mardi 10 mai 2011

Arsène Lupin est d'aujourd'hui, ou plutôt de demain

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Longtemps, Arsène Lupin représenta une sorte de faille spatio-temporelle dans ma culture littéraire. Comme tout bon petit normand j'avais lu L'Aiguille creuse au collège, cependant pour être franc jusqu'à ce que je le ressorte quand le Golb n'était qu'un enfant turbulent, je ne m'en souvenais que parce que je le voyais régulièrement dans ma bibliothèque. Ce n'est qu'au début des années deux mille, alors que le personnage revenait à la mode via un film (pas terrible) et des BDs (plutôt cools) que je me suis réellement intéressé au cas Leblanc, dont j'ai depuis traité à plusieurs reprises dans ces pages (le plus souvent pour dire du mal de Gaston Leroux, d'ailleurs).

Comme son titre l'aura laissé supposer au moins éveillé des lecteurs, Arsène Lupin, Gentleman cambrioleur est la première aventure de l'éponyme, les, en fait, puisqu'ils s'agit d'un recueil de nouvelles. On réprime au passage un sourire un peu moqueur en notant que la toute première rencontre avec le personnage est loin de la fascination qu'il exercera sur les lecteurs (et l'imaginaire collectif) par la suite (le dénouement du premier épisode, ironiquement nommé L'Arrestation d'Arsène Lupin a beau être bien amené, il est à la portée d'un enfant de huit ans). Dès l'épisode suivant, en revanche, on se pique nettement plus au jeu, quitte à s'y laisser prendre avec un enthousiasme digne... d'un gamin de huit ans, justement. L'écriture est vive, rythmée, fluide ; l'ensemble, extrêmement moderne dans ses constructions narratives (d'une certaine manière, si un auteur du siècle passé a développé les codes narratifs du feuilleton-pas-encore-télé, c'est Leblanc). "Arsène Lupin est d'aujourd'hui, ou plutôt de demain" déclare son vieil adversaire Ganimard, en théoricien récurrent et souvent perspicace de ses propres échecs (les deux épisodes où les antagonistes se retrouvent face à face sont d'ailleurs de loin les plus caustiques et savoureux du recueil).

Comme en plus les intrigues sont de petits casses-tête particulièrement bien ficelés, on ne peut qu'adhérer (avec une nette préférence pour les séquences où Lupin n'est pas le narrateur, étrangement sa voix ne porte pas très haut). Et alors même que les protagonistes louent la malice de Lupin, nous louons celle de Leblanc, qui ma foi vaut bien un Conan Doyle, à qui on le comparait souvent, sans doute pour de mauvaises raisons (ils sont les deux grandes stars du roman policier de l'époque, mais leurs styles et leurs univers sont assez différents). Lequel Doyle en prend d'ailleurs pour son grade, voyant son cher Holmes ridiculisé. La légende raconte que le vénérable médecin écossais en aurait été ulcéré et l'aurait fait savoir, incitant involontairement Leblanc à en remettre une double couche dans le roman suivant. On rigole. Dans La Machine à lire, quelques années plus tard, Narcejac se moquera d'ailleurs de Holmes de la même manière, fustigeant sa perfection et son goût de la démonstration, empêchant ainsi le lecteur de participer à l'intrigue.

Leblanc propose, en effet, le jeu inverse : les clés des énigmes sont dans nos mains dès le début, et c'en devient presque intéractif (le pire étant qu'avec Lupin, à tous les coups on perd, ou presque). Bien sûr, le découpage gâche un peu le plaisir, donnant à l'ensemble un côté "petites nouvelles imbriquées les unes dans les autres" ne correspondant pas à son format initial et qui, s'il ne dérange pas dans un premier temps, finit par lasser selon le même schéma qu'une série uniquement composée d'épisodes stand-alone. Mais l'ensemble est de sacrément haute tenue, et l'on notera d'ailleurs que Leblanc, formidable auteur populaire autant qu'esthète de premier ordre, corrigera cette relative faiblesse dès le tome suivant. Enfin, la saison deux.


