jeudi 27 juin 2013

Just a Killer for Your Love

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Deux tueurs de cinéma (issus de la littérature, mais tout le monde l'oublie tout le temps). Deux images modernes - et déjà démodées - du monstre tapis en chacun de nous. Deux prequels. Deux pointures de la télé US aux commandes. Deux projets qui avaient sur le papier tout de la machine à cash. Deux bonnes surprises.


Les hasards des calendriers ne manquent parfois pas d'ironie. Qui aurait cru il y a encore quelques années, avant que le prequel ne devienne la mamelle favorite de Hollywood, qu'on se retrouverait un jour à croiser deux fois par semaines les deux plus fameux serial killers de toute l'histoire la fiction ? Mieux qu'un Freddy vs Jason : une semaine commençant avec Norman Bates et finissant avec Hannibal Lecter. Il y a comme un bug là-dedans, de ceux qui autorisent à s'interroger très sérieusement sur l'inspiration des boites de prod' au moment de mettre en chantier leurs pilotes. Avec encore Cult et The Following (on oubliera volontairement l'anglaise The Fall), autres histoires de tueurs en série "à l'ancienne", 2013 a beaucoup ressemblé à 1995, dans le fond comme sur la forme. Alors que l'Amérique retombe dans l'angoisse du terrorisme, sa télévision s'est acharnée les derniers mois à dépoussiérer cette bonne vieille figure, tellement rassurante, dans le fond, tant elle est devenue conventionnelle et facile à identifiee. D'une certaine manière ces fictions - qu'on les trouve bonnes ou mauvaises - entérinent ce que Dexter avait commencé à suggérer : le tueur en série non seulement ne fait plus peur, mais n'est plus le moins du monde une figure transgressive. Usé jusqu'à la corde par des décennies de surexploitation commerciale, il est devenu un monstre presque comme les autres, exactement comme le vampire avant lui. A trop le montrer, on a fini par le vider de sa substance. A vouloir le démythifier, on a fini par oublier pourquoi il fascinait.

Ce n'est pas un phénomène nouveau ; on peut même considérer que dès le départ, des créatures comme Norman Bates (apparu à la toute fin des années cinquante) et Hannibal Lecter (toute fin des années quatre-vingts) allaient vers cela, représentant chacune à sa manière un premier pas dans la lente humanisation de la figure du tueur en série (pléonasme assumé). Ces deux personnages ont autant contribué à constituer l'image du serial killer qu'à la brouiller, aucun des deux ne ressemblant franchement (c'est peu de le dire dans le cas du second) à des serial killers comme ceux que l'on croisait dans les rubriques faits divers. Si Bates était trop peu caractérisé pour qu'on en tire vraiment des conclusions (nous y reviendrons) et a surtout inventé le concept de film de serial killer, Lecter a pour sa part créé de toute pièce le mythe du meurtrier raffiné, charmeur, lettré et d'une intelligence supérieure, véritable aberration pour quiconque s'est un minimum intéressé au sujet. Si ce n'est pas encore tout à fait acté dans le premier livre de Thomas Harris ou dans le film de Michael Mann (Manhunter), le personnage tel que le créera un Anthony Hopkins pas encore trop cabot est déjà un genre de superhéros du crime, capable de prises de positions quasi héroïques (revoir le Hannibal de Ridley Scott pour s'en convaincre) et finalement plus proche d'un mix entre le surhomme nietzschéen et le Professeur Moriarty que d'un Ed Gein. Il met la première pièce dans la machine à pop-corn qui aboutira aux films sordides contemporains, Saw et toutes ces cochonneries plus fascisantes que fascinantes, où la supériorité intellectuelle et la cruauté du tueur sont les véritables stars, et où le meurtre est plus cérébral que viscéral, soumis à des justifications pseudo éthiques plutôt qu'à ces pulsions contraires qui remuaient tant le pauvre Bates.


