samedi 19 janvier 2008

Ci-gît la pop anglaise

[Mes Disques à moi (et rien qu'à moi) - N°79]
The Bends - Radiohead (1995)

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaah… sweet nineties ! On n’ira pas faire dans la nostalgie bon teint mais tout de même : quelle année 1995 ! De souvenir de collectionneur ce fut l’année la plus riche vue de mes yeux entendus (notez qu’il y avait paraît-il pas mal d’effervescence en 81 mais que je suis trop petit pour m’en rappeler). Et entre nous : sacré veinard que celui qui a eu le plaisir de grandir avec Radiohead ! Rendez-vous compte que la première fois que j’ai pris mon petit porte-monnaie Super Mario pour aller acheter un disque au Leclerc d’à côté de mon collège je suis revenu avec Pablo Honey… toute une époque, que dis-je : toute une vie.

J’ai donc suivi Radiohead au fil des années et non, rassurez-vous : je ne fais pas partis de ces malotrus (pardon : de ces sourds) restés bloqués sur The Bends depuis treize ans maintenant (il y en a je vous assure). N’ayez crainte : objectivement, bien sûr, Kid A et Hail to the Thief sont de très loin les meilleurs albums de leur temps (et donc de Radiohead – dont on rappellera qu’il est le meilleur groupe de tous les temps qu’il a traversés). Ce qui n’empêche pas The Bends d’être à mon avis le meilleur album des années 90, chose qu’on tait dans les milieux autorisés où il est de bon ton de citer l’il est vrai traumatisant Nevermind (le plus grand, oui, le plus marquant, bien sûr… mais le meilleur ? Vraiment ?) voire même le désormais incontournable « Sgt Pepper’s des années 90 » (dixit un journaliste britannique complètement bourré ce jour-là), à savoir OK Computer… l’album suivant de Radiohead. Là, je me dois tout de même de me montrer du dernier snobisme sur ce point : si Sgt Pepper’s avait été du niveau d’OK Computer mes petits cousins ne sauraient pas qui est Paul McCartney (s’en porteraient-ils plus mal ? – c’est un autre débat). Faut quand même pas déconner. Parce que moi, chers lecteurs… j’ai beau me faire huer chaque fois que je le dis, je maintiens qu’OK Computer dès sa sortie m’a semblé foutrement inégal.

(AÏE)

(OUILLE)

(OUAIS BON BAH… CA VA, LES PIERRES !!!)

Non mais… vous ne trouvez pas ? Que la première moitié (jusqu’à « Karma Police ») est grandiose et la seconde nettement en-dessous… je ne sais pas hein, je voudrais pas vous influencer, mais à moins de considérer que l’archi inutile (sauf sans doute pour quelques über-snobs) « Fitter Happier » et « Electroneering » valent un « Paranoïd Androïd » et un « Exit Music »…

(AÏE !)

The Bends, donc. Le second album de Radiohead. Le meilleur pendant longtemps (OUILLE !). Leur dernier disque rock, sans aucun doute – mais ce n’est même pas pour ça que je l’aime. D’une certaine manière si je l’aime c’est parce qu’il englobe tous les autres, quand bien même ça ne saute pas aux yeux. Je me souviens avoir rencontré une fois un type se prétendant fan de Radiohead "… mais seulement après 2000". Qu’ouïe-je ? Comme s’il y avait un hyatus entre le Radiohead d’avant et d’après Kid A… et pourtant sans The Bends, album de rock ambitieux accouché dans la douleur, pas d’OK Computer, pas de Kid A, rien de rien. The Bends c’est l’album de la révélation. Celui où Radiohead à défaut de trouver son son (Nigel Godrich débarque au générique mais c’est John « Stone Roses » Leckie qui est à la prod – et décalquera du reste ce son pour le premier Muse) , découvre son ton : celui du groupe de rock épique que des années 90 déjà bien entamées désespéraient de trouver. Progressif ? Peut-être, mais peut s’en soucièrent à l’époque tant le prog était honni et surtout totalement passé de mode.

Treize ans plus tard, réécouter The Bends replacé dans le contexte de l’œuvre radiohedienne a quelque chose de passionnant. On aurait pu croire qu’il serait un peu terni par la majesté de disques plus récents qu’on considèrerait de prime abord comme beaucoup plus novateurs. A vrai dire il n’en est rien : il n'a pas pris une ride. Peut-être même s'est-il bonnifié avec le temps, dans la mesure où un titre comme "Sulk" prend sa véritable mesure sur la longueur. Mais après tout The Bends n’est-il pas l’un des disques les plus marquants de son époque ? Combien d’albums y ont depuis fait référence ? Combien de groupes se sont formés à l’écoute de « My Iron Lung », première pièce eliptico-rock de Thom Yorke & Co. ?

