jeudi 17 novembre 2016

Wyatt at the Coyote Palace - Il n'y a qu'une "Reine Kristin"

La radio FM est vraiment une saloperie qui mériterait d'être éradiquée – et va bientôt l'être, ça tombe bien : ayons confiance en le progrès. Pensez donc que j'avais réussi à passer deux ans... deux longues et héroïques années sans entendre la plus minuscule et dérisoire note des Pixies reformées. Deux années de résistance muette, vingt-quatre mois à virer des gens de mes contacts Facebook, à changer de station chaque fois que résonnait le nom du groupe, à fuir toute discussion le concernant. Deux années dont je retirais une grande fierté, annihilées en moins de deux minutes par un passage impromptu sur cette merde de Ouï FM (donnons les noms, ces gens ne méritent pas de continuer à travailler en toute impunité), sans prendre la peine de la mise en garde préalable à ce genre de torture. La base, quoi : Dans un instant, un nouveau titre des Pixies, planquez les ex-fans des nineties. Alors que des tas de braves gens innocents étaient à l'autre bout des ondes, seuls, fragiles, prisonniers de leur voiture prisonnière des embouteillages. Salauds.


Il me fallut quelques secondes pour réaliser, bien sûr, ce qui venait ainsi me polluer les oreilles. Le morceau en question était un tel sommet d'indie-rock fadasse que même la voix ne se reconnaissait pas immédiatement. C'était bien de la soupe, pour cela aucun doute, mais il me fallut un instant pour comprendre que cette soupe était ma soupe. Enfin, leur. Mais la mienne. La soupe mal moulinée et tellement trop veloutée des souvenirs d'une génération qui n'avait pourtant rien fait de mal – elle avait même acheté des disques, pleins de disques, plus de disques qu'aucune autre. Lorsque l'animateur – je suppose que c'est ainsi que ce genre de personne aime à être appelée – a confirmé ce que mon estomac noué savait déjà (les Pixies à l'instant sur Ouï FM – aaaah, ça fait du bien du bon son comme ça, du vrai rock indépendant – je caricature à peine), j'ai commencé à être saisi de convulsions. J'ai demandé à ma femme si nous étions encore loin de la maison, j'ai fermé les yeux et jeté un œil à mon téléphone intelligent – un peu pour rien, par réflexe, espérant que ma femme ne verrait pas trop à quel point j'étais ébranlé. Et c'est là, je vous promets que c'est vrai, que j'ai vu que Kristin Hersh publiait un nouvel album. Enfin : un livre-album. Un gros machin pour lequel j'allais vraisemblablement devoir m'endetter sur plusieurs années – je n'y peux rien, je ferais n'importe quoi pour Kristin. Elle est une des seules artistes dont j'achète encore les disques sur la seule foi de son nom.


Kristin Hersh, sans doute pas si involontairement qu'on aurait tendance à le supposer, est en 2016 l'anti-Pixies. C'est une évidence qui ne nécessite même pas de s'être fadé les derniers singles des requins de studio ayant remplacé Frank Black (au sens figuré) et Kim Deal (au sens propre) pour paraître éclatante. Dans cette époque où jusqu'aux pires seconds couteaux de l'histoire du rock'n'roll se reforment pour des tournées triomphales dignes de légendes qu'ils ne furent pas même dix-huit secondes, l'ex-frontwoman des Throwing Muses pourrait assez facilement mettre du beurre dans les épinards et arpenter les scènes du monde entier (mais pas de la France, ne poussez pas) en délivrant chaque soir les mêmes versions sans âme ni conviction de "Dizzy" et "Bright Yellow Big Sun". L'investissement serait minime et l'on pourrait d'autant moins lui en vouloir que les Muses ont inventé dès l'aube des années quatre-vingt-dix le concept de groupe qui splitte et se reforme instantanément, tant et si bien que chacun de leurs albums depuis Red Heaven (en 1992 !) paraît donner le coup d'envoi d'un prochain reunion tour1. Au lieu de cela, elle a choisi (il faut insister sur ce point)... l'anonymat, ou presque. La discrétion. La tranquillité de la vie de la famille et la liberté de l'auto-production. Les Muses sont devenues un collectif de vieux copains se réunissant une fois tous les dix ans pour sortir sur la pointe des pieds des super-chansons qu'ils font à peine l'effort d'essayer de vendre, et bon an mal an, la Dame semble se contenter d'un public restreint mais fervent qu'elle noie sous les cadeaux via son excellent site. Des gens comme vous (peut-être) et comme moi (assurément) qui se jettent sur des publications auto-produites parfois bâtardes, occasionnellement expérimentales – toujours passionnantes. Pas de bruit, pas de buzz, pas de bullshit. Juste une poignée de formidables chansons dévoilées à intervalles plus ou moins réguliers et une communication à la fois chaleureuse et minimale, dans l'exacte lignée de cette image toute en nuances que Hersh a toujours renvoyée.