C'est en partie parce qu'elles s'écartent de cette tendance que Bates Motel et Hannibal sont des séries réussies. Comme si leurs auteurs étaient conscients que l'histoire de serial killer est un écueil, a fortiori dans un format feuilleton, ils évitent avec des talents étonnamment similaires de rentrer trop rapidement dans le vif du sujet, louvoient (pas mal dans le cas de la première, extrêmement bien dans le cas de la seconde) et parviennent finalement à délocaliser leur intrigue vers des thèmes plus riches et moins balisés que celui de l'inénarrable monstre tapis dans les recoins les plus sombres de l'âme humaine. En fait, ils évitent même de s'interroger sur la nature monstrueuse de leurs personnages, créant une véritable connivence avec le spectateur - particulièrement dans Bates Motel puisqu'elle met en scène un Bates adolescent encore bien loin de devenir un tueur en série. Le cas de Hannibal est plus complexe, mais la série repose sur un ressort somme toute similaire : focaliser l'intrigue sur les interactions entre l'Icône et le monde qui l'entoure, plutôt que sur ses crimes. En l’occurrence, le triangle complexe, mélange d'amitié, de respect profond et d'admiration irrationnelle dont on savait qu'il unissait Lecter, Jack Crawford et Will Graham avant même la première page de Red Dragon. Dans les deux cas, le tueur est rattaché à ses pulsions quasi primitives, et l'on notera aussi avec un certain amusement que celles-ci apparaissent pour la première fois à peu près au même moment (vers l'épisode six/sept) et de manière également inattendue (!) Il y a même une certaine ironie dans le fait que le premier meurtre que l'on voie réellement commettre Lecter soit une banale agression visant à se défendre face à une enquêtrice l'ayant percé à jour.

Comme si la planche n'était pas encore assez savonnée à la base, les deux séries ont contre elles d'être des prequels. Un exercice rarement réussi, encore moins à la télévision, peut-être aussi parce qu'il est rarement confié à des créateurs sérieux et mis en branle à des fins autres que mercantiles. Aucune des deux n'était certes un cas désespéré, puisque Bates et Lecter avaient la particularité (qui ne devait rien au hasard) d'être à la base des personnages secondaires des oeuvres les ayant révélés au grand public, ce qui laissait une certaine lattitude en terme d'écriture. Norman Bates est d'ailleurs, dans l'inconscient collectif, surtout lié à un chef-d’œuvre du septième art, peu de gens ayant vu ou lu (les bienheureux) les multiples suites écrites ou réalisées durant les époques suivantes. En prenant plusieurs décennies de recul, il n'était pas inenvisageable de tirer quelque chose de sa jeunesse. Encore fallait-il y parvenir, ce qui était loin d'être gagné à la base tant l'interprétation troublante, effiminée et volontiers décalée d'Anthony Perkins était quasiment la seule raison d'être d'un personnage dans le fond assez falot s'il avait été joué par un autre. Freddie Highmore est un choix de casting absolument parfait. Jeune mais déjà très expérimenté, jouant énormément de sa gestuelle, il est un mini-Bates presque idéal et trouve toujours le juste ton entre maniérisme et fragilité, dans la droite ligne du papa d'Elvis. L'aspect touchant du personnage, qui existait déjà chez Hitchcock et Bloch (c'est d'ailleurs pourquoi ses victimes lui accordaient facilement leur confiance) mais n'était que potentiel vu son peu de temps de présence dans les intrigues du livre comme du film, est ici admirablement exploité et fait beaucoup pour le charme de la série.


Mads Mikkelsen est peut-être moins convaincant... on a presque envie d'ajouter évidemment tant il était compliqué de non seulement passer après des monstres comme Hopkins ou Brian Cox, mais encore de récolter une partition beaucoup plus balisée - la biographie de Lecter étant autrement plus fournie que celle de Bates. Il n'en compose pas moins un Hannibal surprenant, bien plus froid que celui des ses prédécesseurs ; un parti-pris plutôt culotté tant le côté hâbleur de Lecter, peu présent dans les livres, est devenu au fil du temps l'un des aspects caractéristiques du personnage (en grande partie il faut le dire parce que Hopkins en faisait des tonnes dans Hannibal et Red Dragon), au même titre que son humour ravageur. Acteur ne riant que lorsqu'il se brûle, Mads ne mange pas vraiment de ce pain-là mais a cette qualité indiscutable, objective, de proposer une véritable vision du personnage, loin des bouffoneries de Gaspard machin dans le film truc adapté du dernier non-roman de Harris. Apparaissant le plus souvent dans son rôle de psychiatre, relativement peu exploité jusqu'alors dans la mythologie de la saga, il se place de facto dans la position de celui qui écoute en silence, garde ses pensées pour lui et semble souvent compatir aux douleurs de ses deux adjuvants pour lesquels il est assez évident qu'il éprouve des sentiments sincères - quand bien même ceux-ci entrent parfois en contradiction avec ses propres prérogatives (de tueur, hein. Pas de psy.) S'il lui manque une part de sensualité (Lecter est un esthète, dans tous les sens du terme), il retrouve en revanche avec Mikkelsen une forme de sensibilité et de mélancolie qui avaient totalement disparues avec l'interprétation semi-autiste du nullisime Ulliel, qui poussé par un scénario pitoyable en avait fait exactement ce qu'il ne devait surtout pas être : un "pur sociopathe" imperméable aux émotions, au remords et à l'empathie.


