vendredi 12 mai 2017

The Gun Club - AfterDeath Party


On nous avait pourtant bien expliqué que ce genre de disque n'existerait plus jamais. Terminé : Internet avait tué l'inédit, les collectionneurs crèveraient bientôt la gueule ouverte, tout s'écouterait, oh oui... puis s'oublierait. Plus rien ne serait attendu. Plus rien ne serait espéré puisque l'on aurait tout et trop, tout le temps et surtout quand on n'en aurait pas besoin. Une part de magie s'en était résolument allée et plus jamais (ou plus comme cela) on ne ressentirait cette impatience dévorante, cette indicible fébrilité au moment de découvrir un album. Qu'il s'agisse de sortir du formol les plus grands ou de se délecter des nouveaux venus, ce serait désormais la même indifférence – business, as usual.

Si ce vieux con d'On ne s'est pas trompé sur toute la ligne, le fait est là : nous sommes en 2017 en train d'écouter un nouvel album du Gun Club. Avec tout ce que cela implique d'émotion, d'étonnement, de peur à l'idée d'en ressortir... peut-être pas déçu (on le connait, notre Club, et on l'aime jusque dans ses innombrables travers et errances), juste un peu froid. Ah oui, d'accord. Donc ce serait le dernier album du Gun Club ? Bon. Soit. Et sinon t'as écouté quoi de bien, dernièrement ?

Mais non. Les choses n'ont jamais fonctionné comme cela avec Jeffrey Lee Pierce. Même ses albums ratés savaient toujours provoquer quelque chose chez l'auditeur – au pire, ils le provoquaient tout court.


In My Room est donc cet album oublié, perdu, jamais fini. Pas vraiment prévu comme tel, ok : il se compose (entre autres) des ultimes séances d'enregistrement du groupe, plantées en cours de route à l'image de beaucoup d'autres choses dans la vie tumultueuse de Jeffrey Lee Pierce – donc sans trop qu'on sache le pourquoi du comment. Cela rend l'objet fascinant avant même de l'avoir glissé sur la platine : In My Room est une œuvre totalement hors du temps, au propre (plus personne ne joue le rock ni le blues comme ça aujourd'hui) comme au figuré, puisque l'on ne sait pas trop ni quand ni comment ni avec qui ses quatorze titres ont été enregistrés. Le lecteur ne connaissant pas ou peu le Gun Club doit bien comprendre dans quelle situation étrange, inédite ou à tout le moins devenue très rare de nos jours celui-ci nous place : ce LP est au-delà de l'inespéré. In My Room n'est pas Smile ou l'un de ces quelques albums devenus vaguement mythiques à force d'être sans cesse annoncés puis repoussés puis annoncés puis repoussés. Non seulement In My Room sort de nulle part, mais il n'était attendu par personne. C'est ce qui le rend si beau – inattaquable, en un sens : il n'est pas une Arlésienne éternellement espérée, qui finit immanquablement par décevoir. Il est un cadeau du Ciel (et du label Bang! Records) à des gens, peu nombreux mais fervents, qui n'avaient rien demandé. Le fait qu'une grosse moitié de ce disque soit en réalité déjà parue du vivant de son auteur sur une obscure édition limitée de Lucky Jim (1993) ne change fondamentalement rien à l'affaire tant peu de gens les connaissaient1. Étant donné l'état de décrépitude – le mot n'est pas trop faible s'agissant d'un type atteint du SIDA et d'une cirrhose – dans lequel il se trouvait alors, l'hypothèse d'entendre ou de ré-entendre des enregistrements tardifs de Jeffrey Lee Pierce était au-delà de l'improbable. Et voici pourtant qu'il est là. Niché au creux du casque, à s'adonner à des reprises véhémentes de « Land of 1000 Dances » ou « I Can't Explain ». A blasphémer comme il savait si bien le faire. Presque vivant, et en tout cas bien vivace.

C'est sûrement cela qui frappe le plus : là on l'on pouvait craindre de ressentir une forme d'embarras à l'écoute de l'ouvrage avorté d'un type dans un état physique exécrable (certains diraient que cette phrase résume en elle-même toute la discographie du Gun Club – soit), on découvre un artiste en pleine possession de ses moyens, à la voix certes bien usée (cela risque de vous faire un peu mal si vous avez eu la mauvaise idée de réécouter peu avant Miami ou The Las Vegas Story), mais à tout prendre bien moins absent et amorphe que sur Lucky Jim, pourtant réalisé à la même époque2. Le titre éponyme, le fougueux « Shame and Pain » ou les exceptionnelles « Zonar Rose » et « Sorrow Knows » sont de véritable merveilles... et nom de Zeus, il faut sentir les frissons que colle « Not Supposed to Be that Way », le genre de morceau qui serait catastrophique interprété par n'importe qui d'autre chantant aussi mal, et qui là vous retourne comme une crêpe en moins de quatre minutes. Le fait que le tout ne soit pas vraiment produit et seulement vaguement mixé ajoute à l'authenticité de l'ensemble, et tant pis si l'on ne peut pas s'empêcher de se dire que jamais le Pierce de la fin n'aurait publié des choses aussi roughIn My Room sonne incroyablement bien, quand Lucky Jim et même Pastoral Hide & Seek (1990) accusent le poids des ans quasiment depuis leur parution.