Chaque nouvel album de Kristin Hersh est ainsi un évènement majeur, même s'il ne l'est que pour très peu de gens. Tandis que la plupart des icônes de sa génération sont soit mortes soit en phase de momification avancée, à s'ébrouer sur des albums de rock anonyme qui n'ont plus d'indépendant que le nom, Hersh cultive une touche, un son et un style – littéraire autant que musical – n'appartenant qu'à elle, bien que les imitatrices aient été légion durant la décennie écoulée. Il va sans dire que tous les albums de l'auteure de "Teeth" ou "Spain" sont désormais tous un peu pareils, mais cela n'a dans le fond que peu d'importance tant on retrouve – redécouvre, même – cette voix abîmée mais sublime avec la même émotion, qu'il s'agisse de déflorer un inédit ou de se repasser un de ces hymnes que l'on croyait pourtant connaître par cœur. S'ils furent avares en surprises, Crooked (2010) ou Spark Meet Gasoline (2012) eurent aussi ce mérite, rarissime après trente ans de carrière, de chacun receler son lot de grandes chansons venant immédiatement enrichir la déjà longue liste des classiques de leur auteure.

Fort de ses vingt-quatre titres répartis sur deux CDs, Wyatt at the Coyote Palace ne fait pas exception à la règle, même lorsqu'il repique et réarrange quelques menus extraits de son prédécesseur (au nombre desquels les très beaux "Day 3" et "Between Piety & Desire"). S'il reprend la forme du dernier Muses (Purgatory/Paradise, qui figure bien évidemment déjà dans la bibliothèque de tous les lecteurs du Golb), Wyatt s'en démarque par une unité de ton en faisant un peu plus qu'un assemblage éparse : un véritable album, et c'est peut-être ici la surprise venant d'une artiste qu'on considère plus volontiers (sans que ce soit péjoratif, bien au contraire) comme "à chansons". Album dont les titres s'enchaînent remarquablement et sans temps mort, possiblement parce que ses morceaux les plus faibles sont en début de premier CD, ce qui laisse la place pour le reste à un fort joli tour de montagnes russes émotionnelles. Tout ce qu'on aime chez Hersh, et tout ce que l'on peut attendre d'un de ses disques : de la tension ("Some Dumb Runaway", autre rescapée du précédent LP), de l'émotion à fleur de peau ("Wonderland"), de la morgue ("Sun Blown"), de la langueur ("In Stitches", "American Copper") et juste ce qu'il faut de punch pour ne pas oublier que l'auteure signa quelques unes des plus grandes pièces de l'indie-rock le plus génialement braillard (ici "Killing Two Birds" ou "Elysian Fields"). On en ressort conquis, légèrement assommé, en se faisant l'étrange réflexion que plus personne, aujourd'hui, ne sait sonner comme ça. Au bout de vingt albums tout rond (en additionnant ses différents projets), Hersh n'est plus une simple songwriteuse d'indie-rock, même excellente. Elle est l'indie-rock, littéralement. Dans ce qu'il a de plus de brut, de plus beau et, surtout, de plus... indie.



👍👍 Wyatt at the Coyote Palace
Kristin Hersh | Aardvark Bureau, 2016


1. Les Muses font même partie de ce club ultra-fermé de groupes ayant plus de succès dans leur seconde incarnation que dans la première, c'est vous dire.

26 commentaires:

  1. Je l'ai reçu !! bon, maintenant faut que je trouve le temps de l'écouter, c'est pas gagné...

    moi j'aimerai bien qu'elle soit un peu moins indé Kristin. histoire de pouvoir acheter ses disques tranquillement voire (je rêve) de la voir en concert...

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    1. Mouais, enfin c'est une simple commande sur Internet, tu en parles comme si c'était le parcours du combattant alors que le truc est sur tous les sites de vente "classiques" ;-)

      Bonne écoute !

