mercredi 2 janvier 2013

Wrong - Relativité de la Théorie

...
Film après film, en faisant bizarrement peu de bruit, Quentin Dupieux est en train de signer une œuvre. Une vraie. De celles qui tiennent la distance et ne doivent rien à personne. Son style s’affine, devient de plus en plus caractéristique et aisément reconnaissable (ici à la première seconde de la première scène). Ses obsessions, également, telle cette manière bien à lui d’interpeller constamment le spectateur, un brin didactique dans le précédent Rubber, et désormais parfaitement maîtrisée. La progression est flagrante : Steak (2007), qui reste un sommet de bizarrerie au troisième visionnage, donnait l’impression d’un gamin mal élevé criant à la face du gars derrière l’écran qu’il n’était même pas cap’ de le suivre. Dans Rubber (2010), le gamin avait grandi, était devenu un brin raisonneur, et s’autorisait un peu (trop ?) à rouler des mécaniques pneumatiques. Avec son petit dernier, Wrong, le cinéaste n’a plus besoin de se donner cette peine : on sait où l’on est, qui l’on suit, rarement où l’on va. On fait confiance à l’Auteur Démiurge, puisqu’on a déjà compris qu’on ne pourra jamais le battre à son propre jeu. On s’en doutait un peu, mais Wrong le confirme rapidement : le génial monologue qui ouvrait Rubber n’était pas l’introduction à ce film, mais une déclaration d’intention pour tous ceux qui allaient suivre. « All great films, without exception, contain an important element of no reason. And you know why? Because life itself is filled with no reason. »

On pourrait résumer Wrong en une heure comme on pourrait le faire en sept secondes. Ce n’est pas réellement important, et Dupieux ne fait guère d’effort pour nous laisser croire le contraire. C’est l’histoire d’un mec qui a perdu son chien, comme Rubber était celle d’un pneu serial-killer tombant amoureux d’une bombasse, comme Jacques le fataliste était celle de… attendez, ça raconte quoi, au fait, Jacques le fataliste ?

Car c’est bien là qu’il faut aller chercher si, vraiment, on a envie de trouver à quoi peuvent bien ressembler le cinéma de Dupieux en général et Wrong en particulier. Trop facile, d’aller dénicher du lynchien à la moindre bizarrerie – et à la longue le label ne veut plus rien dire. Un peu paresseux, de rapprocher le tout du travail d’un Gondry, dont les films faussement originaux et réellement gnangnans n’effleurent pas l’once de la cruauté qu’on trouve par éclat dans celui-ci, lorsque les valeurs se renversent subitement au milieu du film. Trop idiot, de parler d’un univers kafkaïen, alors que Wrong ne ressemble en rien, même pas trois secondes pour le plaisir du clin d’œil, aux labyrinthes biscornus et masochistes de l’auteur de L’Amérique et du Procès. Wrong fait dans le Diderot post-moderne parce qu’à l’instar de l’inventeur de la meta-fiction, Dupieux raconte son histoire (il y en a une vraie, contrairement à ce que l’on aura pu lire ici ou là) avec un constant mélange de crânerie et de tendresse, d’expérimentation et de légèreté, de provocation pure et de vaste plaisanterie1. Comme Rubber avant lui, quoique de manière moins linéaire, Wrong semble clamer en permanence que l’acte de créer est en soi plus important que la création obtenue, que la vraie beauté d’un récit est dans sa ponctuation, et que l’absurde et le non-sens sont la meilleure manière de peindre le monde tel qu’il est (inutile d’avoir fait douze ans d’études pour comprendre que Wrong est avant tout une fable sur la solitude et l’échec). L’œuvre entière de Dupieux, en un sens, tient dans ce plan où le personnage de Victor, incarné par Éric Judor, se rhabille après avoir tiré son coup. Il est dans la salle de bain, face à la glace. Il ouvre le robinet. Réajuste ses bretelles. Referme aussitôt le robinet sans avoir utilisé l’eau, le tout de la manière la plus naturelle du monde, comme s’il était absolument normal d’ouvrir le robinet lorsque l’on est face à lui, même si l’on n'en a pas l’utilité. Au-delà de la galerie de curiosités scénaristiques qui composent le film, c’est ce genre de petits détails, cette manière d’interroger candidement le quotidien… cette fameuse ponctuation, en somme, qui en fait un objet si singulier et, dans le fond, si subversif. Pourquoi Victor ouvre-t-il le robinet ? Mais après tout, pourquoi pas ? Qui a jamais décrété qu’il était obligatoire d’utiliser un robinet une fois qu’on l’avait ouvert ?

De même que dans Jacques le fataliste on a envie de coller une torgnole au narrateur une page sur quatre, le résultat peut irriter par instants, en désorientera peut-être certains2 mais ne laisse d’épater par la précision de sa mécanique : sous ses dehors foutraques, l’ensemble est en effet solidement construit et parfaitement écrit, ne donnant jamais un sentiment de gratuité ni de facilité. Le monde de Wrong n’est pas déréglé, il est simplement réglé différemment, et ce n’est pas un hasard si seul son héros (Jason Plotnick) paraît par instants se rendre compte de l’étrangeté des choses et des gens qui l’entourent. On peut résumer Wrong en sept secondes, mais il est bien des manières de résumer une œuvre en sept secondes. Wrong, c’est autant l’histoire d’un mec qui a perdu son chien que l’histoire d’un type profondément, viscéralement réfractaire au changement, qui réalise un matin combien le monde dans lequel il évolue est instable3. Et c’est évidemment cette deuxième couche qui achève d’en faire un peu plus qu’un petit film bricolo et décalé  : parce que légèreté n’est pas superficialité, ni no reason, non sens.


👍👍👍 Wrong
Quentin Dupieux | Realitism Films, 2012 (2013 pour l'édition DVD)


1. Pour condenser à l’attention de ceux qui d’aventure ne l’auraient pas lu, disons qu’en gros, le classique de Diderot est l’histoire d’une histoire qui ne veut pas avancer, le récit étant principalement composé de digressions interminables, de changements d’avis du narrateur, de cliffhangers ne servant à rien et d’invraisemblances volontaires et assumées.
2. « Peut-être » car Wrong demeure somme toute un film relativement simple et accessible, à partir du moment où l’on accepte de mordre à l’hameçon qui nous est tendu ; au point qu’on puisse se demander comment certains critiques ont pu être à ce point horripilés par un film finalement plutôt sobre à tout point de vue. En tout cas rarement démonstratif et jamais arty-chiant.
3. Le déménagement de son voisin, l’arrivée d’une fille dans sa vie, la perte de son chien, l’étrange transformation du palmier dans son jardin… etc. Tout change en permanence autour d’un type que l’on voit incapable de cesser d’aller travailler chaque matin, même s’il a déjà été licencié.

1 commentaire:

  1. Excellent papier. Merci beaucoup pour cette analyse !

    RépondreSupprimer

Si vous n'avez pas de compte blogger, choisir l'option NOM/URL et remplir les champs adéquats (ce n'est pas très clair, il faut le reconnaître).