dimanche 20 janvier 2008

Susanna Clarke - Les Limites de la hype

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Il paraît que ce premier roman de Susanna Clarke s’est écoulé à ce jour à plus de deux millions d’exemplaires. Preuve que la grosse artillerie marketing n’en a pas fini de fonctionner à plein régime ? C’est que Bloomsbury (éditeur anglais de ce que certains ont été jusqu’à qualifier de chef-d’œuvre) a vraiment mis les petits plats dans les grands pour le lancement du bouquin : teasers quelques mois avant, packaging classieux à éditions multiples digne du dernier album de Madonna, affiches énormes dans toutes les librairies d’Europe… dès lors difficile de ne pas faire le carton plein : le lecteur lambda sera persuadé de tomber sur un truc qui fait l’événement et se jettera sur un bouquin dont au final il ne sait quasiment rien, écrit par une quasi inconnue et vendu à un prix indécent… mais qui a forcément quelque chose. Sinon on n’en parlerait pas. Logique. Pas question de jouer les vierges effarouchées : c’est la base même du marketing. Mais il est quand même assez dingue de voir qu’en France le bouquin était déjà au sommet des charts littéraires avant même qu’un seul article sur le sujet soit paru, avant même qu’un seul écho nous soit revenu mis à part qu’il s’agissait du carton briton du moment – variante du fameux Plus de trois millions d’albums vendus aux USA accolé à tous les mauvais disques de gros rock estampillés MTV.

Car Jonathan Strange & Mr Norrell a de surcroît un argument puissant lui assurant de toute façon l’intérêt de tous : il mixe deux des thématiques les plus à la mode de ces dernières années, à savoir l’Angleterre Victorienne (enfin... dans ces eaux-là) et la magie (suivez mon regard). Ajoutez à cela une auteure se réclamant en toute modestie de Jane Austen (qu’elle imite il est vrai très bien) et vous aurez les clés d’une micro-vague – voire même la quasi certitude de vendre les droits cinés à des producteurs aussi peu scrupuleux que l’éditeur.

Mais que raconte donc le blockbuster littéraire du moment ? L’histoire d’un pays gouverné par un roi frappadingue, à deux doigts d’entrer en guerre. Un pays complètement perdu jusqu’à ce qu’un mystérieux magicien, le Mr Norrell du titre, décide de s’en mêler en réhabilitant la magie - connue de tous mais plus pratiquée par qui que ce soit depuis le Moyen-Âge. Bon… là déjà je vous ai résumé quasiment les deux-cents premières pages. Bientôt (enfin : tout est relatif) Mr Norrell fera la connaissance d’un autre magicien, qui sera bien évidemment jeune et impétueux : il s’agit de Jonathan Strange, avide de découvrir les secrets du maître, tout à la fois disciple et rival. Toute ressemblance avec l’incontournable Prestige de Christopher Priest étant bien sûr à balayer d’un revers de main : Priest écrit très bien, il est très inventif et s’y connaît comme personne pour conférer de l’épaisseur à des stéréotypes. Susanna Clarke en dirait difficilement autant : comment peut-on écrire un bouquin aussi long (plus de huit-cents pages) en étant paradoxalement incapable de creuser un peu les caractères de ses personnages ? Dans la même lignée d’interrogations ajoutons : comment peut-on écrire un livre aussi long dans lequel il se passe paradoxalement si peu de choses ?

L’ambition est assez transparente, et à sa plume austen-like Susanna Clarke semble avoir voulu ajouter un roman sinueux et tout en atmosphères… dont la qualité première hélas est de relancer le débat immortel sur la taille des bouquins et les clichés crétins du genre : les auteurs anglo-saxons sont payés au poids. Ce n’est pas vrai, bien entendu. En revanche on peut en effet légitimement s’interroger sur le travail éditorial effectué aux côtés de Susanna Clarke : si les éditeurs français ont souvent tendance à publier des livres très (trop) courts et à sabrer à tout va, il est manifeste que l’option Coupes dans un manuscrit ne figure pas au programme des écoles d’éditeurs outre-Manche. Pour le plus grand bonheur des auteurs du cru, on l’imagine : c’est toujours désagréable (suppose-t’on) de voir son manuscrit tailladé par un éditeur pour scrupuleux qu'il soit… seulement parfois, aussi, c’est justifié.

Le drame de Jonathan Strange & Mr Norrell n’est pas d’être un mauvais roman, car les climats s’imposent plutôt bien, le ton ironique (austenien ?) s'avère relativement agréable et globalement le lecteur a envie de connaître la suite ; à défaut d'être très originale, la confrontation entre l'hypocrite Norrell et le vaniteux Strange tient pas mal en haleine. Son gros, son immense problème est d’être deux fois trop épais, de contenir approximativement trois cents pages de longueurs inutiles et de se tirer une balle dans le pied en créant un suspens qui à force de s’étendre finit par se diluer. Un peu comme un double-album dont seule la moitié du premier CD serait réussie - ou plus précisément comme un film brut de décoffrage dont le réalisateur aurait omis d'effectuer le montage. Osons le dire : arriver à la fin de ce roman demande une véritable opiniâtreté – voire même une certaine abnégation. Et c’est franchement dommage, car par instants il y a vraiment quelque chose qui s’en dégage…


👎 Jonathan Strange & Mr Norrell 
Susanna Clarke | Bloomsbury, 2004