mercredi 7 septembre 2011

Louie - Regards affligés

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C'est une chanson lumineuse que l'on sent pourtant parcourue par une infinie tristesse. Ni rapide ni lente, ni vraiment tendre ni complètement violente. Plutôt lancinante, en fait. Comme on dirait d'une complaine blues ou d'une vieille d'une douleur.

Je ne parle pas du générique de Louie, quoiqu'il ait effectivement une fascinante propension à vous faire immédiatement ressentir la détresse et la solitude du personnage, mais bien de la série elle-même, dont on achèvera la seconde saison demain soir, la gorge irrémédiablement serrée. Il n'était pas évident de poursuivre sur la voie ouverte par la première sans s'essouffler à mi-chemin. Louis C.K. s'en est remarquablement sorti, au prix d'un changement de cap subtil, parfois presque imperceptible, mais néanmoins salvateur. Autrefois, on aimait Louie pour sa capacité unique à créer le malaise, à jouer avec les interdits, à chercher des poux dans la chevelure la mieux peignée. Désormais, on l'aime surtout pour ce qu'elle dit de nous-même, de notre solitude et de notre difficulté à communiquer. Moins provoc, moins sombre et en même temps tellement plus triste, que l'on passe cette fois nettement plus de temps à être désolé qu'à rire. Il y a de plus en plus de silence, dans Louie. Il y a de plus en plus d'instants de recueillement perplexe. Et il y a de moins en moins d'histoires, comme si désormais Szekely préférait, aux dialogues cinglants, se perdre dans la contemplation du vide la vie moderne. La seconde saison de Louie, c'est un peu comme une de ces chansons punk new-yorkaises suintant la colère et l'ennui urbain, sauf qu'on a retiré au groupe sa jeunesse et qu'il ne lui reste plus que son bide et son aigreur. Deux choix s'offrent alors à lui : dégueuler sa frustration ou écrire un unfinished blues sur la médiocrité de son existence. 


Louie se situe quelque part entre ces deux options. Le show a perdu cette forme d'indignation jubilatoire qui animait les meilleurs moments de sa première saison. Il est devenu le blues de l'homme blanc hétéro moyen. Pas celui qui ressemble à tout un chacun, mais bien celui dont la moindre caractéristique est foncièrement moyenne. Il est moyennement intelligent. Moyennement courageux. Moyennement aimable. Moyennement connu. La seule chose qui est grande, chez lui, c'est la vie. Beaucoup, beaucoup trop grande. Qui donne le sentiment de l'écraser en permanence. Même lorsqu'il ne lui arrive rien de particulier - c'est-à-dire 99 % du temps - Louis semble porter l'insoutenable fardeau d'exister, et ne pas trop savoir quoi faire de cette information : j'existe. On a pu comparer parfois Louie à Curb Your Enthusiasm, pour l'aspect autofictionnel et la violence symbolique qui s'en dégageait. C'était à cette nuance près que Larry David est un génie comique blindé de pognon et indiscutablement sûr de son fait. Si les deux séries présentent certains points communs, Louie compose la version prolétaire et mal dans ses pompes de Curb, la version où les choses ne s'arrangent pas particulièrement à la fin, où la frontière entre malchance et injustice est des plus ténues, et où la médiocrité et l'égoïsme ont inévitablement un prix. Il n'est pas rare que l'on en ressorte bouleversé, désarmé. La satire gênante est devenue une comédie amère et douloureuse. Pour ses personnages comme pour son spectateur.

"Vous savez, un truc qui est vraiment triste chez nous, les hommes, c'est que nous ne pouvons pas avoir une belle pensée à propos d'une femme qui ne soit immédiatement suivie par un truc dégueulasse. Nous en sommes INCAPABLES. L'un ne va pas sans l'autre. Si vous êtes une femme et qu'un mec vous a déjà dit quelque chose de joli, de romantique... c'est juste qu'il a censuré la seconde partie - celle qui vous aurait fait gerber si vous l'aviez entendue. Notre cerveau est ainsi : Ah ! Cette femme est un ange... ET je voudrais la noyer dans mon sperme."


Louie (saison 2), créée par Louis C.K. (FX, 2011)

15 commentaires:

  1. Eh oui, excellente deuxième saison qui se renouvelle très bien et fait preuve de beaucoup d'originalité. Un plaisir !

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  2. très peu de noyades dans du sperme ont été recensées en ce monde, il est donc difficile de se prononcer sur leur caractère prétendument "dégueulasse".
    de plus, nul n'a pensé à interroger les victimes présumées sur la valeur accordée à ce type de mort (suicide? meurtre? accident?), elles seules pourtant pourraient éclairer le public sur la saveur de ce moment particulier.

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  3. Il faut que j'avance dans cette saison. J'en ai encore vu très peu (4 ou 5), mais, comme tu le dis (enfin, sous - entend), cette série, pour très bonne qu'elle soit, est vraiment éprouvante à suivre.
    Faut que je m'y remette avant que la fin Septembre ne commence à surcharger mon calendrier.

