jeudi 15 juin 2006

Le Grand Méchant Loup

[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - N°20]
Boire - Miossec (1995)

Au milieu des années 90 on a vu débarquer un drôle de zigue qui s’appelait Miossec. On ne savait pas encore ce qu’il allait devenir, d’ailleurs on s’en foutait un peu et lui aussi s’en foutait un peu. Ça crée des liens.

J’ai découvert Miossec sur scène, début 96. Un choc. Pour moi, mais pour lui aussi, parce qu’il a dû avoir une sacrée gueule de bois le lendemain. J’aime beaucoup pourfendre les clichés, mais il y a aussi des clichés qui ont une base réelle : oui, à l’époque, les concerts de Miossec, c’était n’importe quoi, un bordel total. Oui il était ivre mort sur scène (mais on était ivre mort dans le public donc on ne s’en rendait pas vraiment compte), oui il n’hésitait pas à insulter le public si on le sifflait, oui il oubliait la moitié des paroles. Ce n’était pas bien grave : beaucoup des gens qui l’ont vu sur scène à cette époque se sont par la suite jetés sur son premier album.


La presse parlait d’un grand méchant loup qui mangeait les journalistes et faisait peur à la ménagère de moins de cinquante ans. Sur ce premier album totalement dépouillé, quasiment folk, on découvrait surtout un homme déjà plus tout jeune et déjà sévèrement désillusionné qui brossait un portrait sans concession de son époque.

Regarde un peu ta France
C’est magnifique non toute cette torpeur
Tous ces anciens de l’adolescence
Immobiles devant Pasqua, l’horreur

Hé ! vous remplacez Pasqua par Sarkozy, et ça n’a pas pris une ride.

Je n’aime pas la manière dont les plumitifs idiots parlent de Miossec. Ni lorsqu’ils évoquent le méchant loup ni lorsqu’ils parlent du dur au grand cœur comme ils le font depuis quelques années, depuis le dernier album et son succès inattendu (inespéré ?). Le Miossec respectable me plaît aussi peu que le Miossec irrespectueux, et je parie ma chemise qu’il pense pareil.

La vérité se situe précisément entre les deux, comme souvent. C’est évident que pour commencer une carrière respectable on évite de choisir pour premier single une chanson intitulée « Non non non non (je ne suis plus saoul) ». Mais réduire Boire à quelques vers un peu crus et une tournée chaotique est à peu près aussi stupide que résumer Light in August de Faulkner à l’histoire d’un métisse marginal.

Les fêlures de la vie sont là, dans les textes et dans la voix, dans cette versification souvent hésitante qui donne l’impression de rentrer au forceps, dans la banalité d’une histoire comme « Recouvrance » ou la touchante médiocrité du narrateur d’ « Evoluer en 3ème Division ». Il paraîtrait (c’est en tout ce qu’on murmure dans les milieux autorisés) que les chansons de Miossec racontent sa vie. J'imagine que c’est à peu près aussi vrai que si vous dites que Bloy (son auteur préféré) raconte sa vie (alors que c’est un mythomane invétéré). Les chansons de Miossec racontent la vie tout court, c’est déjà pas mal. Et cette vie, c’est celle de qui ? De vous, de moi. Notre vie à tous. Miossec est la bande son de ma vie, une vie chiante à mourir, avec du mauvais alcool et des femmes franchement pas bandantes (les bandantes nous ont largué depuis un bout de temps). Les chansons de Miossec nous parlent de gens sympas qui n’ont pas de boulot, de couples qui se déchirent de manière pitoyable…

Oh oui bien sûr, l’alcool, le sexe, ils sont là, ils font peurs à la bourgeoise parce que nous sommes en France et que ce sont des choses qui ne se font pas (ou plus), fumer, boire, baiser… c’est devenu si politiquement correct de le faire et si mal vu de dire qu’on le fait. Ici non, dans le pays de Victor Hugo, on ne parle pas de ces choses-là. La France n’est pas un pays particulièrement rock n’roll, et c’est précisément ce qui fait la spécificité de Miossec, dont on ne dirait jamais qu’il joue du rock n’roll mais qui a pourtant été biberonné au rock n’roll et à la littérature. Alors oui, Miossec a choqué, il choquera sans doute encore dans le futur. Tout simplement parce qu'il n'a rien avoir avec les Delerm et compagnie, qui aimeraient tant qu'il les parraine... cette "nouvelle chanson française" à trois francs six sous dont il se fout complètement - à raison. La chanson française en général, il s’en fout un peu, mis à part Brassens et Renaud, évidemment, filiations tellement évidentes qu’elles crèvent les yeux.

J’écoute encore souvent Miossec. Cet album-ci, parce qu’il y a « Crachons veux-tu bien », sa plus belle chanson, et « Evoluer en 3ème division », sa plus drôle ; les autres aussi. Je l’ai même interviewé, plus tard. Charmant. Il ne m’a même pas mangé.  J'en suis sorti en me disant que j'aurais bien aimé devenir son pote - avant de me reprendre : voilà des années que nous sommes potes, dix ans au moins, depuis qu'il m’accompagne. On a vieilli, et finalement il y a presque une chanson de Miossec pour chaque période de ma vie. Et ça continue. Et ça continuera sans doute, parce que je me projette assez facilement et que ses mots comme ses musiques, dans mon cas, s’y prêtent plutôt bien. Parce que quand j’écoute ses disques, je vois passer ma vie. Je sens les cendres encore chaudes, le mauvais vin, les fantômes des femmes qui se sont enfuies, la sueur, les histoires de cul qui déraillent…

Peut-être tout simplement parce que je suis humain, parce que Miossec est humain et que sa musique est humaine.


Trois autres disques pour découvrir Miossec :

Baiser (1997)
Brûle (2001)
1964 (2004)