samedi 27 octobre 2007

Je suis une midinette

[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - Hors-série]

Je suis une midinette. Oui. J’assume.

Enfin presque.

Disons que je m’apprête à le faire.

Oui, je suis une midinette. Jusqu’à présent je vous l’ai toujours caché. J’avais peur que vous ne m’aimiez pas pour ce que je suis. C’est sûr qu’en avançant masqué j’allais pas vous y aider. Toutes mes excuses, donc.

Je suis une midinette et à l’avenir, promis juré craché, je ne me cacherai plus derrière tous ces artifices crétins, ces phrases qui veulent rien dire et toutes ces références musico-littéraires ne trompant que ceux qui le veulent bien. Je suis une midinette, oui monsieur, oui madame. Je suis une midinette et Bon Jovi a changé ma vie. These Days (1995) est un de mes disques favoris de tous les temps. Vous qui pensez que mes textes m’aident à me transcender, détrompez-vous : la transcendance dans mon cas serait de réussir à chroniquer These Days ("The stars seems ouuuuuuut of reach, yeaaaah !"). Mais non, ça j’oserais pas… il y a une limite à l’impudeur, tout comme à l’envie de présenter le monde tel qu’il est. On a tous dansé des slows langoureux sur « Still Loving You », mais c’est implicite, faut surtout pas le dire. Vaut mieux raconter que la plus belle ballade tous les temps c’est « Yesterday », ce qui d’ailleurs n’est pas faux mais entre nous : combien de fois vous avez emballé sur « Yesterday » ? Combien de fois vos hormones ont grimpé jusqu’à implosion du système nerveux en dansant sur la voix du Paulo, au point de créer une réaction chimique plaquant irrépressiblement vos lèvres sur celles de votre partenaire ? Si comme moi vous êtes nés après 1970, jamais. Si comme moi vous êtes une midinette, et vous l’êtes sûrement un peu, vous avez stillovingué comme les autres, racontez ce que vous vous voudrez à vos amis cultivés – ils sont d’autant moins dupes qu’ils ont stillovingué aussi. Normal : « Still Loving You » est une grande chanson. Il n’y pas d’autre mot pour qualifier un truc qui a généré autant de grossesses.

Je suis une midinette du début des années 80, alors moi j’ai surtout thisainalovesonguisé. J’ai même thisainalovesonguisé un max, parce que franchement c’est un truc assez frissonnant. Je n’essaierai pas de me blanchir, de sauver les meubles en arguant que cette bluette mise à part These Days est de loin l’album le plus couillu de Bon Jovi – même si c’est vrai (parce qu'en plus je les ai tous... enfin, non, pas tous, disons tous jusqu'à 2000). Non, je vous le dis tout de go : mes préférées sont de loin les slows de services. « Two Hearts Breakin’ Heaven », « It’s Hard Lettin’ You Go », oh et puis ça, tenez : "If you don’t love me, liiiiiiiiiie to me ‘Cause baby you’re the one thing, I beliiiiiiiiiiiiive"… qu’est-ce que j’ai pu la chanter celle-là, le walk-man vissé sur les oreilles en passant d’une salle de cours à l’autre. J’étais de la loin la midinette la plus mélomane de ma classe de seconde. Dans laquelle (ceci expliquerait-il cela ?) il n’y avait que des mecs qui braillaient « La Fièvre ». Ils voulaient casser du keuf, mais ils étaient un peu emmerdés parce que dans notre cambrousse les keufs on les voyait jamais (les petits anarchistes de l’Ère Sarkozy seront assurément plus heureux que nous autres). Alors à défaut de mieux ils disaient qu’ils allaient casser du prof. Logique : c’était ce qui ressemblait le plus à un flic dans notre immédiat entourage. Il y en a un je le revois très bien, il s’appelait Vincent, c’était le kamikaze de la classe. Un vrai dingue (à l’époque on disait ouf), il hésitait même pas à dire des gros mots en cours de maths. C’était grave notre idole (surtout qu’il se tapait La Plus Belle Fille Du Village, enfin c’est ce qu’il disait, on n’a jamais vraiment su s’il avait jamais fait autre chose que lui rouler une ou deux galoches – à l’époque on disait emballer). Vincent c’était un caïd, il écoutait son walk-man tout le temps et son walk-man il crachait du NTM toute la journée. Ou du Ministère A.M.E.R. Il connaissait pas Public Enemy, je crois. Ni Ice-T. Alors on n’avait pas grand chose à se raconter, vu que moi le rap français j’ai jamais trop compris ce que ça disait. Il y avait encore plus de colifichets que dans Bon Jovi, tous ces trucs m’échappaient complètement. C’était pas ma culture et ça ne l’est jamais devenu, quand je vois les groupes de rock aimés des fans de rap, d’ailleurs, j’ai souvent des doutes quant à l’intérêt des groupes de rap encensés par les fans de rock.