L'empathie, c'est ce qui fonctionne étonnamment bien dans les deux séries. C'est d'ailleurs le thème central de l'une et de l'autre : son aspect unilatéral dans les relations unissant Norman et sa mère, et la manière dont son incarnation extrême pousse Will Graham au bord du gouffre dans Hannibal. La manière dont le sujet est traité est même quasi constituve de ces deux récits aimant jouer dans les interstices plutôt que donner au spectateur ce qu'il est en droit d'attendre. Dans l'un comme dans l'autre, le canon est respecté de manière formelle au sens où Norman comme Hannibal sont les personnages centraux sans en être les personnages principaux (rôles dévolus à Vera Farmiga pour Norma Bates et Hugh Dancy pour Will Graham, excellents chacun dans son registre). Et dans le même temps, rien n'est tout à fait fidèle aux effets d'annonce puisque aucune des deux n'est un thriller digne de ce nom. Elles essaient bien, le plus souvent sans grande conviction : dans les deux cas, ce n'est clairement pas l'intrigue policière qui intéresse le plus les scénaristes, ce dont on les sait gré tant la meilleure manière de radiographier le passé de ces deux mythes était assurément de se préoccuper de leur environnement. Bates Motel, c'est son principal défaut, ne le fait pas forcément avec une grande adresse : l'intrigue thriller peut volontiers sembler lourdingue et poussive, quand chaque confrontation entre Highmore et Farmiga se charge d'une intensité incroyable. L'entreprise de hors-piste est autrement plus convaincante dans Hannibal, qui passe beaucoup plus de temps à triffouiller les psyché de ses personnages qu'à mener des enquêtes souvent assez prévisibles et qui ne sont jamais autre chose que prétexte à confronter Graham à ses tabous et fantasmes les plus macabres, qu'il s'empressera d'aller confier à Lecter (lequel l'écoutera silencieusement avant de se fendre d'une phrase badine et dans le même temps terrifiante pour le spectateur, seul à connaître sa véritable nature). On ne dira jamais assez en quoi elle se rapproche en cela d'un Profiler ou d'un Millenium, deux des meilleures séries des années quatre-vingt-dix qui, elles aussi, brillaient par leurs audaces esthétiques et leur capacité à mettre en image les imaginaires malades de personnages pourtant supposés rendre le monde plus sûr. C'est d'ailleurs sans doute sur ce point que Hannibal s'avère bien plus profonde et complexe que ce que son pitch suggère : elle joue en permanence sur le contraste entre les personnages de Lecter et Graham. Le tueur - le monstre - incarne la figure rassurante, souvent pleine de sagesse, renforcée en cela par le jeu extrêmement épuré d'un Mikkelsen on l'aura compris bien loin de la théâtralité d'Anthony Hopkins, tandis que c'est le profiler, celui censé pourchasser les monstres et mettre la société à l'abri, qui semble le plus profondément dérangé - sinon dangereux pour lui-même comme pour les autres. En un sens, la grande force de Hannibal, c'est que le mal n'y est pas symbolisé par le personnage en question : il est un cancer rongeant tous les autres, sous l’œil compatissant de ce psychiatrique flegmatique dont le cabinet paraît un havre de part en regard de la violence du monde extérieur.


Bates Motel, de par son idée de départ-même, ne peut se permettre ce genre de fantaisie. Elle compense donc en traitant la vie quotidienne de Norman avec une sensibilité étonnante pour ce genre de série, s'avérant finalement plus prenante dans ses scènes de pur teen-drama que dans sa manière somme toute assez artificielle de maintenir un embryon de suspens. Si Hannibal préfère les petits intermèdes dérangeants et s'autorise quelques flashes des plus baroques, Bates Motel opte pour sa part pour le créneau de la bizarrerie, n'hésitant pas à multiplier les références discrètes mais appuyées aux Twin Peaks et autres Picket Fences. Un choix pour le moins étonnant qui colle cependant assez bien avec le parti-pris intemporel (ou post-moderne) adopté par la série, d'abord critiqué et qui semble désormais faire l'unanimité : en mélangeant éléments contemporains et décors rétros, Bates Motel a finalement trouvé une identité visuelle séduisante ; mieux, elle a fait de ses propres faiblesses une qualité, renforçant la solitude de son jeune héros en la replaçant dans le monde moderne. Hannibal fait à peu près pareil, d'ailleurs, et l'on n'a pas entendu une seule voix s'élever pour dénoncer le fait que la série devrait théoriquement se dérouler dans les années quatre-vingts alors qu'Internet existe et que tout le monde a un téléphone portable. Dans les deux cas, il s'agit sans doute autant d'une volonté de prendre ses distances avec le modèle original que de souligner l'éternité du mythe - car c'est ce que ces deux personnages (autrefois) terrifiants sont à leur manière. Des mythes revisitables par définition à l'infini, et auxquels Carlton Cuse d'un côté et Bryan Fuller de l'autre ne se privent pas d'ajouter leur pierre. L'idée peut paraître mégalo sur le papier ; elle est convaincante dans les faits, et si l'on n'ira pas pour autant que jurer que la meilleure soupe naît dans les vieux pots, il faut bien reconnaître que l'une et l'autre de ces séries démontrent que des ingrédients périmés, préparés avec un zest d'ambition, peuvent aboutir à des saveurs plutôt goûtues.


