus un sondage qu'un jeu...

    Serious >>> la première saison de 24 n'est pas loin dans mon Panthéon...

    Les réclamatrices >>> pour Deadwood ça devrait se faire un de ces quatre. Pour Battlestar, sans doute quand j'aurais vu la fin. Par contre Big Love... j'ai juste vu les quatre premiers épisodes il y a pas mal d'années, ça ne m'a pas branché plus que ça.

    SysTool >>> moi c'est la 2 qui m'a laissé le moins de souvenirs. Je trouve que la 3, la 4 et la 5 sont largement au-dessus... mais par contre je suis d'accord, la dernière saison est inégale, on pouvait espérer mieux de la part d'une si grande série (enfin quoique les trois ou quatre derniers épisodes soient excellents, soit).

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  8. Il y a plein de bonnes choses dans la dernière (les relations Tony/Bobby, l'évolution de Chris, et bien sûr les rêves du début), mais c'est vrai que c'est inégal et sans doute trop long.

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  9. Et la vidéo est une chouette rétrospective à part ça (à quand la fonction "éditer" ?)

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  10. Une fonction "éditer" ? Non mais ça va pas ? C'est la mort du flood !!

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  11. Les Soprano ! La série CLASSE par excellence. Des qualités d'écriture, de jeu, de mise en scène, hors du commun (même moi, qui n'ai pas vu beaucoup de séries, je peux m'en rendre compte).
    Il est certain que Tony B apporte une réelle valeur ajoutée, à la saison 5. Moins le personnage, d'ailleurs, que Steve Buscemi, qui offre une prestation incroyable, de finesse, d'intensité. Il porte toute la tension dramatique, pour ne pas dire le ressort tragique, sur ses épaules. Je trouve que son absence est l'un des gros points faibles, dans la saison 6. Ils auraient pu nous le garder encore un peu (surtout qu'ils pratiquent pas mal de remplissage, dans cette ultime saison).
    Bel article, en tout cas.

    BBB.

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  12. (il n'est pas totalement absent puisqu'il apparaît dans le rêve de Tony)

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  13. Oui très bel article et sa lecture combinée aux deux extraits video me donnent grave envie de voir la saison 5 alors que j'ai arrêté y a très longtemps de voir les Soprano... pb, peut on voir la saison 5 sans avoir la 4 et peut-être même la 3 ???

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  14. Buscemi a réalisé des épisodes d'Oz aussi, non ?

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  15. Gaëlle >>> ça me paraît difficile, quand même... et puis surtout, pas sûr que ç'aurait un grand intérêt maintenant que j'ai tranquillement tout raconté dans l'article que tu viens de lire ^^

    C-U-L-P >>> je crois même qu'il en était l'un des producteurs exécutifs.

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  16. C'est ce qu'il me semblait.

    Ce qui me permet d'ajouter que ma saison préférée de tous les temps est, bien entendu, la première d'Oz. Quel électrochoc, quand j'y repense...

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  17. Que lis je? mon acteur fétiche joue dans une série?

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  18. Buscemi ? c'est ton acteur fétiche ?

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  19. Oui. Je ne suis pas un grand connaisseur en ciné, mais je ne l'ai vu que dans d'excellents films, et il était toujours très bon... Son nom à l'affiche d'un film me donne toujours envie d'y regarder de plus près... Une série malheureusement, je crains de ne pas avoir le temps...

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  20. Bon... en même temps lire ton article m'a donné envie de voir la saison 5 malgré les spoilers, c'est dire si tu es persuasif !
    En plus j'adore Steve Buscemi. Il ne joue que dans la 5 ?

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  21. Personne pour la saison 4 de The Wire ? ^_^

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  22. [sinon très bon article mais bon, tout le monde l'a déjà dit, on va pas y passer la semaine :-)]

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  23. Gaëlle >>> il commence et il finit là, du moins en tant qu'acteur puisqu'il réalise encore quelques épisodes après. Et donc, puisque tu insistes : non, je ne suis pas sûr que ce soit recommandé de regarder la 5 en ayant sauté les deux d'avant...

    J-C >>> au moins ma douce moitié...

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