On n’avait pas grand chose à se raconter disais-je, ce qui n’était pas grave car on n’a jamais eu envie de se raconter quoi que ce soit. Moi j’étais pas dans ce trip là. J’étais le romantique de la classe. Je lisais Musset en écoutant Bon Jovi (bah… pourquoi vous riez ?) J’étais en somme une midinette, et après tout ce temps je le suis resté. Quelques années plus tard au cours d’un blind-test, un ami snob du rock passe un morceau que personne ne trouve. Personne sauf moi, bien sûr : "Diamond RIIIIIIIIIIING !!!" m’écris-je – inconscient que tout à mon bonheur de remporter la compétition je venais de signer pour cinq années de brimades en tout genre (d’ailleurs j’ai fini par cesser de voir ce groupe de potes). J'ai alors constaté que je n'étais pas le seul à avoir été traumatisé (dans le bon
sens du terme) par Bon Jovi.

« Tout de même, il est génial ce morceau, non… ?
- Clair. On dirait pas du Bon Jovi en fait.
- D’ailleurs l’album est excellent.
- Tout à fait d’accord. D’ailleurs il ne s’est pas vendu. »

Cette dernière phrase était bien sûr de l’Ami. Bah oui : un snob du rock, même midinette, même fan de These Days… ne peut décemment pas aimer le disque de Bon Jovi que tout le monde aime. Pas possible. Vingt millions de personnes vénèrent l'album Slippery When Wet, mais pas nous, on ne tombera jamais aussi bas. Avant d'être un rocker (on peut même se demander s'il l'est vraiment), le snob du rock est un snob. Tout aussi snob quand il ne s'agit pas de rock. Il sait aussi devenir un snob de la lose absolue. C’est une des Lois Fondamentalement Fondamentales Régissant l’Univers des Snobs : le snob peut aimer des tas de trucs, mais il ne peut pas aimer des tas de trucs qui ne sont pas au minimum un échec relatif. Ce n’est pas possible. Les rares qui ont essayé ont tous eu après des problèmes neuronaux graves. Demander à un snob de nager dans le sens du courant c’est un peu comme espérer qu’un poisson de mer sera heureux dans votre aquarium – un contresens d’autant plus dommageable qu’il pourrait tout à fait coûter la vie à votre poisson comme à votre snob. Éventuellement en faisant ça (si tant est que ce soit possible), vous bousculeriez les lois de l’évolution. Vous créeriez le premier d’une lignée de snobs domestiques (ou de poissons fans de Bon Jovi, ce qui même en adorant These Days fout quand même un peu la flippe) (allez, j’ai pitié de vous, je sabre le passage où j’imagine un espadon coiffé d’un bandana et scandant "Keeeeeeeeeep the Faith").

Ce fut en tout cas le début d’une belle histoire d’amour, comme seules les midinettes peuvent en vivre. De celles qui se passent quand même principalement dans la tête. Vous savez ce que c’est : on essaie de faire coller l’objet de son affection à un idéal – et plus dure sera la chute. Dans les premiers temps nous avons passé beaucoup de soirées ensemble, combinant notre snobisme à notre midinettitude. Car le plus fou (ou con, faut voir) est que nous n’avions pas eu de période niaise comme certain de nos camarades. En 1995, nos disques de l’année étaient évidemment ceux de PJ Harvey, de Radiohead, des Smashing Pumpkins ou de Tricky. Nous étions des gens sérieux, tout de même. Qui adoraient These Days. Et refusaient que ce disque poignant ne devienne un petit plaisir coupable et solitaire qu’on se fait en cachette le soir, quand le reste de la maisonnée s’est endormi. Nous étions prêts à tout pour assumer notre midinettitude. Pour faire comprendre au monde que les slows de Bon Jovi étaient des merveilles du genre, quand les rockers prétendument sérieux préféraient écouter le tragique « November Rain » des Roses Without Guns. Nous ne nous contentions nullement de vibrer en écoutant notre disque fétiche. Non : nous en étudiions toutes les qualités musicales, en décortiquions la moindre chanson. Nous l’aimions réellement, et nous aurions tout à fait été capable d’écrire un article de vingt pages pour expliquer pourquoi - voire même de convaincre quelques sceptiques.

