lundi 18 juin 2007

Philip Roth - Adorable monstre

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Peut-être bien le livre le plus corrosif de Philip Roth…

Pour son second roman, il a tout simplement décidé de tirer le portrait d’un monstre… très affreux et très humain : Lucy. En apparence une jeune fille bien sous tout rapport – en apparence seulement. Car Lucy, qui a grandi dans la haine du père, a développé au cours de sa jeunesse une espèce de complexe de supériorité absolument terrifiant. Si l’on a de prime abord l’impression que ces sentiments violents sont principalement destinés aux hommes, on comprendra rapidement qu’ils sont beaucoup plus généraux et beaucoup plus viscéraux que cela ; son père est certes un alcoolique et un homme violent, mais il est surtout un loser absolu. Lucy, par voie de conséquence, déteste en fait "les faibles". Et elle trouve qu’il y en a un peu trop dans son entourage… à commencer par son jeune mari, brave garçon un peu falot tombé pile au mauvais endroit au mauvais moment…

… et ainsi de suite. Avec toute la puissance comique qu’on lui connaît, Philip Roth se lance dans une vaste entreprise de démolition de la famille idéale américaine, n’épargnant pas plus le jeune époux crédule que le beau-père marginal ou le grand-père, caricature de figure paternelle dans l’univers étriqué de Lucy. L’écriture est sobre, le texte ramassé, et le livre alterne avec une virtuosité incroyable portraits au vitriol, dialogues savoureux et situations hilarantes… qui bien sûr ne sont certainement pas drôles à vivre. La Philip Roth’s touch dans toute sa splendeur : réussir à faire se plier de rire le lecteur avec des histoires absolument tragiques et/ou pathétiques. De fait la troisième partie du roman, la plus sombre de toutes sur le papier, s’avère aussi la plus irrésistible.

Pour autant l’écrivain se garde bien d’énoncer un jugement sur son personnage de foldingue. Au contraire il ne cesse de l’excuser. On retrouve ici en filigranes l’un des thèmes phares de l’œuvre de Philip Roth : l’absence du père, source de tous les dérapages et tous les excès. Le commentaire peut s’appliquer à Alex Portnoy comme à Zuckerman, comme à la plupart des personnages de l’auteur (à tel point que j’ai souvent eu envie de mener une enquête sur le papa de Philip) qui eux aussi peuvent se permettre à peu près n’importe quoi à ses yeux : faut pas leur en vouloir, le père du premier était une outre vide et celui du second un intégriste religieux. Ainsi après avoir littéralement crucifié la brave Lucy durant les deux tiers du bouquin lui offre-t-il une curieuse forme de rédemption (tout du moins au regard du lecteur), opérant en cours de route un renversement des valeurs subtil et progressif : peu à peu, le bourreau devient victime… et sa chute, poignante, ne pourra laisser aucun lecteur indifférent. Après avoir ricané et hurlé avec les loups on s’émouvra donc, tout honteux d’avoir été si méchants avec Lucy – alors qu’on y était pas pour grand chose. Un vrai coup de maître.


👍👍👍 When She Was Good [Quand elle était gentille] 
Philip Roth | Random House, 1967

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