👍 Bates Motel (saison 1)
créée par Carlton Cuse & Kerry Erhin, d'après l'oeuvre de Robert Bloch
A&E, 2013

👍👍 Hannibal (saison 1)
créée par Bryan Fuller, d'après l'oeuvre de Thomas Harris
NBC, 2013

15 commentaires:

  1. Bon bah moi, Hannibal a été ma série de l'année. C'est limite pas juste d'en parler dans un article croisé avec Bates Motel qui est bien moins bien (même si l'article est super bien comme toujours).

    Et merci Le Golb pour la recommandation!

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    1. De rien, toujours content de rendre service ;-)

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  2. euh mais j'ai aps envie d'entrer en empathie avec un serial killer moi, (même si je me suis bidonnée en lisant les Dexter pourtant des plus moyens mais avec un tueur caliméro-glauque quand même bien réjouissant) quoique pour Mads peut être... (oui je sais j'ai des goûts bizarres) sauf que Hannibal m'a toujours terrifié (je précise que je n'ai vu que le premier film, pas envie de lire le livre, j'ai peur mouarf). Bon je retourne à Longmire, les cow boys c'est le bien !

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    1. On entre pas vraiment en empathie avec ces deux serial killers (enfin si, pas mal pour Norman Bates... mais il n'est pas encore devenu un serial killer).

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  3. Très intéressante analyse.
    Les deux approches ont leurs qualités... Cela dit, celle d'Hannibal est plus convaincante. Bates Motel donne trop, à mon avis, l'impression de manger à tous les râteliers (même si la série est plaisante).

    Bonne soirée.

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    1. Oui, on peut se demander en effet si Bates Motel saura tenir sur la durée de plusieurs saisons (je ne sais d'ailleurs pas si la série a été renouvelée).

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  4. Je pense que je n'ai plus qu'à me mettre à Hannibal...

    BBB.

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  5. Oui je me laisserai donc bien tenté par ce Hannibal.
    Et puis Mikkelsen en Lecter après les années de cabotinage de l'autre (qui finalement n'a quasiment jamais été capable de proposer autre chose sur le plan de l'interprétation par la suite, ça n'a pas de prix !

    PS : j'ose la comparaison, car si je ne le fais pas, qui la fera ?!, Anthony Hopkins post-Silence et Christian Clavier post-Visiteurs, même combat :-D

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  6. Ton article m'a donné envie de jeter un oeil à ses séries (alors que, comme tu le dis aussi en préambule, je craignais qu'elles soient trop opportunistes pour être honnêtes) j'ai commencé par Hannibal (malgré ta référence à Twin Peaks pour Bates), je viens tout juste de la terminer et... tout à fait d'accord avec toi. Une vraie bonne surprise. Pas la série du siècle non plus, mais une très bonne série. Et je serais plus enthousiaste que toi sur Mikkelsen, que j'ai trouvé absolument parfait dans le rôle...
    Le principal bémol pour moi : le cannibalisme. Même mêlé aux mets les plus raffinés, même sur du Chopin et du Debussy, ça me fout la gerbe (comme à la fin, terrible, de Hannibal le film...) Qu'il tue, qu'il éventre, qu'il égorge tant qu'il veut, pas de problème... mais bouffer de la chair humaine, non^^

    J'ai encore plein de séries à voir, plein de saisons en retard, mais je vais tout de même me mettre de côté Bates Motel... (faut dire que je viens d'enchaîner les saisons 6 et 7 de Dexter avec Hannibal, donc c'est le moment de faire une petite pause dans les séries de psychopathes)...

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    1. Ah, c'est marrant, moi je suis assez open niveau cannibalisme. J'en profite d'ailleurs pour lancer un appel à tous les lecteurs du Golb souhaitant perdre leur bourrelets d'après vacances et être minces pour la rentrée ^^

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  7. à "CES séries", bordel^^ (une faute dès la première phrase, ça craint...)

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