mercredi 5 décembre 2007

Manu Chao - Me gusta tout

Mais qu’est-ce qu’on va faire de lui ? Franchement. Est-ce qu’un jour on inventera un logiciel pour le déboguer ? Est-ce qu’un matin on lui offrira un porte-feuille ministériel afin qu’il aille prêcher ailleurs ?

Ah… Manu Chao. Il a sorti un nouvel album cet été (évidemment : Manu Chao ne pourrait pas sortir un disque en novembre, ce serait comme de publier une compile de Noël au printemps), vous savez : La Radiolina. Vous avez sûrement entendu le single à la radio, « Raining in Paradise », mais peut-être que vous n’avez pas compris qu’il s’agissait d’un nouveau single vu qu’il ressemble comme deux gouttes d'eau à quasiment tous ses singles depuis dix ans…

… oui, dix ans : Clandestino c’était il y a presque dix ans. Et Patchanka, vingt. Autant dire : une éternité. Autant dire aussi qu’on se sent très coupable vis-à-vis des autres membres de la Mano Negra, qu’on a moins suivis que leur leader depuis le split… parce que s’il y a bien un truc que nous apprend la carrière solo de Chao c’est que la Mano était bel et bien un vrai groupe. Alors que le Chao seul…

Evidemment quand vous publiez un disque aussi essentiel que Clandestino du premier coup, c’est un peu emmerdant pour vous surpasser par la suite. De là à ne plus jamais essayer il y a une marge que Manu a franchi, on ignore un peu pourquoi – enfin plutôt si : les exigences artistiques du bonhomme ont toujours été inversement proportionnelles à ses exigences politiques… et ont d’ailleurs été largement compensées par ces dernières. Sous prétexte que de nos jours les gauchos sont devenus rares et les artistes engagés des quasi-résistants, beaucoup fut pardonné à l’auteur d’ « El Viento ». Trop : dans le fond Manu Chao n’a jamais écrit que dix chansons dans sa vie, qu’il n’a eu de cesse de décliner depuis jusqu’à l’écoeurement. On dit souvent qu’AC/DC ou Rage Against The Machine ou Francis Cabrel enregistrent toujours le même album, mais ce n’est qu’une façon de parler : leurs travaux récents ont en effet des sonorités ou des mélodies proches de leurs plus anciens. Le dernier AC/DC ressemble à Let there be rock, de même que le troisième RATM évoque le premier.

Avec Manu Chao, c’est une autre paire de manches – et l’expression faire toujours la même chose prend alors tout son sens. Comme le faisait fort pertinemment remarquer klak, le guérillero du salsa-rock n’enregistre plus depuis 2001 que des reprises de lui-même. Le refrain de « Welcome to Tijuana » on l’adorait en 1998… mais tout de même là… ça fait au moins dix fois qu’on l’a réeentendu à toutes les sauces et ça fatigue un peu.


La justification de tout ça serait de symboliser l’époque moderne, qui repose sur le recyclage. C’est ce que déclarait Manu Chao à (évidemment) Télérama (la presse musicale sérieuse ne s’intéresse plus à lui depuis un bail) au moment de la sortie du disque. On s’étouffe. L’argument du recyclage serait en soi acceptable… mais pourquoi se recycler soi-même alors qu’il y a tant de trucs à recycler ? Allons, allons, Manu… c’est pas très joli ce que tu fais là. Cacher tes limites artistiques derrière une pseudo démarche contestataire. C’est même carrément moche car justement Manu, le monde de 2007 n’est déjà plus celui de 1998 – or toi tu viens de publier Clandestino pour la troisième fois.

Car bien entendu La Radiolina, en dépit de quelques notes de guitare électrique ici ou là pour la caution ère du temps, n’est qu’un ersatz de plus, comme l’était déjà Proxima Estacion… ESPERANZA en 2001. Sans doute un brin moins mauvais mais tout aussi répétitif, ridicule. Non seulement Chao se répète d’un album sur l’autre, mais en plus il se répète quatorze fois dans le même album ce qui fait qu’au final l’écouter n’a plus ni queue ni tête. Comme tout disque de l’ex-idole des jeunes (devenus des bobos trentenaires bon chic bon genre) celui-ci est frais et sympa à la première écoute… avant de devenir de plus en plus fade, bassinnant voir rance au fil des passages. Qu’on ne s’y trompe pas : tout héraut de l’alter-mondialisme qu’il soit, Manu Chao a un côté hyper réac tant dans cette manière de s’auto-sampler que dans cette volonté de simplification permanente qu’il applique à ses « chansons » (dans la mesure où quelques bouts de ficelles comme « Besoin de la lune » ou « Politik Kills » puissent être considérés comme des chansons). Quand on sait que le même Manu Chao déclarait il y a une dizaine d’années qu’il avait vénéré le Clash mais avait été très déçu en lisant les textes… on peut tout de même se poser quelques questions de bases, comme par exemple : pourquoi le fils de Ramon, écrivain majeur de ce siècle, a t’il subitement arrêté d’écrire des paroles pour ses chansons, les remplaçant par une espèce de yaourt ne racontant rien du tout. L’exportation, comme auraient dit les Inconnus ? Disons plutôt une quête populiste et démagogique de popularité, d’accessibilité finalement on ne peut plus raccord avec son discours politique affreusement manichéen. A l’image de « Siberia » une chanson de Manu Chao (que ce soit « Besoin de la Lune » en 2007 ou autrefois « Je ne t’aime plus », « Me gustas tu »... etc.) est susceptible de toucher n’importe qui, du petit vieux qui l’a entendue sur France Inter au gamin de maternelle qui la chante à tue-tête dans la cour d’école. Les mélodies sont simples, les textes reposent sur quatre gimmicks d’autant plus facilement mémorisables qu’on les a entendus sur l’album d’avant… et ce faisant l’ennemi juré de la mondialisation l’incarne involontairement avec une espèce de panache mêlé d’inconscience, un peu comme un mec complètement décalé qui écouterait sans cesse le même disque rayé en étant persuadé qu’il s’agit de pop-art.

A tel point qu’on peut sincèrement se demander pourquoi Chao est devenu une espèce de porte-étendard de la contestation dans le monde : sa musique ne raconte strictement rien, elle ne dégage même pas d’émotion particulière et n’est que l’occasion de donner des interviews où l'on va expliquer que le monde va mal et que les multinationales sont dangereuses. Le bonhomme est devenu une outre vide, de manière réellement incompréhensible quand on se rappelle que Clandestino était un disque profondément poétique et intime, pourvu d'une âme comme on en entendait peu à la fin des années 90. Depuis Proxima estacion… ESPERANZA…, sa musique est rigoureusement identique mais elle s’est inexorablement vidée de sa substance – quitte à n’être plus qu’un encart publicitaire pour Un Autre Monde.

Manu Chao, en 2007, c’est un t-shirt noir frappé à l’effigie du Ché.


👎👎 La Radiolina 
Manu Chao | Because, 2007