    Et merci à gmc de reproduire avec tant de talent ce sentiment de malaise / incompréhension qu'on ressent si souvent au visionnage de la série: finement joué.

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  4. Comme le disait Serious Moon plus haut, ce que je retiens de cette saison c'est son étonnante capacité à se renouveler d'une semaine sur l'autre. Il n'y a pas eu deux épisodes pareil, c'est vraiment rafraichissant à une époque où beaucoup de séries (même des très biens) ont tendance à s'enfermer dans un format et ne plus en sortir.

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  5. donc je résume : offrir un tuba à une femme, c'est pas une bonne

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  6. gmc >>> merci pour cette brillante analyse (et pour le fou rire matinal, j'en avais justement besoin). J'avoue que l'expression m'a aussi laissé un peu songeur sur le coup, cela dit il est aussi possible que ce soit une erreur de traduction de ma part et que dans l'expression "drown you with my cum", "drown" signifie "étouffer" ou quelque chose de ce genre ("étouffer avec mon sperme", avoue que ce serait un concept tout aussi perturbant ^^). Evidemment dès lors, le tuba proposé par Arbobo serait non seulement inutile mais extrêmement dangereux :-D

    Serious & Leïa >>> effectivement, certains épisodes sont très inventifs formellement parlant. J'ai d'ailleurs été très étonné que beaucoup se focalisent sur l'épisode "Eddie", qui est loin d'être le plus surprenant ni même le plus culotté...

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  7. De la saison 1 à la saison 2, c'est comme si on était passé d'une sauce piquante à une sauce aigre-douce. Je n'aime pas les sauces, mais j'adore les deux saisons ^^

    Demain, pour moi, c'est la fin de cette saison 2, mais aussi la fin de Wilfred & Suits, je crois (c'est peut-être la semaine prochaine pour ces deux-là). La fin de mes trois plaisirs d'été, en somme.

    Heureusement qu'il me reste encore Lucky Louie à regarder ! (Dès ce week-end ?)

    Dans le genre teens, j'aime beaucoup Awkward. Si si ... ;-)

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  8. Je partage entièrement l'analyse de la série même si personnellement, je ne vois pas trop le changement de cap entre les deux saisons. Je trouve que la première saison avait déjà ces côtés déprimants en arrière plan qui ne se trouvaient pas -ou moins- dans Lucky Louie.

    Sinon pour la traduction, to Drown en argot peut être l'équivalent de to drench/to cover. A mon avis, il faut plus comprendre : Ah ! Cette femme est un ange... ET je voudrais l'asperger avec mon sperme." Donc tuba inutile!

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  9. Comme tous, très sensible à la beauté un peu lugubre de cette série, même si pour le coup on ne pourrait faire plus éloigné de moi :)

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  10. Des fois je me sens vieux et moche, quand je regarde Louie. Un épisode comme "Subway" serre vraiment la gorge, c'est étrange. Difficile de rapprocher cette série d'une autre. Louie a vraiment trouvé un style personnel, ce qui fait toute la différence avec Lucky Lou.

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  11. Thierry >>> tu fais de bien parler de Suits, j'ai regardé quelques épisodes et c'est assez chouette en effet !

    Anne >>> ce n'est pas tellement le côté "déprimant" que je trouve différent, mais plutôt les thèmes... on sentait - du moins je trouve - dans la saison 1 que Louis CK prenait plaisir à aller chercher des thèmes peu consensuels et le plus dérangeants possible ; j'ai moins eu cette impression cette fois-ci, faire la satire des gens qui ne se parlent pas dans le métro, railler les ados et faire l'apologie de la masturbation, ça me semble moins grinçant que l'an dernier lorsqu'il se lançait dans des réflexions assez crissantes sur la paternité ou la religion... Il y avait - pour moi - une forme de violence, dans la première saison, qui a été emporté par la mélancolie depuis.

    Et merci pour la traduction. Je suis content que le tuba soit inutile et doive être remplacé par un banal K-Way ^^

    J-C >>> Lucky Louie avait tout de même un ton bien à elle, sous ses dehors de sitcom plus tradi. Il y avait déjà ce côté prolo un peu gras, et une manière de danser sur le fil de la beauferie sans jamais tomber dedans qui en fait, pour moi, l'une des comédies les plus originales des dernières années.

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  12. C'est un univers qui me laisse assez froide, par contre les extraits de sketchs sont souvent excellents niveau vannes ^^

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  13. Non. Lucky Louie justement manque de style, c'est à cheval entre différentes tendances, peut-être à cause des exigences de la chaine, mais je ne dirais pas qu'il y a un style propre dans cette série là.

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  14. I will wait for season three !

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  15. Apparemment la série est d'ores et déjà renouvelée;-)

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