samedi 8 avril 2017

Foi de bois, Foi de fer.


J’aime les gens qui ont la Foi. C’est presque plus fort que moi. Ils croient, et moi je crois en eux. C’est pour eux une force et pour moi une faiblesse, car j’ai toujours une sympathie coupable pour les gens ayants de véritables convictions spirituelles, quelles qu’elles soient. J'excuse beaucoup trop de choses à ce titre. Il va sans dire que je ne suis ni ami ni même d’accord avec toutes les personnes qui ont la Foi ; il s’agit plus d’une forme de reconnaissance tacite, quelque chose qui forcerait mon respect au-delà des positions, de l’attitude ou des actes de chacun. De la franc-maçonnerie inversée, en quelque sorte, d’autant que comme c’est un sujet dont je ne parle quasiment jamais à voix haute, il peut se passer très longtemps avant que je découvre que j’ai une raison bonus d’éprouver un certain respect pour Bidule – peut-être même d’en éprouver tout court, peut-être bien que Bidule ne me faisait ni chaud ni froid et que découvrir que cette personne croit en quelque chose qui la dépasse m’ouvre de nouvelles perspectives. Encore faut-il s’entendre, bien sûr, sur ce que l’on appelle ici la Foi, qu’il conviendra tout de même de distinguer de la religiosité et même, quoiqu’un peu moins, du mysticisme. Regardez-le sous cet angle et vous verrez bien que ce paragraphe n’est pas si bizarre que cela : on sait tous que dans Lost, John Locke est mille fois plus cool que Jack ; tout comme on sait tous que si les X-Files reposent sur l’équilibre entre le Croyant et la Sceptique, le héros de la série, c’est bien le Croyant.

En toute logique, je devrais être enthousiasmé par cette campagne présidentielle. Outre que toute aspiration au réel et à la rationalité semble avoir été définitivement enterrée (comme à chaque Présidentielle, mais encore un peu plus), des gens qui ont la Foi, il n’y a quasiment que cela parmi les candidats. Je parle, vous l’aurez compris, de Foi dans l’absolu (et de Foi absolue), de Foi inébranlable, de Spiritualité, de Croyance en des forces plus grandes que soi. Il suffit de les écouter. C’est fascinant. L’autre jour je suis tombé, un peu par hasard et beaucoup pas rasé, sur un meeting de Macron (à Marseille, il me semble). C’était un véritable monument érigé à la Foi la plus totale et la plus Irrationnelle. Des exhortations digne de la Ségolène Royal de la grande époque. Des anathèmes. Des métaphores filées. Et même une putain d’anaphore ! J’en étais tout retourné, mais cela ne m’a surpris : je me rappelais bien avoir lu il y a quelques temps une interview de ManMac dans laquelle il se posait quasiment en mystique. Cela m’avait beaucoup plu et si vous avez tout bien lu depuis le début de ce texte, vous avez déjà compris que j’ai beaucoup de sympathie pour Emmanuel Macron. Au-delà des idées, donc, et en admettant bien sûr qu’il en ait, car on ne peut pas dire que le Concret et le Tangible aient été à l’honneur du discours en question. C’est un peu tout mon problème face à cette élection qui approche.


Pour dire les choses simplement : ma propre vie est déjà suffisamment irrationnelle et par-là-même chaotique pour que je ne souhaite pas que mon pays soit gouverné par des forces irrationnelles. Aussi étrange que cela puisse paraître, avoir la Foi – en Dieu ou en Soi ou en un Destin ou en la France ou en n’importe quoi avec beaucoup trop de majuscules – est le meilleur moyen de discréditer un homme politique à mes yeux. J’apprécie les grands orateurs, comme tout littéraire qui se respecte, mais je ne place aucune… foi dans les candidats ne se reposant que sur la Foi. Je ne les supporte pas faisant de grandes phrases avec de grands mots si ce n’est de grands concepts, a fortiori parce qu’ils les maîtrisent souvent mal ou les vident sciemment de leurs sens par opportunisme. Je ne pouvais pas encadrer Valls pour cette raison, j’ai de sévères doutes sur Mélenchon pour la même raison, et si j’ai avoué ma sympathie pour Emmanuel Macron, je dois préciser que celle-ci n’a eu de cesse de décliner à partir du moment où il s’est mis à donner des meetings ressemblant à des tournées de revival au fin fond de l’Alabama. François Fillon m’est beaucoup moins sympathique qu’il y a quelques mois1 ? Ce n’est pas uniquement parce que j’ai découvert entre temps qu’il était corrompu jusqu’au fin fond de son trou de balle, mais bien parce qu’il apparaît désormais comme un semi-martyr prêt à tout encaisser parce qu’il a une Foi inébranlable en son destin – moi, j’aimais bien le Fillon austère, sérieux, technique, ce type qui a complètement disparu des radars depuis le mois de janvier pour céder la place au gourou d’une secte chrétienne de seconde zone qui n’intéresse plus personne à part elle-même. Il faut les regarder, tous ces types persuadés d’être des grands hommes, et surtout il faut les écouter, plus encore que les lire. Il faut voir les mots qu’ils emploient, la rhétorique qu’ils développent, c’est fabuleux et dans le même temps, c’est effarant. Emmanuel Macron, cela a été dit et redit et moqué et re-moqué, n’a strictement aucun programme. Ses meeting sont fascinants à regarder mais quand on se penche sur le contenu, c’est à peine caricaturer que de dire que son unique projet politique est de s’approprier le pouvoir, parce que Lui Sait Ce Qu’Il Faut Faire (mais ne vous en dispense que des miettes, pauvres cloches). Et Mélenchon. Le type s’est de lui-même transformer en concept vivant – si ce n’est en produit marketing. On ne peut certes pas l’accuser de verser dans le trop-plein de religiosité, mais cela n’empêche pas son logiciel de reposer tout entier sur une mystique. Ne parlons même pas des « petits » candidats – est-ce qu’il ne faut pas déjà, à la base, une sacrée Foi pour penser qu’on a quoi que ce soit à apporter à son pays lorsque l’on a strictement aucune chance de pouvoir le démontrer ?