En fallait-il vraiment plus pour dissiper les réserves inhérentes à ce type de parution posthume ? Pas vraiment, d'autant que les exécuteurs testamentaires de Jeffrey Lee Pierce ont été notoirement peu soûlants (ni avides) jusqu'ici3. Peut-être même In My Room était-il exactement à ce qui manquait à l'un des plus grands songwriters des années 80 pour enfin bénéficier du revival qu'il mérite. Après tout, on n'est jamais mieux servi que par soi-même, et puisque les héritiers de JLP ne sont pas assez médiatiques pour faire offices de passeurs, ce disque mineur mais incontournable pourrait bien se charger d'en convertir quelques uns...



👍👍 In My Room
The Gun Club | Bang! Records, 2017


1. Ce qui compte tenu du public réduit du groupe fait, je vous assure, vraiment très, très peu de gens.
2. L'essentiel de ces chansons ont été enregistrées immédiatement après la sortie de Lucky Jim, donc au printemps 93, mais les derniers titres, "additionnels" par rapport à la fameuse édition limitée, sont antérieurs d'une poignée d'années. Ce qui ne s'entend pas du tout, d'ailleurs.
3. Si l'on excepte le JLP Sessions Project (voir ICI et ICI), la production posthume de Pierce en vingt-et-un-an doit à peine équivaloir à neuf mois dans la vie mort de n'importe quelle légende du rock'n'roll.

19 commentaires:

  1. J'avais pas du tout entendu parler de cette sortie, faut absolument que je mette la main dessus. Merci du tuyau!

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  2. Eh bien, le Gun Club ne semble pas passionner les foules...
    Tu aurais peut-être dû glisser une blague sur Mélenchon.

    ;)

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    1. J'en ai caché une dans l'article, mais personne ne l'a vue :-(

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  3. Moi non plus je n'avais pas entendu parler de cet album et il est extra (ouais bon me jugez pas, de toute façon le truc est tiré qu'à 500 copies donc voilà hein)

    Il me semble que certains titres ont été joués sur les JLP sessions non? In My Room par exemple. Ca fait bizarre de les entendre par Pierce du coup, c'est quand même un comble mais en même temps c'est marrant de se dire ça :-)

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    1. Je t'avoue que je ne les écoute pas souvent, surtout le second volet, mais il me semble également.

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  4. Donc en fait ça t'arrive de parler de bons groupes.

    Tu viens de sauver ton honneur ;)

    Album très moyen cela dit.

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    1. En fait tu as laissé trois commentaires hier, sous trois articles différents, mais tu n'avais qu'une seule vanne en stock ?

      Mon honneur est sauf, mais le tiens... ;-)

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    2. Mince, il se révolte ! ;))

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  5. Je viens d'acheter mon premier Gun Club il y a peu, pas écouté encore. cela finira peut être par m'accrocher à un groupe qui m'a laissé assez indifférent jusqu'à présent. Ou alors la porte d'entrée sera t elle cette reprise des Who qui m'attire irrésistiblement ?

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  6. Réponses
    1. Ah oui ? Drôle d'idée. Pas ce que j'aurais conseillé d'emblée, en tout cas.

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    2. c'est le hasard. un vinyle dispo à pas trop cher dans la liste des ventes d'un gars à qui j'avais acheté autre chose (ca fait passer un peu mieux la pilule des frais de port). tu n'imagines pas le rôle de ce genre de trucs dans mon "histoire musicale".

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    3. J'en ai acheté des merdes, en faisant ça ^^

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    4. ah ah oui! mais quand c'est bon c'est d'autant plus marquant !

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    5. Cela pourrait faire un bon MDAM hors-série : ces albums à moi que j'ai achetés totalement par hasard ^^

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  7. excellente idée ! même si c'est rarement totalement par hasard. y aurait les chapitres "pour la pochette", "parce qu'il était pas cher", "parce que j'ai confondu avec un autre album" etc...

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    1. "Parce que j'ai confondu", j'en ai au moins un, mais non des moindres :

      http://www.legolb.com/2007/12/des-accidents-heureux.html

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