jeudi 15 novembre 2007

Le Plus grand roman du XXe siècle

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°3]
As I Lay Dying [Tandis que j'agonise] - William Faulkner (1930)

Si vous aviez envie me tuer (je ne vois pas trop pourquoi mais bon, admettons) ce ne serait franchement pas trop compliqué. Il vous suffirait de venir vous asseoir en face de moi, de me regarder les yeux dans les yeux et d’énoncer un jugement objectif sur Faulkner. Il n’en faudrait sans doute pas plus pour m’achever. Si l’objectivité existait vraiment, ce serait probablement le truc que je détesterais le plus monde.

Faulkner étant, pour sa part, bien placé au Paradis des Trucs Que J’aime Le Plus Au Monde.

Oui, j’aime Faulkner, mais au vrai sens du terme. Je suis amoureux de lui. C’est le meilleur. D’ailleurs, souvent, je l’appelle William. Ou Willy. On est comme les doigts de la main – ou disons les pages collées d’un vieux livre. Pour moi il est le modèle absolu, l’auteur ultime qu’on ne pourra jamais ni atteindre ni dépasser. Loin devant Roth, Bukowski ou Balzac ou n’importe lequel de mes auteurs chouchous. Faulkner est le meilleur. Ce qui ne l’a pas empêché d’écrire de mauvais romans, mais m’a toujours empêché, moi, de le dénigrer. Normal : quand on est amoureux de quelqu’un, on lui pardonne même ses échecs ou ses travers. Personne n’a jamais plaqué sa moitié parce qu’elle s’était faite licencier. Par conséquent je n’ai pas plaqué Faulkner après Intruder in the Dust.

Paradoxalement, il y a finalement assez peu de livres de Willy que je considère vraiment comme indispensables à toute bibliothèque digne de ce nom. La Trilogie-Qu’en-Est-Pas-Une-Mais-Qu’on-Appelle-Quand-Même-Tous-La-Trilogie-Sans-Trop-Savoir-Pourquoi (c’est à dire The Sound & The Fury, As I Lay Dying et Sanctuary), Light in August et The Wild Palms. Cinq romans, ce qui est finalement assez peu si l'on considère que mon quasi-dieu en a écrit un total de dix-huit et demi (parce que Flags in the Dust n’en est pas complètement un : c’est une version amplifiée de Sartoris qu’on ne peut pas réellement considérer comme un autre livre). Quantitativement ça fait moins que la plupart des mes auteurs favoris.

Ce n’est sans doute pas un hasard : Faulkner, c’est un univers, un tout global. Son chef-d’œuvre n’est pas un livre, mais la somme d’une bibliographie. En sélectionner un pour cette rubrique fut une torture, car il eut fallu les mettre presque tous (à l’exception de Pylon, Mosquitoes et The Reivers) pour rendre réellement hommage au génie de Willy. Qui a carrément créé un monde, quand d’autres peinent à créer deux personnages crédibles.


Par respect pour tous ceux qui galèrent pour lire deux livres par mois, je ferai pour une fois preuve de pudeur et tairai le nombre de fois où j’ai lu As I Lay Dying. Sachez cependant que c’est de loin le bouquin que j’ai lu le plus de fois dans ma vie, d’ailleurs je ne pense franchement pas qu’il y en aurait beaucoup d’autres que j’aurais envie de me faire X fois. La plupart des romans, deux lectures les abîment déjà pas mal. Ceux qui survivent à la troisième représentent une infime minorité. Au-delà de ce chiffre, si un livre est encore lisible, c’est qu’on vous l’a échangé contre un autre. Ou alors c’est qu’il s’appelle As I Lay Dying . Et qu’il est le plus grand roman du XXème siècle (ou le second, selon que je suis d’humeur ou non à feuilleter Voyage au bout de la Nuit).