Ce faisant, nous avons fini par tomber dans un piège pourtant évident : nous nous sommes auto-ghettoisés. Nos amis ont cessé de nous voir. Ils trouvaient qu’on n’avait pas d’humour sur la question de Bon Jovi, parce qu'on ne riait pas à leurs vannes grasses et répétitives sur le sujet. Parce que dans le fond, on n'avait pas honte. Contrairement à d'autres amis qui avaient des goûts aussi peu avouables et ne les avouaient que pour rigoler, genre On a tous des cadavres dans notre placard, hahaha. Pour nous Bon Jovi n'était ni mort ni caché ce qui, nous l'avons constaté à nos dépends, mettait finalement nos amis tout aussi mal à l'aise que si nous leur avions subitement révélé notre homosexualité. Ils toléraient dans leur groupe des fans de Supertramp, de Police, de U2. De Genesis période Phil Collins, de Status Quo des Fool’s Garden d’Alanis Morissette de Claude François. Ils toléraient même des fans d’Elton John ! Ils toléraient tout, sauf nous. Sauf deux fans même pas de Bon Jovi – juste de These Days. Nous étions des midinettes parias au sein même de la Grande Confrérie des Midinettes. Parce que Bon Jovi n’a jamais été hype. Bon Jovi a toujours été ringard, depuis le jour de sa naissance. Bon Jovi n’a jamais eu droit à son revival semi-second degré comme Cloclo ou Jean-Jacques Debout. N’ayons pas peur des mots : Bon Jovi must die. Ce serait la seule manière de réhabiliter « Always » comme le « Still Loving You » des années 90, celui qui m’a fait emballer jusqu’à plus soif. Celui qui a épousé mes hormones jusqu’à faire corps avec elles, avec son piano si… mmmmm…

Les années ont passé. Je suis toujours une midinette, et quatre thérapies n’y ont rien changé. C’est quelque chose qui est en moi. Je suis une vieille midinette possédant l’intégrale de Hawkwind. Je suis une midinette qui a dégusté, parce que très honnêtement le monde n’est pas fait pour les gens comme moi. On a beau savoir que l’amour c’est super triste (comme l’a si bien chanté Jon Bongiovi sur les power-chords de Richie Sambora), on est jamais préparé à ce qu’on va découvrir. On n’a même pas le temps d’apprendre à vivre avec quelqu’un que c’est déjà fini, ou alors ça vire à la Madame Bovary – notre Sainte Patronne. Des fois je me dis que la vie entière est faite pour broyer les midinettes comme moi. Après elles dépriment, elles picolent, elles finissent comme Cendrillon dans la chanson et fort logiquement le truc le plus fun qu’elles peuvent faire à ce stade, c’est s’ouvrir les veines en écoutant le dernier Mark Lanegan. Elles deviennent des proto-punkettes en rage contre la terre entière alors qu’elles étaient si douces, si gentilles, si effacées. Même les punks tombent amoureux, vous savez. Même les rockers ils font des trucs complètement cucul quand ils sont avec leur chérie, parce que c’est comme ça, parce que l’amour c’est souvent aussi culcul qu’un film avec Jennifer Aniston. Je dirais même que les rockers ont un potentiel du cucuterie très supérieur à la moyenne – ils ont quand même un peu vite tendance à oublier que ce sont eux qui ont inventé le slow guimauveux. Les rappeurs sont quand même rarement romantiques, ou alors sur fond de Scorpions. Ou de Bon Jovi. Qui n’est plus si sexy qu’avant, faut bien le dire. Les midinettes vieillissent mal – en gé-né-ral.

J’en étais à ce stade de mes réflexion quand il est arrivé. Qui ça ? Robbiiiiiiiiiiiie bien sûr !

La première fois que j’ai entendu le refrain aussi niaiseux que poignant d’ « Angel », j’ai su que les affaires reprenaient. Robbie était le truc qui manquait à ma vie depuis que Bon Jovi avait du bide. J’ai commencé à acheter ses disques, et ça m’a fait un bien fou. « Feel » me procure un frisson presque malsain le long des reins. Et « Come Undone », ouh là là… Vraiment, j’adore Robbie. Ses albums sont toujours réussis, tout pleins de slows comme j’aime (je tiens d'ailleurs à dire qu'il n'en écrit pas assez à mon goût - péché de jeunesse sans doute : le jeune Bon Jovi aussi tenait à jouer occasionnellement des morceaux remuants). Les mots les plus simples sont souvent les plus forts. Y a pas de raison que ce qui vaille en littérature ne vaille pas pour tout le reste. Entre nous le mec qui vit son histoire d’amour comme une chanson de Radiohead doit sévèrement jongler.