Dire que les mêmes, il y a seulement quelques mois, ne savaient plus quel synonyme d’utopiste utiliser pour qualifier Hamon, qui n’est pas sans défauts mais qui est assurément le plus sérieux et le plus sain d’esprit de tous les « gros » candidats. Dire qu’on nous a expliqué toute cette semaine, dans certains organes de presse autorisés, que Poutou avait en quelque sorte sali leur beau débat, à tous ces grands esprits convaincus d’avoir, vous savez : un Destin. C’est le cas de le dire : on croit rêver quand on entend ces gens s’exprimant comme d’authentiques illuminés appeler les Français au labeur et au pragmatisme. Croire en son destin est une belle chose, bien entendu. C’est émouvant, par certains aspects et, oui, cela force mon respect. Mais la Foi est aussi, peut-être même surtout affaire d’humilité. C’est aussi admettre que l’on est peut de choses face à l’Immense, à l’Infini et à l’Indicible. La Foi, brandie par un François Fillon, qui oscille constamment entre déni de réalité et culte de la personnalité, n’est rien de plus qu’une marque. Un vulgaire outil de personal branding au service de notre traditionnel bullshit post-gaullien (pardon : on dit Mythologie de la Ve République. Mais mythologie tout de même, hein). Un Homme, un Destin, une Rencontre, un Pays – roulez jeunesse. Pour la énième fois, c’est à cela qu’on veut nous résumer notre élection, ce qui ne laisse d’étonner tant un Macron ou un Fillon n’ont pas de mots assez forts pour nous expliquer à quel point nous sommes un peuple dépassé vivant dans un pays archaïque. Le plus fou, c’est que les Français ont ras-la-nouille de toute cette rhétorique. Mais que, par la force de l’habitus, ils ne peuvent s’empêcher de voter en fonction d’elle, de se demander si Truc fait Président, si Machin saurait incarner la fonction, Mais gardez-bien à l’esprit Madame Dugenoux que le gagnant de cette élection devra négocier avec Trump et Poutine. C’est vrai qu’il doit falloir de sacrées compétences pour avoir une discussion avec un beauf inculte comme Donald Trump, on ne peut pas élire n’importe qui pour une mission si complexe. Moi je pense qu’il devrait avoir une grosse bite, ou au minimum une Foi inébranlable en la puissance irrationnelle de ses performances sexuelles. Sans quoi, pas la peine de se déplacer.


1. Je suis bien content de ne pas avoir eu le temps de publier l’édito dans lequel je le disais.

25 commentaires:

  1. Ouh la belle punchline que voilà :

    "à partir du moment où il s’est mis à donner des meetings ressemblant à des tournées de revival au fin fond de l’Alabama"

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    1. En fait, on appelle juste ça "une comparaison" ;-)

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    2. 'Spèce de réac' ;)

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    3. 'spèce de branchouille ;-)

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  2. Très juste ta note sur le "bullshit post-gaullien". D'ailleurs j'y crois un peu encore ! alors que les 2 derniers présidents nous ont bien montré que tout ça était fini..

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    1. Les deux derniers seulement, t'es sûr ? ;)

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    2. Un peu de respect pour Monsieur Chirac :)

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    3. Chirac me paraît quand même avoir été considéré comme "incarnant la fonction" à l'ancienneté, si ce n'est en creux par rapport à ses successeurs...

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  3. Il faut dire aussi que les histoires de Fillon ont monopolisé l'attention, ça n'a pas aidé à aller au fond des choses...

