jeudi 5 juillet 2007

Les Bienveillantes après l'écume

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Voilà donc la Bête. LE livre. Premier constat : c’est du lourd, au moins au sens propre du mot. Tellement lourd à dire vrai qu’on peut raisonnablement se demander combien de ces critiques qui l’ont encensé à tour de bras ont été jusqu’au bout… ceux-là ont déjà du mal à lire un bouquin de quatre cents pages, alors s’envoyer un truc de plus de neuf cents au moment de l’année où ils ont le plus de livres en attente... on ne peut que sourire à cette idée, et rendre hommage aux deux ou trois qui l’ont réellement lu – plutôt que de se contenter de recopier l’article de l’Obs, qui le premier mit le feu aux poudres. On pourrait même aller plus loin : ce roman n'a rien du tout d'un grand livre populaire... mis à part ses chiffres de vente. On peut raisonnablement se demander dans combien de foyers le colossal travail de Littell sert à caler des armoires...

Bref : venons-en au texte, si tant est qu’on puisse encore en dire quelque chose à présent qu’il a été critiqué, commenté, décortiqué à longueur de journaux, de blogs, de forums, d’émissions…

Les premières pages ne manquent ni de souffle ni de classe, et la surprise est agréable : depuis combien d’années un Goncourt n’avait-il pas été aussi bien écrit ? Longtemps, très longtemps. Certains d’entre nous n’étaient peut-être même pas nés. Indéniablement, il y a du génie chez Jonathan Littell. Du grand écrivain, du qui va faire date. Non pas uniquement dans le fond, quand bien même la subversion éclate dès les premières pages, mais bel et bien dans une écriture d’autant plus vertigineuse lorsqu’on se rappelle (ébahi) qu’il s’agit d’un auteur américain écrivant en français. On en connaît quelques uns qui ont dû retourner à leurs bouquins de grammaire & stylistique après avoir lu les premiers chapitres. Le style de Littell a de quoi dégoûter la plupart des auteurs franco-français contemporains. Son genre aussi : il y a dans ce roman, je me répète, quelque chose qui ressemble beaucoup à de la classe. Une forme d’élégance rendue éclatante par la dureté du propos.

Car le texte est bien entendu dur. Peut-être pas autant que je m'y attendais, mais quand même... Ne fût-ce que cette manière de haranguer le lecteur, rendant inévitable un sentiment de malaise assez difficile à exprimer. Pourtant, et là-dedans peut-être réside le coup de maître de Littell, son narrateur raconte des choses dont beaucoup tombent sous le sens. Mais il les raconte de manière tellement provocatrice qu’on finit par lui en vouloir quand même.

Dans ses Dernières nouvelles d’une terre abandonnée, Manguel faisait le portait d’un tortionnaire argentin en le rendant sensible, doux et attachant. Si le propos des Bienveillantes a pu choquer quelques personnes au point de leur faire renoncer à ce texte, on leur déconseillera gentiment la lecture du somptueux roman du disciple de Borges. Car d’une certaine manière, l’idée de Littell est bien moins choquante : à aucun moment Maximilien Aue n’est réellement attachant. C’est un vrai nazi, sans doute embrigadé et emporté par la spirale de l’Histoire, mais ni plus ni moins mauvais qu’un autre. Ce qui le rend si peu ordinaire, c’est finalement le cynisme avec lequel il traverse le bouquin de Jonathan Littell – quoiqu’on puisse légitimement se demander si le cynisme n’est pas partie intégrante du nazisme. En somme l’auteur se lance dans l’autoportrait forcément abject d’un nazi ordinaire ou presque, avec une incroyable virtuosité dans l’écriture et un ton qui ne manque pas de déstabiliser par instant. Néanmoins en respirant un bon coup ça passe : ce qui rend Les Bienveillantes aussi soufflant durant les deux cents premières pages, c’est purement et simplement l’effet de surprise. Lequel hélas se dissipe au bout de ce laps de temps, pour laisser place à l’horreur véritable.