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    2. c'est pas faux, mais en même temps, le trouver simplement dans les bacs.... non?

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    3. (et entre nous c'est quoi l'intérêt de les trouver dans les bacs de nos jours ? Les bacs c'est sympa pour faire des découvertes, picorer des trucs, etc. Mais pour acheter un album que l'on attend et dont on sait qu'on va l'acheter quoiqu'il arrive ?... à mon sens, mieux vaut le commander sur le site de l'artiste et lui filer l'essentiel du pognon, puisque la technologie nous le permet désormais :-)

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    4. Quand Hersh a commencé à s'auto-produire il y a 5 ans ça faisait déjà un moment que c'était très difficile de trouver ses disques dans les bacs français hein ;))

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    5. Ça j'avoue que je n'en sais rien. Comme je l'ai raconté ailleurs j'ai découvert - ou disons que je me suis vraiment intéressé à - Kristin Hersh sur le tard, donc je ne saurais dire comment elle était distribuée il y a dix ans.

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  2. Oh là, j'étais pas bien réveillé ce matin, j'ai oublié l'extrait ^^

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    1. Il est un peu quelconque, cela dit... :(

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    2. Ce n'est pas du tout le meilleur de l'album, en effet, mais c'est le seul dont j'ai trouvé un extrait.

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  3. Ah mais tu écris encore des chroniques musicales en fait ? :D

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    1. Euh...

      2 J'ai oublié de te dire
      2 Mes disques à moi
      8 chroniques de "nouveautés"
      7 10 Years After des 10 Years

      ... ça nous fait l'équivalent de deux mois entiers de publications. J'entends bien que c'est moins que par le passé (il y a moins d'articles sur Le Golb, tout court...), mais faut peut-être pas exagérer, les zamis ;-)

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    2. C'est bon, on charrie ;)

      Avoue que tu écris vraiment plus tellement sur les sorties musicales, enfin sur les "découvertes" si tu préfères...

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    3. Tu chipotes. Et puis tu ne vas pas me faire croire que la précédente "sortie musicale" chroniquée ici (oG Musique), tu la connaissais ;-)

      Après si tu veux me faire dire que je chronique plus que des disques de gens que je connais déjà... si tu veux, mais c'est surtout parce que j'ai cramé mon ordi, perdu toute ma musique dont au moins 70 albums de 2016 que je n'avais eu le temps d'écouter (ou très peu).

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    4. j'avais pas réagit sur ce problème d'ordi, mais ça fout bien les boules... si tu veux que je t'envoie des mp3 de certains disques dis le moi. En meme temps je sais pas si j'ai grand chose qui puisse t'intéresser, je reste dans le classique....

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    5. C'est gentil mais pour le moment je n'ai besoin de rien (enfin, dans ces cas c'est toujours difficile de savoir ce dont on a besoin, tu me diras). Pour le moment mes quelques 10 000 disques physiques suffisent à m'occuper ^^ Après il y aura sûrement quelques trucs dont je m'apercevrai à un moment que je ne les vais que en digital et qu'ils sont quasi introuvables désormais, mais je n'en suis pas encore là :-)

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  4. "Elle est l'indie-rock" : OUI.

    Je n'ai pas encore écouté cet album, mais ça ne saurait tarder.

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  5. Pas écouté, je connais pas très bien Hersh en solo, mais le précédent (passé totalement inaperçu bizarrement) était vraiment excellent.

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    1. Absolument. Mais je ne sais pas si on peut vraiment le considérer comme un album à part entière, pour moi il s'agissait plutôt de démos...

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  6. Que c'est moche de mettre les Pixies et Kristin Hersh sur la même ligne (pour Kristin, bien entendu).

    Sinon un bon album. Mais ils le sont tous, tout en étant des copies des uns et des autres, comme tu le notes.

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    1. Je connais moins bien après Learn to Sing like a Star, mais jusqu'à celui-ci (2007) les disques de Kristin Hersh sont bien différents...
      et selon moi, il existe quand meme un disque de Kristin Hersh qui n'est pas bon: Sky Motel.

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    2. "Différents", je trouve que c'est un peu exagéré. "Peu similaires", disons, mais il y a quand même beaucoup de points communs entre eux, si l'on oublie les disparités de production (une des nombreuses choses qui ont amenées Hersh à s'auto-produire, d'ailleurs...)

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