On se rend compte aujourd’hui de ce qui ne sautait pas forcément aux yeux à l’époque, venant d’un collectif signant un deuxième album à l’écriture des plus laborieuses : Radiohead était déjà très grand et très au-dessus de la mêlée. Dès 1995, on trouve chez le groupe d’Oxford une exigence et un refus de la facilité qui forcent le respect. Car si bien entendu ce disque paraîtra franchement pop au regard d’un Kid A, The Bends n’est en rien un disque facile ni accessible. Radiohead y renie courageusement la plupart des positions artistiques de Pablo Honey, les riffs péchus des « How Do You? » et autres « Creep », les mélodies fulgurantes d’un « Anyone Can Play Guitar » ou d’un « Prove Yourself ». La démonstration de tout cela étant bien sûr moins dans The Bends lui-même que dans l’EP My Iron Lung (sorti un avant), témoignage au demeurant excellent d’un second album précédemment avorté (et l’on notera que pour jeter aux ordures un disque contenant « Trickster » ou « Permanent Daylight », puis tout recommencer à zéro... il faut vraiment s’appeler Radiohead et être l'incarnation de l'exigence !). Un disque inachevé et pourtant évocateur, sorte de numéro un et demi aux airs de chaînon manquant : le son de Leckie est déjà parfaitement posé, les morceaux ont des architectures plus simples… à l’exception évidemment de « My Iron Lung », seul rescapé du naufrage de son opus éponyme qui servira de lien invisible entre celui-ci et l’album qui paraîtra en 1995. Un lien presque logique tant ce morceau définira à merveille le Radiohead seconde période : rock et nerveux, tendu à l’extrême et prêt à exploser à tout moment dans des embardées lyriques du plus bel effet.

Entièrement construit sur cette partition, The Bends s’ouvre pourtant dans la langueur mid-tempo bizarroïde de « Planet Telex », power-pop claustrophobe avec Thom Yorke enfermé dans un aquarium (ne me demandez pas pourquoi c’est toujours à cette image que je pense en l’entendant). Il faut quelques morceaux pour que tout se mette en place, dont le fulgurant « The Bends » - un titre dont on n’a jamais compris qu’il ne soit pas plus connu. Teigneux et explosif, plein de faux breaks, c’est presque un faux morceau pop tant la voix de Yorke y refuse la mélodie, glissant sur la guitare comme sur une brèche invisible. Un grand titre qui s’enchaîne sur « High & Dry », le titre le plus basique de l’édifice (le moins palpitant aussi), folk-soul aérienne n’étant manifestement pas un hommage aux Stones en dépit de son titre. Le meilleur reste à venir, et ce meilleur se compose évidemment de chansons nettement plus barrées. La plus réussie dans ce genre étant sans doute « Just », construction paranoïaque pour le texte et accélération démoniaque pour la musique. Un titre absolument fou à voir au moins une fois live dans sa vie (mais le jouent-ils encore ?...) pour comprendre le sens du mot hystérie. Dans le genre, « Nice Dream » est tout aussi efficace et tout aussi cauchemardesque, mais la palme du mille-feuilles revient bien évidemment à « Street Spirit (Fade Out) ». Avec celui-ci le doute n’est plus permis : Radiohead est passé du statut d’orchestre britpop prometteur à celui de groupe majeur de son époque. Preuve en est que c’est précisément après la sortie de The Bends (ou à peu près) que la britpop volera en fumée et que blur virera lo/fi et que les journalistes n’aimeront plus Oasis et que… etc. Autant de signes de la puissance de feu d’un album dont les retombées radioactives se seront à peine estompées lorsque paraîtra OK Computer (vous savez, le troisième disque inég… OUILLE !). Entre temps pas mal de groupes se seront mis à privilégier les constructions de morceaux et les atmosphères, à écrire des textes cryptés à la Philip K. Dick et à gémir plutôt que chanter. Sans jamais atteindre, évidemment, le niveau de Radiohead (sur la vaporeuse et irrésistible ballade "Bullet Proof... I Wish I Was", par exemple). Qui prit dès lors l’habitude charmante d’avoir deux ans d’avance sur toutes les modes, au point que désormais lorsqu’il publie un album avec une poignée d’excellentes chansons on est presque déçu. Dingue.


Trois autres disques pour découvrir Radiohead :

OK Computer (1997)
Kid A (2000)
Hail to the Thief
(2003)