Non que passées ces deux cents premières pages le livre monte d’un cran dans l’atrocité ou le malsain. En revanche à partir de ce stade l’horreur se répète, se systématise… pour finalement devenir mécanique. Le roman commence bien entendu à être redondant, mais c’est un point fort autant qu’un point faible : Littell ne fait que représenter de manière littéraire (voire littérale) la mécanique de l’horreur parfaitement suggérée dans le célèbre documentaire sur Eichmann. Il rend concret ce qui déjà, face à ce formidable film, était terrifiant à concevoir. Et si l’on pourra éventuellement lui reprocher d’avoir du coup écrit un roman parfois un peu lourd ou répétitif, il serait nul et non avenu de fustiger cette volonté de projeter ce que l’inconscient collectif se démène pour occulter… tout en nous rabattant les oreilles avec le fameux devoir de mémoire. Amusant, pas vrai ? comme tout le monde veut absolument se souvenir quand si peu de personnes ont envie de savoir – voir juste d’imaginer. Alors que paradoxalement ce texte surpuissant fait sans doute beaucoup plus pour ledit devoir de mémoire que n’importe quelle fresque historique en costumes d’époque sur les courageux résistants, les héroïques soldats américains ou les gentils juifs déportés. L’héroïsme bas de plafond n’a pas plus la place chez Littell que le manichéisme, ce qui ne peut que rendre son roman d’autant plus reversant.

Ce qui file le tournis, surtout, c’est d’ailleurs moins la question de l’histoire (avec ou sans grand H) que celle du thème sous-jacent, à la fois très simple à établir et très compliqué à écrire : le Mal, son existence ou sa non-existence. Si l’on part du principe que ce Mal réside en germe en chaque être, la notion même de Mal a-t-elle encore un sens ? C’est la question que semble poser l’auteur durant ces neuf cents pages joyeusement amorales et régulièrement horribles. L’idée n’est pas neuve : surdocumenté, Littell n’a guère pu faire l’impasse sur la fameuse Banalité du Mal évoquée par Arendt à propos (justement) d’Eichmann. Son traitement par contre, à savoir celui de la narration à la première personne, permet une curieuse mise en abyme de la question. Ne fût-ce que parce que Maximilien sait pertinemment ce qu’il fait – et le fait quand même. Ce qui de fait élargit la question à l’humanité entière, et non plus seulement au nazisme. Le temps d’un voyage au cœur des ténèbres de l’âme humaine dont on ne peut ressortir indemne.

Un voyage évidemment un peu long : l’honnêteté oblige à mentionner l’ennui qui s’installe dans les cent cinquante dernières pages. Un ennui ou plutôt une lassitude, comme d’avoir fait la queue pendant trois heures à l’ANPE (le choix de cette image n’est évidemment pas innocent). Une lassitude que Littell, qui n’a rien laissé au hasard, a très certainement voulu : au terme du livre, l’horreur a effectivement fini par (partiellement) se banaliser aux yeux du lecteur lui-même. Parce que si l’on commence à s’ennuyer à tel ou tel moment du livre, c’est qu’on a fini par inconsciemment en accepter l’idée. On s’est habitué (façon de parler vous l’aurez compris volontairement provocatrice) à la compagnie de ces Einsatzgruppen SS. Et l’on a donc cessé, ne fût-ce que pour un instant, d’être indigné. Ce pourrait être une allégorie brillante de notre indifférence quasi quotidienne face à l’Indicible s’étalant chaque jour dans nos journaux télé ; l’horreur longue durée, ce n’est plus vraiment l’horreur, n’est-ce pas ? Cela s’appelle La Nausée.

En somme pour la première fois depuis une éternité voilà que le Goncourt a récompensé un livre fidèle à l’idée que s’en faisaient ses créateurs : formellement brillant, original et absolument subversif. Là où il est, Huysmans doit avoir enfin retrouvé le sourire.


👑 Les Bienveillantes 
Jonathan Littell | Gallimard, 2006

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