mardi 28 juin 2011

Du Sexe, de la Volupté et de la Mort...

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°48]
Lust - Elfriede Jelinek (1989)

C'est sans le moindre doute l'un des romans les plus puissants que j'ai lus ces dernières années. Il était une femme, et un homme. Ils vivaient dans une grande villa, et ils avaient un enfant. Ils étaient mariés, unis pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c’était le sexe. Le pire, c’était le sexe.

Par le biais d’une logique implacable, on peut décemment considérer que le livre le plus sulfureux de l’auteure la plus sulfureuse de notre temps sera son meilleur. Dès les premières pages, ce calcul d’avant lecture se confirme.

La forme en elle-même est remarquable. On peine à dire de quoi il s’agit, et plus encore à résumer ce qui, plus qu’un roman, apparaît comme une suite dont chaque paragraphe constituerait un épisode. Tous ces paragraphes sont denses, assez longs la plupart du temps, mais il ne constituent pas de progression narrative. Parfois, même, ils ne se suivent pas réellement entre eux… le lecteur se retrouve de fait rapidement désorienté et totalement à la merci d’un narrateur (forcément) omniscient.

Le sexe est là, partout, omniprésent, comme le titre (« Lust » = « Luxure » en français = « Convoitise » en allemand) le laisse entendre. Mais il n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le thème central du roman. Plutôt un élément employé par Jelinek pour cimenter les pérégrinations de son héroïne… Ainsi, au bout de deux chapitres, on comprend que l’auteur alterne volontairement les paragraphes ayant trait au sexe avec d’autres brossant un portait sarcastique de la société de consommation. Une impression de parallèle entre les deux se crée, d’abord étrange, puis qui semble couler de source : Gerti est livrée (se livre) en pâture comme un produit de consommation. Ni plus ni plus moins. Et cette sensation, d’abord effleurée, s’accentue de plus en plus au fil des pages – arrivée à la moitié de l'oeuvre ce parallèle devient encore plus fréquent et atteint le rythme d’un paragraphe sur deux.

Autant être totalement clair : c’est un livre dur. Effrayant, parfois. Ca cogne fort, très fort, ça cogne ça revendique et ça couche (ce via des métaphores qui ne me seraient même jamais venues à l’esprit). La nausée n’est jamais loin… et au bout de quelques chapitres, au détour d’un passage semble t’il anodin, le narrateur lâche : "Rentrez donc chez vous si vous en avez assez !"

Dans le contexte du chapitre, ça ne semble absolument pas s’adresser au lecteur. Mais c’est probablement aussi un écho à l’écœurement que ce dernier ressent fatalement à ce stade du livre.

Pourtant, Lust n’est pas un livre sur le sexe. Contrairement à ce qu’ont pu dire les critiques, et contrairement même à ce que fait croire le quatrième de couverture. Il semble qu’on ait voulu faire de ce roman un livre pornographique qu’il n’est pas. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’une œuvre pornographique a pour but de provoquer l’excitation. Or, qu’on soit un homme ou une femme, on n’en ressent absolument pas en lisant Lust. Vous trouverez beaucoup de choses dans ces pages, mais pas d’exhibitionnisme, pas de démonstration de puissance sexuelle et quasiment pas de notion de plaisir – bref rien de ce qui est censé constituer la base d’un livre porno selon la définition que vous en donnera n’importe quelle encyclopédie littéraire. Vous trouverez en revanche le socle sur lequel Jelinek a bâti la quasi intégralité de son œuvre : la rage. Ce besoin maniaque et obsessionnel de régler des comptes. Avec l’Autriche. Avec la société occidentale. Avec la bourgeoisie. Avec la religion catholique. Et avec les hommes, bien sûr.

D’ailleurs, tout cela ne tient pas tant au fond qu’à la forme. Les propos sont certes sombres, désabusés, cyniques… mais c’est l’écriture qui heurte : sèche, désincarnée, violente. A l’image de notre société, en somme. Des propos violents, vous en verrez souvent. Des écritures violentes, sans doute moins.


Trois autres livres pour découvrir Elfriede Jelinek :

Les Exclus (1981)
La Pianiste (1983)
Avidité (2000)

10 commentaires:

  1. Eh beh. Là je crois qu'on vient de battre un record. En cinq ans, ce n'est quasiment jamais arrivé qu'il y ait zéro réactions en 24 heures. Je ne sais pas si ça veut dire que les lecteurs du Golb sont une bande d'incultes (ah ça pour du rock de blaireau ou des séries de SF il y a du monde, par contre pour un Nobel de littérature... faut pas déconner, on va pas réfléchir en plus) ou juste que ces articles-là sont simplement sans intérêt, mais dans tous les cas je ne risque plus de me faire chier à les écrire. On ne viendra pas me dire après "bah oui mais tu parles de moins en moins de livres".

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  2. "(...)ou juste que ces articles-là sont simplement sans intérêt(...)" M'enfin ! Mais non !!! Je t'assure que non !!! Pour ce qui me concerne ce bouquin est à présent dans ma liste de lecture.
    Je te remercie de m'avoir donné envie de découvrir Elfriede Jelinek ! Mais bon... c'est très con comme commentaire. Dans le sens : ça ne fait pas avancer le schmilblik, c'est pourquoi je m'étais abstenue.
    Plize, continue à écrire sur des bouquins qui te foudroient !!!

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  3. J'avais lu ton article mais pas posté de comm', simplement parce que je n'ai rien de très intéressant à dire : ce roman est sur ma PAL, suite à la lecture de ce billet, il y a relativement longtemps -!- et je ne l'ai pas encore lu.
    En revanche, j'ai lu "Les exclus", il y a quelques années, et s'il y avait un message à faire passer aux incultes de passage, ce serait effectivement de leur conseiller de mettre le nez dans l'oeuvre de Jelinek !!

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  4. Petite question au passage: est-on inculte si les œuvres de Jelinek nous font royalement gerber?

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  5. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  6. Lucie & Ing >>> ah, merci les filles, vous me remontez un peu le moral (et j'en ai bien besoin)

    Mademoiselle Cahterine >>> je ne crois pas avoir ne fût-ce que vaguement laissé entendre cela, non.

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  7. lectrice anonyme29 juin 2011 à 21:01

    J'allais justement sortir de mon silence parce que ça me fait de la peine de voir Elfried Jelinek injustement boudée. Voilà, je suis entièrement d'accord avec toi (vous?). Lust est le seul roman d'elle que j'ai lu mais putain, quel roman!

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  8. Tu peux me tutoyer, et moi en échange je t'appellerai par ton prénom (Lectrice, donc ^^)

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  9. Thomas,

    Tu sais bien que nombre de tes lecteurs osnt des gens de gout, qui considèrent que poster un commentaire pour dire "très bon article, ça me donne envie de lire ce truc" est inutile, tant il pourrait s'appliquer à tout article littérature à partir de 4 diodes.

    La seule conclusion à tirer de cette absence de réaction, c'est qu'on a tous réalisé notre erreur et qu'on s'est tous lancés dans la lecture de "Lust", et donc on est trop absorbés pour réagir.

    Comment ça, idéaliste?

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  10. Idéaliste ? Ça m'étonne de toi ;-)

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