mercredi 21 mars 2018

Albert Hammond Jr. - Ex-fan des Noughties


Les archives du Golb sont formelles : en 2006, Yours to Keep, première escape solo du guitariste des Strokes, était le trentième meilleur album de l'année. La phrase est à lire avec tout ce qu'il faut de second degré et résume bien en quoi ce type de rétrospective de fin d'année, pour sympathique qu'elle apparaisse sur le coup, s'avère totalement vaine, se limitant à une photographie paraissant un peu plus floue chaque année. Yours to Keep devançait alors des ouvrages comme Hantises de Jacques Duvall ou L'Horizon de Dominique A, devenus depuis des albums de chevets du Golb alors que de ce petit disque pop intimiste, on garde surtout un souvenir diffus, agréable mais limité à une poignée de très jolies chansons ("Call an Ambulance", "Scared", "Back to the 101") que l'accumulation des publications et les implosions de disques durs finirent par chasser du mode shuffle de l'iPod (l'iPod lui-même ayant fini par disparaître au fond d'une boite).

De cette photo jaunie, pourtant, se dégage une information intéressante, non par ce qu'elle montre mais plutôt par ce qu'elle ne montre pas : de ce top 50 venant rappelant à quel point la mise à en page à toujours un sujet conflictuel sur ce site, l’œil attentif notera l'absence de l'album des Strokes de l'époque, First Impressions of Earth, leur dernier à peu près écoutable sans rigoler - ou du moins sans que le terme ringard ne s'invite spontanément à l'esprit. Froid, surproduit et surjoué, le blockbuster rock de l'hiver 2005-06 avait involontairement mis un point final au revival que les Strokes eux-mêmes avaient initié, certes auteur du meilleur debut album de leur époque, mais déjà vieux et fanés dès le premier single extrait du deuxième. Yours to Keep fonctionnait alors en creux ; il était ce disque presque-des-Strokes dans lequel on trouvait tout ce que l'on ne trouvait plus sur le-vrai-disque-des-Strokes : une émotion, ou tout simplement de la vie.


Douze ans plus tard, le quatrième album solo d'Albert Hammond Jr. fonctionne sur d'autres ressorts, mais il ne fonctionne pas moins bien. Il n'est plus question d'y trouver un pis-aller ou de l'aimer faute d'autre chose. Plus personne n'attend rien des Strokes, disparus de la circulation depuis cinq ans et encore, c'est en admettant que quiconque ait le moindre souvenir de leur dernier opus en date (il s’appelait Comedown Machine et, oui, c'est Wikipedia qui m'a aidé à retrouver son titre). Albert Hammond Jr. est devenu un artiste dont personne n'a rien à foutre publiant des albums ne se destinant pas à beaucoup plus de monde, si l'on considère qu'au faîte de sa gloire, il peinait à décrocher un demi-tube. On ne l'écoute que par curiosité, peut-être un peu politesse car le personnage est sympathique, sans s'attendre à en ressortir particulièrement enthousiasme. Trente-cinq petites minutes plus tard, le verdict est sans appel : Mais pourquoi les Strokes ne font-ils pas ce genre de disque plutôt que les trucs clinquants et sans âme qu'ils nous infligent depuis douze ans ?

La réponse est probablement à impossible à discerner mais ce qui est certain, c'est que Francis Trouble est une réussite sur toute la ligne, y compris passé l'effet de demi-surprise. Simple, léger, enthousiaste mais fragile... le Hammond Jr. 2018 délivre dix chansons pop-rock délicieuses, souvent franchement catchy, qui retrouvent ici, après une éternité de bouderie, une forme d'incandescence ayant déserté les albums de son groupe - et, à vrai dire, de tous les groupes en THE survivants. Il faut se pincer pour croire en "DvsL" et "Far away Truths", qui ouvrent Francis Trouble dans une espèce de tension joviale vraiment chouette, tout en rappelant accessoirement que le garçon a une touche franchement reconnaissable (c'est tellement évident avec le recul qu'on se demande comment certains ont pu passer toutes leurs années 2001, 2002 et 2003 à taxer les Strokes de plagiaires).

La suite est à l'avenant et tout n'y est pas irréprochable, mais l'ensemble tient plus que la route, y compris lorsque Hammond sort de sa zone de confort pour tenter des choses plus épiques ("Tea for Two") ou attaquer ses maîtres sur leur terrain ("ScreaMER" rappelle avec pugnacité qui si on les a comparés avec la terre entière, les Strokes étaient avant tout des fans hardcore de blur). Surtout, il se dégage de Francis Trouble une sincérité et une innocence rares chez les artistes multi-platinés - c'est peut-être ici, d'ailleurs, que la comparaison avec blur, donc avec Graham Coxon, paraît la plus légitime - on pourrait même tirer jusqu'à rapprocher Hammond d'un Frusciante, même s'il n'a pas les côtés foutraque et écorché de l'un et de l'autre (notons qu'après quinze ans de carrière, il s'autorise enfin à esquisser quelques fêlures en évoquant sur la plupart des titres son frère jumeau mort-né). Alors que tout ce que Hammond a pu signer en groupe depuis douze ans puait le calcul et les mecs qui tryaient vraiment too hard, tout coule de source sur ce disque aux mélodies impeccables. On n'est pas tout à fait certain de le croire lorsqu'il scande sur "Rocky's Late Night" qu'il n'est plus le même qu'auparavant, mais il n'est pas impossible qu'on lui garde une petite place dans le top de fin d'année. Si on n'oublie pas d'ici là, bien sûr.



👍 Francis Trouble
Albert Hammond Jr. | Red Bull Records, 2018

9 commentaires:

  1. Je suis bien contente que tu aies tenu ta résolution de (re)chroniquer un peu plus de nouveautés...mais je ne pense pas que ce beau geste à l'attention de tes lecteurs suffira à me faire écouter AHJR en 2018 :))

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    1. Oh, il doit y avoir plus ringard, quand même...

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    1. Eh ouais, c'est le p'tit nom des années 2000.

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    2. C'est ce que j'avais conclus. J'avais jamais entendu l'expression (et elle est plutôt moche)

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  3. Je suis bien d'accord avec toi. Ce disque a quelque chose de très rafraichissant, ce qui est d'ailleurs marrant vue la gravité de son sujet.

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    1. Honnêtement ce n'est que tardivement que j'ai pigé que c'était un concept-album. Ce qui est plutôt une qualité, en fait.

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  4. Je me reconnais complètement dans ton intro : moi aussi j'avais beaucoup aimé son premier LP à l'époque et moi aussi, je l'avais totalement oublié.

    L'extrait en écoute est bien sympa.

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    1. Je voulais le réécouter avant de poster cet article mais je ne sais même pas où je l'ai foutu ^^

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