lundi 14 septembre 2009

Percival Everett - Corrosion of Conformity

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Percival Everett, dont j'ai déjà dit tout le bien que je pensais à l'occasion de mes deux (oui, deux !) chroniques de son chef-d'oeuvre Erasure, c'est un peu le meilleur ennemi de l'Amérique ou, pour reprendre le terme de Marilyn Manson, le monstre qu'elle a fabriqué. Le lire donne systématiquement cette impression bizarre qu'il adorerait aimer son pays sans jamais parvenir à s'empêcher de ne voir que ses défauts, ses défaillances et à sa désolante médiocrité. Aussi tandis qu'un Russel Banks chante les louanges de cette belle Amérique qu'on aurait sali Everett, pour sa part, n'a de cesse de plonger les mains dans le cambouis et de farfouiller inlassablement - convaincu qu'il finira par y trouver le péché originel.

American Desert c'est un peu ça, délivré sous l'apparence joviale d'une fable burlesque : la quête du péché originel avec en bout de course l'espoir (totalement fou sans doute) de son éradication. L'Amérique s'est fondée en grande (voire immense) partie sur la religion, le patriotisme et le libéralisme ? Everett méprise la première, exècre le second et vomit le troisième (à moins que ce ne soit l'inverse, sinon le contraire). Exactement comme Philip Roth, ou du moins le jeune Roth, celui des années soixante/soixante-dix qui, de Portnoy en The Breast en passant par Our Gang n'avait de cesse de traîner dans la boue de ses sarcasmes une Amérique puritaine estomaquée.

The Breast, justement, développait sa satire en prenant pour prétexte la transformation inexplicable (et d'ailleurs inexpliquée) d'un homme en énorme sein de femme d'environ un mètre de haut. C'est la même gamme de personnages tordus et/ou illuminés qui défilent auprès du héros d'American Desert suite à sa résurrection. Décapité par le pare-brise de sa voiture alors même qu'il s'apprêtait à se suicider, Theodore Street se retrouve ainsi revivant et cul nul (l'embaumeur lui a piqué son pantalon) en plein milieu de ses obsèques - provoquant l'hystérie générale et deux crises cardiaques dans l'assemblée.

S'ensuit la traditionnelle déferlante médiatique, figure imposée rapidement expédiée par Everett (et tant mieux : c'est la moins intéressante du roman) pour mieux entrer dans l'ultime partie de son récit : le brave Ted se retrouve kidnappé par une secte d'intégristes chrétiens voyant en lui une incarnation du mal. Et pourquoi pas du bien, voire de Dieu en personne ? me demanderez-vous à raison. C'est bien évidemment la question essentielle : comment, en fonction de son vécu ou de son surmoi culturel, on interprète de telle manière tel phénomène, et de telle autre tel autre évènement. L'idée d'Everett n'étant pas de donner une quelconque réponse psychanalytique - juste d'humilier deux-cent-cinquante pages durant cette Amérique auto-centrée de l'image reine et des prédicateurs surpuissants, qui jettent des anathèmes et citent Dieu à tout bout de champ alors qu'ils seraient bien incapables d'identifier le Messie s'il le voyaient. On dit souvent que si Jésus apparaissait de nos jours, il serait une superstar de la télé. Rien n'est moins faux : si Jésus apparaissait de nos jours, il serait probablement crucifié en deux fois moins de temps.

Et Everett de s'acquitter de sa mission sans le moindre commencement de tendresse et avec une brutale efficacité, sniper aussi appliqué à la tache que dépourvu du moindre remords.


American Desert [Désert Américain], de Percival Everett (2004)

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14 commentaires:

  1. Excellent billet. Peut-être meilleur que ce livre qui, contrairement aux autres de l'auteur, m'a un peu déçu.

    BBB.

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  2. Non mais ça va pas bien de dire des trucs pareils ???

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  3. "si Jésus apparaissait de nos jours, il serait probablement crucifié en deux fois moins de temps." : mille fois oui, c'est ce que je pense depuis longtemps. Les vrais prophètes d'aujourd'hui sont largement ignorés, voire pire...

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  4. Est-ce qu'on pourrait comparer ce livre à ceux de Brian Evenson qui traite pas mal aussi la question des sectes religieuses ? Et si tu n'as pas lu, ça en vaut la peine.

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  5. Je ne connais pas Evenson (tu supposais bien). Donc je suis dans l'incapacité de te répondre ! Cela dit, la partie intégristes religieux ne représente qu'une part de l'ensemble, dans le cas d'American Desert...

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  6. Quelques notes de lecture ici donc, avec des liens intéressants dans l'article: http://popupmonster.wordpress.com/2009/01/11/un-peu-de-lecture/

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  7. Comme BBB., un peu déçue par celui-ci.

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  8. Miss >>> je vais lire ça.

    H.V. >>> mais qu'est-ce que vous avez tous ? :))

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  9. Tout simplement, je trouve que celui-ci manque un peu de finesse, par rapport aux autres livres d'Everett.

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  10. n'empêche que Percival... c'est raide comme prénom, par contre si c'est un pseudo...

    "alors qu'ils seraient bien incapables d'identifier le Messie s'il le voyaient", tout dépends s'il est capable de multiplier les Big Macs...

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  11. Excellent :-)

    Je vois qu'on a retrouvé toute sa verve...

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  12. Pas encore lu mais il me tente, même si mon geek a trouvé qu'il n'était pas assez méchant, mordant.

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  13. Pas assez ? Hum... oui... non... je ne sais pas... je crois qu'il est assez mordant pour outrer le lecteur américain lambda... et je ne suis pas sûr qu'il y ait d'autre but...

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