jeudi 16 juin 2011

Saul Williams - Tourbillon solaire

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La perfection a un prix. Pour avoir fait de son coup d'essai un coup de maître, Saul Williams en sait quelque chose. Il y a dix ans, son premier véritable album, Amethyst Rock Star, l'imposait d'emblée comme l'un des plus grands artistes de sa génération. Un chef-d’œuvre, un vrai, comme on en entend qu'une poignée par décennie. De ceux qui abattent les cloisons entre les genres (hip hop, soul, funk, rock, blues, gospel...). De ceux qui fédèrent les publics et mettent la critique à genoux presque malgré elle. Avec sa poésie urbaine, ses atmosphères sexy et son insoumission... avec son interprétation chamanique et sa rageuse intensité, Amethyst Rock Star marquait son temps et faisait de son interprète un peu plus qu'un rappeur, slammer ou quelque soit le nom qu'on donnait alors à sa mouvance : un Gil Scott-Heron du troisième millénaire, à une époque où le poète, précisément, semblait ne plus jamais devoir sortir d'album.

Mais la perfection a un prix, disions-nous, et Williams le paya au centuple. Inclassable, viscéral et passionnant, Amethyst Rock Star était surtout indépassable - y compris pour son auteur. A vingt-neuf ans seulement, le prophète du slam semblait déjà avoir atteint son zénith. Le second album mis des années à paraître, pour finalement ne satisfaire personne et se heurter contre un mur d'indifférence. Le troisième fut largement sous-estimé (sauf dans ces pages, notez), qui marquait pourtant un tournant et abattait de nouvelles cloisons poussant loin, très loin le crossover entre la black music et l'indus-metal si profondément White Trash de Reznor, producteur de cet Inevitable Rise & Fall of Niggy Tardust.


On en était resté là, dans un monde où peu ou prou, beaucoup commençaient à se dire que Saul Williams n'avait finalement été qu'un feu de paille, un one album wonder comme il y en a quelques uns, grandiose en un instant "T" puis fondu dans une masse. C'était mal le connaître, sans doute. Croire ainsi que sa singularité se fût tarie, comme ça d'un coup. Le revoilà aujourd'hui avec un étonnant Volcanic Sunlight, presque quadragénaire et n'ayant rien perdu de sa superbe. On est charmé dès la première écoute par un disque en tout point inverse à son prédécesseur, ce Niggy Tardust qui n'était que noirceur, tension et suffocation, quand celui-là n'est que groove, fluidité et marche décidée vers la lumière. Avec un titre et une pochette pareille, l'interprétation est sans doute facile. Le fait est que Volcanic Sunlight est un disque lumineux, irradiant d'une forme de quiétude que l'on ne connaissait pas tout à fait chez l'artiste. Pas apaisé pour autant, loin de là. Mais la colère s'y fait plus froid, plus mesurée. Plus sage. Saul Williams ne donne plus le sentiment de s'étrangler de rage à chaque vers. Son flow a au contraire rarement paru aussi aéré que sur "Look for the Sun" (et non at, vous noterez), ouverture tribale quêtant à la fois le reggae et l'electro. Plus loin, certains morceaux vont ouvertement tutoyer la pop, pour le meilleur ("Explain My Heart") comme le pire ("Triumph", sa mélodie FM lourdingue, son refrain pénible).

Comme tous les albums de Williams depuis cinq ans, Volcanic Sunlight alterne moments de grâce et passages relativement ratés, sacrifiés sur l'autel d'un éclectisme qui, comme souvent chez ce genre d'artiste touche-à-tout, peut aussi bien tenir de la raison de vivre que de l'ennemi intérieur. Il développe cependant une cohérence, sonore, atmosphérique, rythmique aussi, le rapprochant immanquablement d'Amethyst Rock Star, autre album explosé et pourtant si solide, plus en tout cas que du monolithique et parfois répétitif Niggy Tardust. A l'heure des bilans (et une décennie de carrière - même si la sienne a en réalité commencé bien avant son premier album solo - est un moment bien choisi), Volcanic Sunlight est sans doute l'album le plus complet que Williams ait publié depuis des années. Complet dans sa représentation de ses innombrables facettes comme dans sa carte de visite musicale. Ce n'est pas son meilleur, ni son plus original, ni celui où il innove le plus. Ce n'est pas l'album d'une résurrection ni celui d'une chute (quoique l'on imagine que certains auront du mal à avaler la pilule très mainstream qu'il tente parfois de leur faire fondre sous la langue). Juste le disque d'un type incapable d'en faire deux pareils, qui continue de creuser quand tout le monde se satisferait qu'il stagne.


Volcanic Sunlight, de Saul Williams (2011)

6 commentaires:

  1. C'est vrai que c'est un très bon album, qui renoue avec la qualité après deux disques, disons, erratiques.

    BBB.

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  2. je me reconnais dans l'ambiguité que tu y trouves,
    à la fois super disque, et en même temps intérêt mitigé,
    j'ai hésité plusierus fois à la chroniquer, parce que d'u côté je pense qu'il le mérite vraiment, mais de l'autre il m'a moyennement motivé...

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  3. Oui, quelque part on aimerait que ce soit le disque de quelqu'un d'autre, et d'un autre côté personne d'autre n'aurait pu faire ce disque (merde, comment j'ai pu ne pas mettre une phrase aussi géniale dans l'article ^^)

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  4. après l'esprit d'escalier, le génie à retardement ^^

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  5. woputain, mais ça ferait bien sur une carte de visite ça, "génie à retardement" :-)

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  6. Je vais immédiatement me le mettre dans la case "profession" sur Facebook ^^

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