mercredi 4 juillet 2007

Hannibal Rising - Mais pourquoi est-il si méchant ?!!!

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Il est pas très grand, très malin, très méchant, et il mange des gens. Vous le connaissez forcément, vous l’aimez probablement, peut-être même l’adorez-vous – alors même qu’il n’a pas grand chose d’adorable. Il est encore plus mauvais que Dracula et Frankenstein réunis, et tout comme eux il est devenu un mythe au point qu’on lui écrive sans cesse de nouvelles aventures. Il s’agit bien sûr de Hannibal Lecter, dont vous ne pouvez ignorer qu’il était de retour il y a peu sur nos écrans – sauf à avoir passé les six derniers mois dans un igloo.

J’ai bien dit : sur nos écrans, car cela fait bien longtemps que Thomas Harris ne s’emmerde plus à faire de la littérature. Depuis Hannibal il écrit littéralement pour le cinéma, et à vrai dire on finit par ne plus trop savoir s’il écrit d’abord un scénario qu’il enrichit après coup avec des phrases sujet / verbe / complément, ou bien s’il écrit d’abord un livre dont il supprime ensuite les phrases trop compliquées (je suis mauvaise langue : il n’y a jamais eu de phrases compliquées chez Thomas Harris). Voire s'il écrit les deux en même temps. Ce qui est certain c’est qu’en général les deux produits (ne parlons pas d’œuvres, Thomas Harris n’aime pas les gros-mots) paraissent simultanément, et pour cause : notre auteur n’écrit plus rien depuis des lustres… sauf si on lui demande éventuellement une nouvelle aventure de Lecter pour le cinéma. Là, rattrapé par sa conscience, il se rappelle qu’il est écrivain et se met au boulot. Mais bon, ça ne dure jamais bien longtemps, et très franchement Monsieur Harris, si vous me lisez : ce n’est pas la peine d’écrire des romans si c’est pour qu’ils aient le niveau de ce Hannibal Rising. Contentez-vous de rédiger vite fait un scénario que vous confierez au premier tâcheron venu, et n’ennuyez pas les libraires qui sont déjà bien assez débordés avec la parution continue de véritables œuvres littéraires.

Vous me direz que je suis un peu méchant… pas du tout : Hannibal Rising est un livre particulièrement médiocre, qui en plus s’assume – ce qui le rend par instant révoltant. Ayant plutôt bien aimé les volumes précédents (surtout l'excellent premier, soit), je trouvais que raconter la jeunesse du tueur en série était plutôt une bonne idée. A condition d’être capable de mener à bien l’entreprise, mais après tout pourquoi pas ?

Le hic c’est que non seulement Harris ne mène pas son entreprise à bien (je parle de l'entreprise littéraire, hein - son business se porte très bien), mais qu’en plus on a le sentiment de plus en plus persistant au fil des pages qu’il ne s’en donne même pas les moyens. C’est que la jeunesse de Hannibal, pour être raccord avec le personnage, nécessite fatalement de sortir du genre thriller dans lequel Harris s’est fait un nom. De mordre sur des choses aussi casse-gueules que la fresque historique ou le roman de guerre… deux genres qui par le passé mirent à terre même les plus grands. Or Harris, si l’on ne peut que lui rendre hommage pour avoir inventé de toutes pièces l’une des figures les plus fascinantes de la littérature contemporaine, n’a jamais été un grand. Tout au plus un habile faiseur, à l’écriture un peu terne mais à l’imaginaire plutôt bien construit, capable de surprendre mais assurément pas d’écrire un jour un chef-d’œuvre. Las ! Le succès, c’est bien connu, monte à la tête. Il y a dans l’ampleur du projet une mégalomanie qui file le tournis… un peu comme si Maurice Denuzière avait eu l’idée subite d’écrire la Comédie Humaine.