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    1. Certes. Mais il y en a au moins un que cela arrange bien. Sans déconner, on (enfin pas moi, "on" les Français) est à deux doigts de porter au pouvoir un type dont le programme sonne tellement creux qu'à côté, celui de Hollande en 2012 passe pour une encyclopédie universelle en 19 volumes. Je ne te cache pas que cela m'inquiète énormément, probablement plus, en fait, que la "montée" de Le Pen (qui est d'ailleurs plutôt une stagnation dernièrement, voire une légère chute). Et sa majorité. C'est incroyable que ce ne soit pas au cœur des discussions. Au moins ça. Je vois beaucoup de gens qui se piquent de voter Macron sous le prétexte du réalisme ou du pragmatisme (grosse blague, mais passons) - et donc, ces gens-là, si réalistes, si "sérieux", sont prêts, aux législatives qui suivent, à lui donner une majorité en votant pour des gens inconnus, n'ayant aucune expérience, et qui pour certains ne s'intéressaient pas du tout à la politique il y a six mois ? Note que ce n'est pas forcément ce qui me dérange le plus dans l'affaire, au contraire c'est plutôt séduisant sur le papier, mais j'ai du mal à croire que ce que les Français ont toujours refusé de faire pour des gens bien plus "implantés" comme Bayrou (ou Le Pen !), ils auraient subitement envie de le faire pour une météorite comme Macron. Je vois plutôt chacun revenir à son bord au moment d'élire les députés, et le Possible Président Macron se retrouver dans la même impasse qui tue tous les gouvernements centristes dans tous les pays depuis la nuit des temps politiques...

      Bref, tout cela m'inquiète décidément, mais ce qui me rassure c'est que dans le fond, je ne crois pas trop au "phénomène Macron", je pense qu'il finira moins haut que ce que tout le monde nous prédit, tout comme Bayrou en 2007 qui, à ce moment de la campagne, était donné à égalité avec Royal, voire devant elle... on a vu ce qu'il en a été...

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    2. Je suis parfaitement d'accord avec toi.

      (mais je voterai quand même Macron)

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    3. Rien à voir, mais la captcha est de plus en plus chiante :x

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  4. Il t'énerve un peu, Macron, non ?

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    1. Pas du tout, je viens de dire que j'avais beaucoup de sympathie pour lui. Tu ne sais pas lire ou quoi ? ^^

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  5. Dommage que l'image à droite te grille, je me demandais vraiment où tu allais dans ce premier paragraphe :)

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    1. Oh, je ne cherchais pas à jouer du rebondissement...

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  6. Finalement, foi ou pas foi, cette élection fait le même effet à tout le monde ! :-(

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    1. Oui. A part quelques acharnés de Mélenchon ou de Fillon, je pense que nous en sommes à peu près tous au même point...

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  7. Quand on a vu de + ou - loin la dernière élection américaine tout ça semble très cartésien, je t'assure ;)

    Mais c'est vrai qd même qu'on tombe bas cette fois ci, niveau débats d'idées on est proche du zéro absolu, à part un peu Hamon. Et Le Pen! qui en fait paraît très sérieuse à côté des autres (c'est ce qui est très inquiétant).

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    1. "Très sérieuse", tu pousses un peu, quand même !

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    2. Ouaip, les amateurs de rebondissements apprécient sans doute mais cette campagne est vraiment très pauvre, pour ne pas dire qu'on se fait royalement chier. Par contre je ne suis pas tout à fait d'accord (je parle à SERIOUS, bien sûr), il me semble qu'on ne peut pas reprocher à Fillon de ne pas avoir d'idées (elles sont juste devenues inaudibles).

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  8. tu as sans doute raison, puisque justement j'hésite à voter Hamon parce qu'il me semble tout petit, on dirait un prof sérieux qui aspirerait à devenir prof principal... (bon, il y a quelques points de son prgramme qui m'inquiètent un peu aussi)
    et en même temps les autres m'insupportent pour la raison que tu décrit bien (les candidats "marque" qui font leur pub, bien vu). après à la vue des programmes à priori il n'y a que Macron pour lequel je pourrais voter (sans doute parce que je ne peux etre en désaccord avec rien dans son "programme").
    Donc je ne suis toujours pas fixé (et je pense comme toi sur l'avenir de Macron et son destin Bayrouesque)

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    1. Ça me fait sourire cette moquerie sur Hamon, et c'est pas faux en plus... mais ce que je comprends moins, c'est qu'on puisse prendre Macron plus au sérieux alors qu'on dirait ton cousin premier de la classe, celui qui essaie toujours d'être cool alors qu'il est juste relou, mais si tu sais, celui qui a été reçu majeur à Sciences-Po alors que tu as eu du mal à avoir ton DEUG de lettres ^^

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    2. :D ha ha, en plus j'en ai plein des cousins comme ça !!

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