Je vais essayer de ne pas raconter pour la Xème fois l’histoire, parce que franchement après tout ce temps ça me fatigue d’avance. C’est-à-dire qu’il s’y passe tellement peu de trucs, dans ce livre indispensable, qu’à force de les raconter on fini par n’en plus pouvoir. Donc voilà : la mère est en train de claquer, son fils construit un cercueil, son mari est un peu emmerdé parce qu’elle veut être enterrée à l’autre bout du comté…

…et le livre se compose, au cas où vous ne le sauriez pas, des monologues intérieurs de chacun des personnages, de manière à la fois extrêmement cohérente et complètement explosée. Une construction souvent imitée mais bien évidemment jamais égalée – sans quoi on n’en parlerait jamais. A vrai dire Faulkner a quasiment tué le concept de monologue intérieur choral, ce qui était quand même un peu salaud pour les autres (déjà que c’était lui qui avait eu l’idée, il aurait quand même pu laisser d’autres auteurs s’y essayer après lui au lieu de tous les ridiculiser de la sorte). Chaque fois que j’ai vu , ces derniers mois, des gens louer la construction du livre de Blandine Le Callet, j’ai failli les exhorter à lire As I Lay Dying, mais vu leur enthousiasme je me suis dit que ça pourrait leur faire un choc. J’en profite d’ailleurs pour adresser un message à tous les jeunes écrivains qui me lisent : si vous avez une idée de roman constitué à partir de monologues intérieurs choraux, ne lisez pas As I Lay Dying. Ce serait con de vous en dégoûter aussi sec.

As I Lay Dying étant beaucoup trop de choses à la fois pour être présenté de manière concise, nous allons faire autrement. L’exercice du jour consistera donc à reprendre toutes les conneries dites sur ce chef-d’œuvre afin de vous expliquer tout ce qu’il n’est pas (et accessoirement éviter qu’on en redise en ma présence). Donc, As I Lay Dying n’est pas :

  • un voyage initiatique – les personnages sont tout aussi chtarbés à la fin qu’au début
  • un livre sombre – à ce stade on dit pas sombre mais glauque
  • un livre déprimant mais puissant – il est au contraire bourré d’humour certes noir mais néanmoins drôle
  • une chronique sociale – même si c’est tentant quand on est con de considérer comme tel un livre dont le personnages sont pauvres et un peu demeurés
  • un livre sur la mort – c’est un livre sur l’amour (c’est quand même dingue de ne pas savoir faire la différence)
  • un livre vachement bien mais inférieur à ceux de Hemingway (j’insiste sur ce point)
  • un mauvais livre
  • un bon livre – c’est un chef-d’œuvre et je ne veux rien entendre d’autre

… ceci posé, les paramètres bien enregistrés, je dois vous confier qu’après l’avoir lu X fois je compte bien le relire un Yème fois. Parce qu’ As I Lay Dying , je pense pouvoir l’affirmer au bout d’un certain nombres de lectures, on n’en a jamais fait le tour. Chaque fois j’y découvre quelque chose de nouveau, qui m'avait échappé ou que je n'avais pas su saisir les fois précédentes à défaut de posséder les références adéquates. Parfois c'est une simple phrase, une astuce dans la structure narrative... plein de petits riens qui forment un immense tout.

As I Lay Dying, ce n'est tout simplement pas un roman – ce serait l’insulter que de dire ça. C'est une toile de maître où rien n'est laissé au hasard. Une incroyable symphonie dans laquelle chaque personnage (et donc chaque partie du récit) représente un instrument. Un requiem, même, construit avec une précision chirurgicale... un jour, c'est juré, je le relirai en ne lisant que les parties vues par Darl, puis celles par Cash... et ainsi de suite... dès lors, ce sera chaque fois une lecture différente de la même histoire, chaque fois un nouveau livre qui s'ouvrira à moi. Car après tout, c'est de cela qu'il s'agit : de six récits cohérents en eux-mêmes mais fusionnés en un seul. Six récits dont pas un seul ne mérite qu’on en zappe le moindre mot. Assertion, qui, au demeurant, pourraient bien la meilleure définition qu'on puisse donner de l’œuvre faulknerienne toute entière...


Trois autres livres pour découvrir William Faulkner :

Sanctuary (1931)
Light In August (1932)
The Wild Palms (1939)

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