Arsène Lupin, Gentleman cambrioleur, de Maurice Leblanc (1905-07)

12 commentaires:

  1. Hihi Leblanc inventeur précurseur de la série télé ! excellent... C'est le premier à s'être moqué de Holmes donc, c'est rigolo mais j'ai l'impression que c'est surtout par la dérision que s'exprime la fascination pour le détective obsessionnel de Doyle, on ne compte plus les pastiches et quand il n'y a pas moquerie comme telle, ce peut être pire encore : le Holmes psychopathe et... marié (argh)de Thomas Day :-)))

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  2. Bel article. On a tendance à oublier, à quel point Maurice Leblanc fut un remarquable écrivain, éclipsé qu'il est par son personnage.

    BBB.

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  3. Oh, Arsène Lupin, c'est un peu c'qui a bercé ma période 10/14 ans (avec Agatha Christie), et cet article me donne sacrément envie de relire ses aventures !

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  4. Arsène Lupin, je le vois comme une espèce de surhomme, un dandy agissant pour des motifs supérieurs à la condition vulgaire des hommes, un esthète capricieux et hautain dérobant par goût du jeu et de l'aventure. Cela me conduit à dire que Maurice Leblanc est le Nietzsche du roman policier. Je n'aime pas beaucoup son personnage, ce qu'il représente en termes de valeurs. Dans l'ensemble d'ailleurs ses personnages font trop de manières et sont trop distingués. Je préfère, de loin, la bonhommie de Gaston Leroux, l'ambiance feutrée du Mystère de la chambre jaune, la méthode de raisonnement de Rouletabille, d'ailleurs empruntée par Leblanc pour l'Aiguille creuse, ses personnages plus sympathiques et l'intérêt du huis-clos.

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  5. yueyin >>> je suis d'accord. J'irai même jusqu'à dire que Holmes est le seul personnage de fiction "mythique" dont les "relectures" ne sont pas à la hauteur du mythe, n'osant pas, la plupart du temps, s'y mesurer franchement, et préférant effectivement le tourner en dérision.

    BBB. >>> yep.

    Coline >>> qu'attends-tu ? ;-)

    Matador >>> les personnages de Leroux "sympathiques" ? Je dois dire que j'ai toujours vu Rouletabille comme une vraie tête à claque, encore plus crispante que Tintin...

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  6. Rouletabille est un rouage de l'enquête. D'ailleurs, c'est au moment où Leroux veut lui donner un semblant d'épaisseur psychologique et une histoire familiale qu'il devient faiblard. Il se passe la même chose que dans Tintin: Haddock vole la vedette au héros; les personnages secondaires de la Chambre jaune sont plus pittoresques.

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  7. L'aiguille creuse, le roman culte de ma jeunesse! Où j'ai pour la première fois découvert que j'aimais les sombres héros...
    Il y a qq temps j'ai emmené mes enfants à Etretat où un petit malin a aménagé la maison de Maurice Leblanc en musée d'Arsène Lupin. Mes gamins ont adoré! Et moi aussi. A conseiller à tous les amateurs!

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  8. Matador >>> un "rouage" ? Sans doute... mais un rouage qui la ramène tout le temps, reconnais-le ;-) L'histoire familiale, en revanche, je suis d'accord, tue complètement la suite de ses aventures, La Chambre jaune est le seul Rouletabille qui trouve grâce à mes yeux. Ceci dit je préfèrerais toujours Leroux sans son héros, dans Le Fantôme de l'Opéra ou La Poupée sanglante par exemple...

    Kath >>> maison de Leblanc qui d'ailleurs, si je ne m'abuse, apparaît dans l'Aiguille creuse...

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  9. Il la ramène parce qu'il faut bien mettre en défaut la sagacité du lecteur. Quand Rouletabille demande avec le plus grand sérieux si Mlle Stangerson avait les cheveux en bandeaux par exemple, qui comprend l'intérêt de la question? Je connaissais le coupable pour avoir lu la BD mais plein de détails m'échappaient.
    En fait, c'est surtout l'atmosphère que je trouve formidable. La bête au bon dieu, par exemple, rien que d'y penser, ça me met dans l'ambiance. Et puis la phrase qui sort de nulle part: "Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat", l'homme vert, Frédéric Larsan...

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  10. Et oui, celle là même!!
    Par contre j'ai pas vu l'intérieur de l'aiguille... ^^

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  11. Lupin dans une faille spatio-temporelle de ta culture littéraire? Tu viens de passer à deux doigts d'être rayé de mon testament. Petit galopin!

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  12. Oui enfin, ça fait longtemps que j'y ai remédié tout de même... ^^

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