lundi 28 août 2006

Pas si folk que cela...

[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - N°39]
Goodbye & Hello - Tim Buckley (1967)

Comme beaucoup de gens de ma génération, Français de surcroît, j’ai découvert Tim Buckley par l’entremise de son fils Jeff, dont l’éclosion correspond pile à poil à mon adolescence. A l’époque, il y avait toujours un con pour vous dire : « Quoi ? Tu connais pas son père, Tim ? ». En général, c’était un con qui n’avait jamais écouté Tim Buckley, et personne n’allait chercher plus loin. Sauf moi. Parce que, bien entendu, j’étais en pleine ascension du fameux fil musical dont je parle depuis une tripotée d’articles maintenant. Et là, ce fut un choc.

Je vais le dire haut et fort : je suis peut-être le seul sur cette planète, mais je préfère cent fois Tim à Jeff. Sa musique est infiniment plus riche, sa discographie autrement plus fournie… rappelons tout de même que Jeff Buckley n’a publié qu’un seul album de son vivant et qu’en tout et pour tout il a dû composer quatre chansons dessus (et encore je compte large). Plus tard, aux Etats-Unis, j’ai découvert que Tim Buckley était une icône, alors que Jeff semble ne quasiment pas y être connu. Cela ne m’a pas surpris outre mesure, je savais déjà que l’essentiel de sa popularité, au fiston, était européenne, voire même française à facilement 80 %... mais de là à être un quasi inconnu dans son pays d’origine, ça non, je ne l’aurais pas cru. Son père, en revanche, y est culte. On le considère là-bas comme un genre de Jim Morrison folk, ce qui n’est ni vrai ni faux.

En fait, on a trop souvent tendance à considérer Buckley Senior comme un folkeux, là où, dans les faits, seul son premier disque peut réellement être qualifié de folk-rock. Sa musique est en réalité tellement marginale qu’il passera la plupart de sa carrière dans les bacs à soldes, d’autant qu’il est légèrement frappé, paranoïaque, alcoolique, mythomane, et refuse de se plier aux règles du business de l’époque – celles qui exigent d’un artiste qu’il publie un album tous les six mois. Lentement mais sûrement, il sombrera, se fera saquer de tous les labels et publiera au fil du temps des albums de plus en plus complexes et abscons. Pour couronner le tout, il se fâchera régulièrement avec ses deux alter-egos sans lesquels il n’est pas grand chose, le guitariste virtuose Lee Underwoord et surtout le poète Larry Beckett. Car Tim Buckley, au cœur de l’épopée psychédélique, ambitionne de publier le disque onirique ultime. Il ne conçoit donc pas de proposer des textes moyens et fait appel à un poète connu et brillant.


C’est la grande époque des premiers enregistrements, qui s’étale de 1966 à 1970 (soit approximativement les six premiers albums). Sur les ritournelles acoustiques de Buckley, Beckett pose des vers hallucinés, symbolistes et généralement totalement incompréhensibles (mais beaux, c'est indéniable). Puis, en studio, Underwood et Buckley créent les harmonies. Cordes enivrantes, percussions tribales, tout y passe et rien n’est laissé au hasard.

Ainsi donc, si à l’époque de Goodbye & Hello (son second disque), Tim Buckley continue-t-il de se produire seul avec sa guitare, ses enregistrements, en revanche, n’ont déjà plus rien de folk. « No Man Can Fight the War » sert de mise en bouche. L’accompagnement musical est uniquement rythmique et, au-dessus, la voix est en apesanteur. Ce n’est pourtant qu’une aimable plaisanterie en regard des morceaux suivants, dont certains redéfinissent le mot « grâce ». Surtout « Morning Glory », dont la mélodie semble flotter dans les airs, et bien sûr « Phantasmagoria in Two », féérique et sublime. De toute ma vie, je n’ai jamais entendu une voix sonnant aussi juste. Des belles voix, oui, bien sûr, mais celle de Tim Buckley est une d’une pureté ahurissante. Sur « Pleasant Streets » elle accompagne une mélodie traînante évoquant Love. Sur « I Never Ask to Be Your Moutain » elle se déchire puis s’étouffe… et sur « Knight-errant » elle fait carrément officie de lead-guitar. Incroyable ! Fascinant !

Parce qu’au final, Goodbye & Hello se révèle un exercice particulièrement périlleux : un disque à la fois totalement à contre-courant de son époque mais qui, paradoxalement, en porte tous les stigmates. Comment expliquer que ce disque ait été incompris à sa sortie alors qu’en 2006 il nous semble totalement raccord avec l’époque psychédélique ? Encore un de ces petits mystères qui nous rend la musique si agréable et charmante.

De fait, la suite n’a qu’une importance toute relative. A partir de 70, Buckley va se mettre à enregistrer des trucs absolument invraisemblables et abruptes, comme Lorca (album de cinq chansons dont la plus courte dure sept minutes ! quasiment inaudible aujourd’hui) ou le désastreux Sefronia (sur la pochette il fait dix ans de plus que son âge tellement l’alcool l’a détruit). Certains albums ressusciteront la magie d’antan, d’autres sombreront dans des abîmes de médiocrité. Assez ironiquement, lui qui aura toute sa vie été plus alcoolique que junkie mourra d’une overdose en 1975.

Dans les années 90, le succès de son fils (qu’il n’a rencontré qu’une fois en tout et pour tout) le remettra brièvement à la mode, avant que son œuvre ne retombe d’un coup dans l’anonymat. Et aujourd’hui, quand je rencontre un fan de Jeff Buckley, je lui dis généralement assez vite : « Quoi ? Tu connais pas son père, Tim ? »


Trois autres disques pour découvrir Tim Buckley :

Tim Buckley (1966)
Happy Sad (1969)
Starsailor (1970)