J’aime bien Robbie et j’ai retrouvé mes quatorze ans, cela dit je les ai retrouvés de manière détournée. Robbie c’est de la musique de midinette adaptée aux midinettes un peu défraîchies dans mon genre. Le véritable équivalent de Bon Jovi de nos jours, ce serait plutôt Tokio Hotel. J’avoue sans honte (de quoi pourrais-je encore avoir honte à ce stade ?) que j’accroche un peu moins ; je regarde en revanche avec une infinie bienveillance les gosses vibrant avec… euh… je ne sais pas son nom, enfin je pense que tout le monde visualise. Fut un temps j’essayais en vain d’élever le niveau des jeunes qui m'entourent, aujourd’hui j’ai fini par comprendre qu’il faut que midinettitude se passe. Après tout je n’ai jamais eu besoin qu’on m’explique que Bon Jovi c’était pas bien pour aimer d’autres choses. Laissons donc Tokio Hotel à nos enfants, et gardons qui nos Bon Jovi, qui nos Scorpions, qui nos Eagles, qui nos Elton John. Car évidemment j’adore Elton – comment pourrait-il en être autrement s’agissant de l’ancêtre putatif de mes idoles de midinettitude ? L’autre jour en faisant les courses la radio s’est mise à passer « Your Song », eh bien mes amis j’ai chanté à tue-tête en plein rayon charcuterie. Rayon duquel le responsable m’a souri presque amicalement : lui aussi, sûrement, ses yeux se mouillent quand résonne un vrai beau slow, avec embardée lyrique sur le refrain et voix qui s’envole à partir du second couplet. Lui aussi aime « Your Song ». Et « Still Loving You ». Comme moi, comme vous sûrement (ne vous en faites pas vous n'êtes pas obligés d'acquiescer, va : ça restera implicite et quand vous prétendrez le contraire je ferai mine de vous croire).

Oh, bien entendu je ne suis pas la première midinette venue. Je suis aussi une midinette intello fan de Harry Connick Jr ("I on-ly whipered your name, pa-papapa-papapapa-papa-papapa"), une midinette ménagère susceptible de chroniquer quotidiennement pendant six mois le soap opera le plus lénifiant de toute l’histoire de la création. Une midinette qui n’a même pas eu honte, il y a quelques années, d'écrire un article élogieux sur l’album de la star de ce même soap - album rappelant régulièrement un Bryan Adams au sommet de son art. Une midinette en somme, qui préfèrera toujours la vraie guimauve aux barpapas intellectuellement correctes de U2. Une midinette qui vendrait son âme pour un dernier slow TM, pour revivre ses quatorze ans et redécouvrir Bon Jovi. Une midinette qu’en a sans doute un peu trop vu pour croire encore que le monde merveilleux des slows est autre chose qu’un mal nécessaire, comme les lunettes de vue ou les livres de Marc Levy. Mais qui essaie quand même. Une vieille midinette cabossée, quoi. Pas bien regardante sur ce qu’on lui propose du moment que ça ravive un peu la flamme. Que ça lui fait croire ne fussent que vingt secondes qu’elle peut encore avoir quatorze ans et la vie devant elle et le Grand Amour à découvrir. Une midinette déçue par le monde, finalement. Qui n’est ni rose, ni joyeux, ni plein d’amour. Qui ne ressemble à rien de ce que Bon Jovi lui avait promis un soir au coin du feu. Qui ne ressemble à rien du tout même, parfois. Et la midinette, elle, elle aimerait bien qu’on lui donne encore un peu de ce quelque chose pour la rain, ce quelque chose qu’elle pourrait use. Pour s’arracher à la nuit, et se sentir parfaitement bien.



C'est non sans émotion que je dédie cet article à : 
  • ma mère, qui a fait beaucoup pour me midinettiser en m'offrant à huit ans un disque d'Elsa ; 
  • un copain dont je tairai le nom, dont la midinettitude est franchement marquée lorsque vous prononcez devant lui les mots : Melissa Auf Der Maur
  • au plus midinette de tous les écrivains contemporains (qui se reconnaîtra) ; 
  • aux midinettes qui sommeillent en vous tous, bien sûr : contrairement aux apparences ceci n'est pas le coup d'envoi d'une chaîne bloguienne... quoique... 
Enfin, je voudrais me livrer à une dédicace spéciale pour Richie Sambora, génie de l'embardée lyrique trop souvent resté dans l'ombre, qui accumule les merdes depuis plusieurs mois et qui, après avoir été plaqué successivement par Heather et Denise (certes avoir pu se les faire est déjà une compensation), passe de cure de désintoxe en cure de désintoxe - quand on vous dit que l'amour c'est super triste !

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