dimanche 16 décembre 2007

Philippe Sollers - Poker menteur

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    Cher Monsieur Sollers,

    Comme tout amateur de littérature qui se respecte, je ne vous aime pas trop. Mais comme la plupart des amateurs de littérature ne vous aimant pas trop, j’ai tendance à confondre trop souvent vos interventions médiatiques épuisantes avec votre œuvre. C’est un peu votre faute, mais je vois qu’avec ces mémoires au titre provocateur vous avez décidé de régler le problème en confusionnant les choses une bonne fois pour toutes – c’est tout à votre honneur et j’espère que cela vous permettra de solder quelques vieux comptes. Permettez-moi d’en douter malgré tout : l’opiniâtreté que vous mettez à convaincre vos détracteurs est aussi louable qu’inutile – voilà pourquoi sans doute elle résonne ici comme une pose de plus.


    Car oui Monsieur Sollers, vous n’êtes qu’un poseur. La pire espèce d’artiste qui soit. Ce qui fait que même quand vous êtes bon (cela vous est arrivé par le passé) la plupart des gens ne peuvent s'empêcher d'avoir des sentiments mitigés à votre égard. Je pense me faire l’écho d’une grande majorité de citoyens lettreux de ce pays en vous demandant donc aujourd’hui, en toute modestie, de fermer votre gueule et de continuer à écrire des bouquins aussi réussis que votre petit dernier.

    J’ai lu quelques critiques qui se gaussaient de l’autocélébration permanente qu’on y trouvait, autocélébration s’effectuant d’ailleurs le plus souvent en creux – comme si vous rebondissiez sur les ombres de vos illustres tuteurs. En cela vous prouvez une fois de plus (et en creux, aussi) que vous êtes beaucoup plus fort et cultivé que vos camarades critiques, puisque vous êtes bien trop plein d’histoire littéraire pour ne pas connaître les différences fondamentales entre des mémoires et une autobiographie – visiblement pas eux.

    Ceci dit en toute franchise je n’ai pas vu de grande différence entre ce livre censé être plus personnel que les autres et tous ses prédécesseurs. Cela ne m'a surpris : vous pourriez vous mettre à écrire des livres de cuisine que Sollers ferait toujours du Sollers, c’est principalement pour ça qu’on adore tous vous détester. Entre votre roman Passion fixe et votre très mauvaise biographie de Nietzsche (mais excellente biographie de… Sollers !) Une vie divine , il n’y a déjà pas un écart de niveau ni de contenu énorme. En attendre un subit avec Un vrai roman était sans doute un peu idiot, mais que voulez-vous – je suis naïf : comme beaucoup de vos lecteurs j’attends toujours un déclic qui me ferait dire clairement : Oui, Sollers est un grand écrivain. Je ne le dirai pas plus cette fois-ci que les vingt fois précédentes, aimer un livre de Sollers sur trois en moyenne ne me paraissant pas suffisant. Peut-être d’ailleurs préférez-vous triompher dans la mort. Qu’importe : vos mémoires sont en tout cas autrement plus captivantes que vos divagations passées sur Mozart (qui ne vous avait rien fait ni rien demandé – je ne vous juge pas : vous avez tout à fait le droit de ne pas aimer Mozart).

    Je ne me permettrai pas de juger de votre vie trépidante ni d’énoncer des opinions péremptoires sur cette question. Votre vie vous appartient, elle vous appartient tellement que vous avez fini par écrire votre propre biographie de peur qu’un autre s’en charge (mal) à votre place. Personnellement je doute que la moitié de ce Vrai roman soit vraie (justement), cela dit c’est le principe du roman donc je m’en fous presqu’autant que vous vous foutez à coup sûr de savoir ce dont je doute. Un détail cependant a retenu mon attention, que je ne connaissais pas ou avais occulté, car tout lettré que je sois je suis encore jeune (né l’année de Paradis - je vous laisse faire le calcul vous-même) : vos fameux tuteurs, justement, que vous prenez soin de rappeler comme une justification à votre légitimité de grand écrivain (à l’ancienneté, disent les mauvaises langues) : Mauriac et Aragon. La manière dont vous les brandissez est stupide : il suffit de voir les quinze dernières premières parties des Rolling Stones pour savoir que ce genre d’adoubement n’a pas toujours valeur de référence (quand bien même il vaut certainement mieux être adoubé par ces gens-là que par Harlan Coben, soit, lequel d’ailleurs adoube la moitié des auteurs de polars américains depuis trois ans). En revanche les brandir en soi n’est pas inutile, parce qu’entre nous… : Mauriac et Aragon. Franchement : tous les paradoxes de votre œuvre ne tiennent-ils pas dans ces seules références ? Comment peut-on à la fois être adoubé par Mauriac et son antithèse, par Aragon et son double inversé ? Voilà qui suffit sinon à faire tomber vos masques, du moins à les projeter sous un nouveau jour.

    Masques que du reste vous n’enlevez pas tellement dans ces pseudos confessions, ce pour quoi je vous remercie du fond du cœur. Tout votre charme tient là-dedans, c’eut été une folie que de nous dire qui vous étiez. Je ne puis parler qu’en mon nom propre, mais moi, je m’en fous de qui vous êtes. En revanche ce vous faites… c’est plutôt sympa. Parfois. Le cas échéant. Je vous encourage à continuer, vous avez de l'avenir dans ce métier.

    Bien à vous,

    Votre petit Thom.


👍👍 Un vrai roman 
Philippe Sollers | Plon, 2007