vendredi 23 juin 2006

Pourquoi pas Elia ?

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Le Sergent Cesario Flores est un excellent militaire. Ses supérieurs le chouchoutent, le considèrent comme un de leurs meilleurs éléments et lui coule des jours paisibles dans sa petite base avec toute sa petite famille, légèrement phallocratique mais néanmoins sympa. Jusqu’au jour où sa fille préférée, Juana, la plus âgée des enfants, fugue pour aller rejoindre ses gentils amis hippies dans leur gentille communauté. Là, Cesario n’est plus du tout sympa (à sa décharge, il est militaire). Et il file comme une flèche pour la ramener à la maison…

Evidemment sur le papier le résumé fait forcément un peu peur. Un père militaire, une fille qui vire hippie (et qui fume de l’herbe en plus !), ça sent un peu la poussière, la cliché et la querelle intergénérationnelle à deux balles. C’est ce que je me suis dit aussi en lisant les premières pages. Rassurez-vous cependant : le roman bascule très vite vers quelque chose de beaucoup plus intéressant et de bien plus subtil, simplement je ménage l’intrigue.

Le fait est que dans le meilleur des mondes, Elia Kazan aurait été aussi brillant avec un stylo qu’avec une caméra. Las ! nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes (mais là je ne vous apprends rien), et il faut bien avouer que le style de Kazan, pour n’en être pas moins totalement lisible et agréable, n’est pas fulgurant. Pas mal de lourdeurs, une tendance à l’éparpillement…

Bien heureusement, le fond tient remarquablement la route. Il se trouve qu’Elia Kazan, immense artiste s’il en est, avait oublié d’écrire comme un dieu mais avait aussi oublié d’être con. De fait, son roman est habilement mené (en l’occurrence c’est le lecteur qui est habilement mené) vers une réflexion incisive sur la société américaine, ses us et coutumes, et bien évidemment (mais ça il ne pouvait pas le deviner en 1972) sur son époque.

Loin de verser dans le manichéisme bas de plafond, Kazan, si l’on ne doute jamais de ses positions politiques, ne se contente pas d’opposer les gentils hippies aux méchants militaires. Il préfère de loin renvoyer les deux camps dos à dos, plaçant quelques interrogations pertinentes dans la bouche des jeunes fumeurs d’herbe (notamment à propos de la politique guerrière des Etats-Unis, on pouvait difficilement faire plus actuel et de ce point de vue ça n’a pas pris une ride) mais ne manquant pas d’égratigner au passage au passage ces jeunes rêveurs pensant faire la révolution en fumant deux joints, en se promenant à moitié à poil et en recyclant trois citations marxistes mal interprétées. Pas plus qu’il ne ménage ce militaire phallocrate qui mène sa famille à la baguette…

… et comme en plus d’avoir oublié d’être con il a oublié d’être fondamentalement méchant, Kazan parvient à rendre toute cette galerie de personnages terriblement attachante. Pompon sur le chapeau de marin, il évite sans trop se forcer l’écueil du happy-end à trois francs six sous, ce qui ne peut-être qu’appréciable.

En somme ce n’est pas prodigieusement écrit, et dire le contraire serait extrêmement inquiétant. Mais il arrive de temps en temps dans l’histoire de la littérature qu’un fond puissant et bien maîtrisé réussisse à transcender les faiblesses de la forme, et c’est le cas ici. Rien ne vaudra jamais que l’adéquation entre les deux, certes. Ca ne rend pas la lecture de ce livre désagréable pour autant, loin s’en faut.


👍 The Assassins 
Elia Kazan | Stein and Day, 1972