vendredi 4 août 2006

La Passion d'Anne Rice

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Un jour, dans un siècle, des historiens de la littérature très sérieux se pencheront sur cette question essentielle : comment peut-on avoir écrit à la fois Queen of the Damned et Christ The Lord ?

De manière plus simple : comment peut-on avoir à ce point renié sa propre œuvre ?

Dans les premières Vampires Chronicles, Anne Rice s’est tout de même donné un mal de chien pour changer l’image vampirique créée essentiellement par l’inconscient collectif judéo-chrétien. Elle avait fait de ses vampires des créatures mythiques issues de l’antiquité et totalement affranchies du concept de « monstres sataniques » qui leur collait à la peau depuis une poignée de siècles. Elle avait créé des êtres humains, trop humains qui, finalement conscients de la vacuité de la religion, en venaient à chercher un sens à leur existence.

Une dizaine d’année plus tard, à partir de Memnoch the Devil, l’auteure a totalement reviré sa cutie. Crise de mysticisme où passage à vide dans son œuvre ? La fin de la saga a relevé le niveau, mais le mystère demeurait.

Jusqu’à ce Christ The Lord où, tenez-vous bien, Anne Rice a décidé de nous raconter la vraie vie du vrai Christ. Est-ce de l’art ou du cochon ? Anne Rice, finalement, ne vaut-elle pas mieux que les auteurs gothiques et décadents du XIXème qui l’ont tant inspirée : libertaire et libertine à l’extérieur, totalement cul-bénie à l’intérieur, cette dernière facette explosant au grand jour dans son œuvre – comme chez ses modèles ?

Mais à la limite, pourquoi pas ? Ce ne serait pas bien grave, si Christ The Lord était un bon livre. A la limite, Rice a le droit de penser ce qu’elle veut, du moment que quand elle nous en parle elle le fait bien. On peut même aller jusqu’à considérer qu’après tout, le Christ peut-être vu comme une figure mythologique parmi tant d’autres et que, par conséquent, il n’y a pas de contre-indication dans le fait de vouloir la dépoussiérer.

C’est là que le bât blesse : intéressant et relativement bien écrit, Christ The Lord arrive après deux cents films et quatre-mille-huit-cents bouquins sur le sujet. Revisité par Anne Rice, le Christ a gagné un peu de poésie et de sensualité (la Rice's Touch comme chacun sait) mais objectivement l’auteure de Violin n’apporte strictement rien au schmilblick. Elle se contente de raconter une histoire que nous connaissons tous déjà, et loin de prendre des libertés avec l’histoire ou les écritures, elle y colle de très près – ce qui rend ce livre d’autant plus encombrant.

On peut donc lire Christ The Lord, comme ça, pour voir. Ce n’est sans doute pas plus idiot que certains volumes des Vampires Chronicles (genre Merrick). A tout prendre, c’est même mieux, sans doute. Mais on est rarement scotché. On baille même parfois, devant tant de lieux communs qui à coup sûrs sont aux yeux de l’auteure des vérités fondamentales.

Le plus inquiétant étant sans doute qu’au terme de ce roman, Anne Rice laisse clairement la porte ouverte à une suite…


👎 Christ The Lord 
Anne Rice | Alfred A. Knopf, 2005