jeudi 11 octobre 2007

Folk fêlée. Country délavée.

[Mes disque à moi (et rien qu'à moi) - N°75]
Strangers Almanach - Whiskeytown (1997)

Whiskeytown est entré dans ma vie par la petite porte de l’appart d’un ami que je n’ai plus beaucoup revu après. Ce mec était une espèce de maître, qui possédait tous les disques de tous les groupes underground US en import, et nous arrosait avec – mais ne nous les prêtait jamais l'ordure. Du coup on était tous là chez lui, à lui tourner autour, sa discothèque était notre pot de confiture et certains ont même poussé le vice jusqu'à lui voler certains trucs introuvables ailleurs. En 1996 on n’avait pas internet, on n’avait pas de graveurs de cds, on se faisait des cassettes, ça semblera un peu dérisoire aux gosses d’aujourd’hui mais c’était une drôle d’époque. C’avait un côté sympa de se faire des cassettes, ses propres compiles avec des pochettes customisées, et mon petit frère gueulait : Putain, t’as pas mis ma chanson préférée !

Faithless Street était quasiment introuvable en France (d’ailleurs on le trouve encore assez rarement en magazin). Il a fallu un an et la signature du gang de Ryan Adams sur un gros label pour pouvoir enfin les entendre à loisir et avec un son correct. Avec Strangers Almanach, second album, peut-être même premier (Faithless Street n’était en fait qu’une compile de différentes sessions autoproduites ; quant à Rural Free Delivery bof, c’étaient des vieilleries, leur Live At Sin-é à eux si vous voulez). Certains inconditionnels du groupe l’ont lâché à cette époque. Inconditionnellement snobs, ils n’avaient pas vraiment supporté la trinité guettant n’importe quel groupe provincial lorsqu’il se met à passer à la radio : Signature par une Major + Son plus propre + Changement de line-up. Ils ne pouvaient pas savoir, les pauvres, que l’histoire ne faisait que commencer.


Faithless Street, donc, était l’album sale de jeunes gens mal lavés, capables de sauter sans fioriture de la country au punk, de la ballade au rock énervé, un objet charmant d'une rare fraîcheur – mais inachevé. Il y manquait une cohésion, un son, une ligne. C’est ce qu’on trouve sur Strangers Almanach, et désormais ce sera seulement sur scène que le groupe culte (qui n’a déjà plus que deux années d’existence devant lui) foutra bordel et feu. Ryan Adams y affine son songwriting, prend un contrôle total sur son groupe (si Caitlin Cary signe bien quelques titres, elle n’est déjà plus qu’un faire valoir et ne chante quasiment plus)… pour faire court : Strangers Almanach ressemble beaucoup plus aux albums solos du branleur de Jacksonville que le précédent Whiskey, tout en conservant un son propre (ce qui ne sera pas le cas du suivant, Pneumonia, dont on jurerait qu'il s'agit de chutes de studio des premiers Adams). On y retrouve déjà un groût prononcé tant pour la power-pop (« Yesterday’s News ») que pour la folk luxuriante (« Dancing with the Women at the Bar »), des textes délicieusement sarcastiques (« Excuse Me while I Break My Own Heart Tonight ») ainsi que des montées en puissance à la Replacements (ou... Sonic Youth, même si ça ne saute pas aux oreilles), plus inhabituelles chez lui, sur « Losering » ou « Not Home Anymore ». Deux titres hypnotiques entre rock en transe et country spatiale. C’est peut-être bien ça qu’on appelait l’alt-country.

Bien entendu Whiskeytown sera jeté dans le même sac que Wilco, ce qui n’est pas totalement idiot (leurs démarches étaient similaires et leurs membres, amis) mais relativement étonnant tant les deux groupes jouent dans des catégories différentes. Adams et ses sbires n’ont jamais goûté l’expérimentation, ce en quoi il se rapprochent plus musicalement des folkeux que des rockers indépendants. Et si Tweedy possède un génie pour les climats dérangés, Adams, lui, tape plus dans le registre de la mélodie-qui-tue. Dont acte : Strangers Almanach contient au moins deux très grandes chansons, « Inn Town », ouverture à se damner, une de mes deux ou trois chansons préférées de tous les temps, et « Avenues », complainte 200 % folk. La chaleur qui se dégage de ces deux titres est assez incroyable, on se croirait vraiment au coin du feu avec Adams, vous montez le son et c’est comme si le groupe s’invitait chez vous.

L’objectivité me force à reconnaître que ce disque n’est pas forcément parfait, qu’il contient un titre au moins en dessous du lot (« 16 days », bassinant – mais unique – tube du groupe) et qu’il est sans doute un poil trop produit sur certains morceaux (généralement les plus rock : les versions lives de « Waiting to Derail », plus crues, étaient également nettement plus efficaces). Mais je n’y peux rien, je l’adore quand même. J’adore la voix d’Adams, j’adore ses textes, ses mélodies, j’adore mettre Strangers Almanach à fond les ballons et m’allonger sur mon lit pour rêvasser à des jours meilleurs. C’est à ma connaissance le seul album jamais enregistré où l’on peut passer en quelques secondes de la rage adolesco-incandescente (« Excuse Me… », « Everything I Do ») à l’adult-folk savamment orchestrée (« House on the Hill »… une chanson de Caitlin Cary, comme de juste). Les deux se mélangent en permanence, se répondent, se complètent… quoi de plus surprenant de la part d’un songwriter qui à seulement vingt-deux ans à l’époque avait déjà vécu deux ou trois vies ? Par la suite Adams aura souvent été doué, mais il aura fini par grandir. Son œuvre récente semble s’être recentrée sur la seule folk, et Easy Tiger, dernier opus au demeurant fort convaincant, sonne comme le disque d’un mec de quarante balais. Le vieillissement précoce, tel est le fléau qui guette tous les jeunes prodiges country-folk.

Autant dire que cela me rend Strangers Almanach d’autant plus précieux. Car s’il est probable que son singulier auteur réussira sans doute à enregistrer d’autres Gold et Cold Roses dans les années à venir, il est presque certain qu’ils n’y aura jamais pour lui qu’un seul disque aussi majestueusement folk’n’roll que celui-ci.


Trois autres disques pour découvrir Whiskeytown :

Cat's Cradle (live / 1995)
Faithless Street (1996)
Pneumonia (1999)

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