A avoir les yeux plus gros ventre, c’est un fait, on se paie souvent une indigestion. C'est chez Lecter le lecteur que Harris en provoque une, ce qui est plus ennuyeux, mais pas si étonnant que ça si l’on considère que le précédent volet, déjà, lorgnait par moment vers le grand-guignol (tout en conservant une cohérence salvatrice). Dans ce volume-ci l’auteur de The Silence of the Lambs semble avoir clairement franchi un cap… il n’a plus peur de rien, il ose tout et foire à peu près autant : si les passages purement thriller restent parfois plaisants (quoique finalement assez convenus), les longues digressions poétiques (ou du moins qui essaient de l’être) ou contemplatives (même commentaire) sont absolument et totalement soporifiques. Les dialogues sonnent creux (This is not a man, this is monster… wow ! terrifiant comme du Clive Barker) et bavards, les personnages sont absolument superficiels… y compris (et surtout) Hannibal lui-même, ce qui est quand même un comble puisque l’argument du livre est une plongée dans sa psyché. Pauvre, pauvre Hannibal… méritait-il de subir un tel outrage ? Lui qui était si brillant, si cultivé, si génial dans sa partie ! Le voilà devenu un vulgaire (dans tous les sens du terme) assassin, inférieur ou au mieux égal au premier tueur de série B venu. On pourrait presque le croire évadé d'un slasher-movie s’il ne tuait pas que des hommes. Hannibal, traumatisé par l’assassinat de sa petite sœur, mais surtout traumatisé par un auteur qui a visiblement rayé le mot finesse de son vocabulaire : on ne sent absolument pas l’horreur prendre contrôle du jeune homme. Il subit évidemment un lourd traumatisme, mais franchement il aurait pu naître comme ça que ça n'aurait pas changé grand-chose... ça ne valait vraiment pas la peine de faire bouffer une petite fille par de grossiers mercenaires affamés pour obtenir un résultat aussi fade : Hannibal est tout ce qu’il y a de plus monochrome, absolument méchant, quand bien même l’auteur le disculpe à moitié en le faisant tuer uniquement des coupables. Un argument qui filerait presque la nausée si l’on n’était pas frappé par l’évidence : Hannibal n’est plus Hannibal. C’est une machine à tuer semi décérébrée qui ne tue que par vengeance, pas du tout un vrai tueur en série. Plutôt un justicier de la nuit un peu ridicule, qui essaie d’avoir de la répartie face au flic qui lui sert de sparring-partner mais évoque au mieux un étudiant en première année de biologie qui tenterait de faire le malin. De ses crimes, de ce qui le pousse à les provoquer, on ne nous dit finalement rien – ou pas grand chose. Il n’est qu’un cas psychiatrique falot comparé au Norman Bates de Bloch (qui lui était certes un grand écrivain), car pour couronner le tout il n’est même pas original. Ceux qui se souviennent avec émotion des meurtres spectaculaires (et spectaculairement bien écrits, eux) de Hannibal risquent d’être déçus : Thomas Harris a beau verser dans une surenchère parfois un peu écœurante et très à la mode ces dernières années, on a plus envie de rigoler que de trembler quand il exécute le flic lituanien…

… qui de toute façon est une ordure qu’on est ravi de voir crever. Tel est le péché mortel du roman : là où la trilogie originelle s’était érigée dans le culte de l’ambiguïté et le rejet du manichéisme, Hannibal Rising présente un univers totalement binaire aux confins de la niaiserie. Croire qu’il suffit d’avoir un tueur en guise de héros pour écrire un livre amoral relève du non-sens, et Harris s’est précipité là-dedans sans le moindre remord. Il suffit de voir sa vision quasi disnéenne de la Seconde Guerre Mondiale pour prendre conscience de l’étendue des dégâts. Ces passages-là (à savoir le premier quart du roman) sont de loin les plus grotesques, et aussi, mais cela va sans dire, les plus révoltants.

Hier, un sympathique lecteur m’a dit que si ne pas comprendre me conduisait au mépris, il valait mieux que j’arrête de lire. Je crois qu’il n’avait pas tout à fait tort, quoique cela fonctionne dans les deux sens : j’ai tout compris dans Hannibal Rising. Seulement ce qu’il y a comprendre est d’une bêtise intersidérale. Quand un auteur et/ou un éditeur sont capables de témoigner d’un tel mépris pour leurs lecteurs (et en l’occurrence pour leur propre travail !), je ne vois pas pourquoi lesdits lecteurs devraient tendre l’autre joue. Qu’un livre aussi inepte puisse se vendre par palettes est un scandale. Car si j’ai cru durant la première moitié que la version papier était aussi mauvaise que la version cinématographique, j’ai vite dû me rendre à l’évidence : c’est encore pire.


👎👎 Hannibal Rising 
Thomas Harris | Delcorte Press, 2006

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