lundi 29 octobre 2007

Patrimony - "Vais-je devenir un zombie ?"

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Jusqu’à Patrimony, Philip Roth avait toujours avancé caché derrières des masques. Celui de l’écrivain provocateur, celui de l’intellectuel. Celui de Portnoy, de Kepesh, de Zuckerman. Jusqu’à Patrimony, même lorsque le narrateur se nommait Philip Roth il s’agissait d’un autre que lui-même. A tel point qu’en 1990, dans l’étrange Deception, il avait fini par quasiment supprimer le concept même de narrateur. Est-ce vraiment un hasard si c’est justement après avoir exploré en long en large et en travers la question épineuse du qui raconte ? que l’auteur s’est décidé à publier son livre le plus personnel (et peut-être le plus humain), qui pourrissait depuis trois ans dans les cartons de sa maison d’édition ?

On a souvent tendance à considérer qu’à cause de son odeur de vécu, « Patrimony » est un ouvrage un peu à part dans la bibliographie de Philip Roth. Ce n’est cependant pas tout à fait exact : s’il s’agit effectivement de son seul livre à prétendre relater des faits réels et non travestis, il s’inscrit en fait dans une trilogie un peu particulière puisque jamais réellement définie comme telle. Trilogie qu’on nommera faute de mieux TRILOGIE PHILIP ROTH. Entamée avec Facts (1988), tentative autobiographique très "modianienne" dans l’esprit, et conclue avec Operation Shylock (1993), qui pousse extrêmement loin les questionnements identitaires… ce triptyque culmine avec Patrimony, qui narre par le menu la lente agonie de Herman Roth – père de l’auteur et figure incontournable du Newark des années 50. Or si la famille a toujours été une constante dans l’œuvre de Philip, l’image du père en est sans doute l’une des clés les plus difficiles à appréhender, principalement à cause de sa multiplicité : tyrannique pour Zuckerman, écrasé pour Portnoy, en pointillés pour Kepesh… le père est en tout cas systématiquement tourné en ridicule dans les romans de l’auteur. Et lorsqu’on ne le voit quasiment pas (c’est le cas dans Portnoy’s Complaint ou dans When She Was Good), c’est son absence qui gouverne le comportement des personnages. Pourquoi ? Finalement, la réponse est assez simple : Philip n'éprouve ni haine ni amour excessif pour son paternel. Juste un grand respect doublé d'une infinie tendresse. En dehors de cela, par bien des aspects, il n'est qu'un fils ordinaire n'ayant que peu de choses à reprocher à (et donc à écrire sur) son père.

On parle souvent des mères juives, et nous ne reviendrons pas là-dessus. Philip Roth le premier les a stigmatisées, croquées et moquées au moins autant qu’il les a aimées. Si cet aspect de son œuvre focalise beaucoup l’attention, ce n’est cela dit pas le plus intéressant. La manière dont il a établi au fil des romans que les pères juifs existaient tout autant est en soi beaucoup plus captivante. Car si Herman Roth est ombrageux, bougon, agaçant par bien des aspects dans ses postures de vieillard moralisateur quoiqu’indigne, j’ai été absolument stupéfait de voir à quel point il ressemblait au Vladek Spielgelman de Maus - que par hasard je lisais simultanément (et qui par ailleurs est sorti quasiment en même temps). C’est tout simplement exactement le même genre de bonhomme, et ce genre c’est celui du père juif. Souvent peu causant, parfois d’abord revêche, presque toujours discret et pudique.

Cette discrétion et cette pudeur naturelles chez Herman se répercutent violemment sur ce livre dont il est le héros bien involontaire. Si son fils l’y croque sans la moindre complaisance, c’est moins par manque d’amour que par refus du pathos inhérent à son entreprise : qu’il le veuille ou non, Philip Roth écrit ici la lente dégénérescence d’un homme – son propre père – foudroyé par une tumeur cérébrale. Il y a de quoi faire pleurer dans les chaumières, même lorsque l’on n’a pas spécialement l’intention de jouer sur la corde sensible. Alors, un peu à l’instar de son mentor Aharon Appelfed dans son autobiographie, Roth semble avoir durci son écriture, bridé son style (ici presqu’uniquement descriptif), comme s’il s’était métamorphosé en reporter des derniers mois de son père plutôt qu’en écrivain. Le parti-pris déroute, dérange par instant… mais il lui permet, aussi, de mener son entreprise à bien : lorsqu’on referme ce livre, ne reste de Herman que son humour corrosif et sa dignité jusque dans la mort.

Patrimony n’est pas le meilleur Philip Roth. C’est une certitude. Mais c’est en revanche le livre de Roth qui aspire le plus à l’universalité. Celui que même ses détracteurs seront obligés d’aimer. Ce qui le rend forcément des plus importants.


👍👍 Patrimony : A True Story 
Philip Roth | Simon & Schuster, 1991

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