dimanche 24 avril 2011

The Jim Jones Revue - Rock Against Sound Limitations

...
« Alors comme on a que vingt minutes, j’ai essayé de faire quelque chose d’assez… concentré…
- Allons ! C’est beaucoup de temps, vingt minutes.
- Écoute… ça dépend des fois. Il y a des gens avec qui c’est trop, et d’autres avec qui c’est loin d’être suffisant.
- Tu vas voir, je suis sûr que pour nous ça va être pile la durée idéale.
»

Le sourire est narquois, entendu. Quand certains artistes défient les attentes et prennent à contre-pied, Jim Jones, lui, apparaît exactement tel qu’on l’imaginait : sympathique mais ne se perdant pas en politesses inutiles ; disponible, concerné, mais n’éprouvant guère le besoin de se lancer dans un numéro de charme comme certains autres savent si bien le faire. Chaleureux et distant tout à la fois, comme seul un vrai rocker sait l’être. Cette manière de ne pas se prendre au sérieux tout en était sûr de son fait. De toujours avancer en terrain conquis même lorsque l’on n’y est pas.

Face à lui, Rupert Orton semble l’archétype du brave gars, un peu plus raisonnable et tentant régulièrement de compléter les réponses erratiques ou elliptiques de son impétueux leader. Les deux semblent être aussi complémentaires à la ville qu’à la scène, communiquent par le regard, finissant leurs phrases respectives et ne tarissant guère d’éloges l’un sur l’autre. Le numéro est rodé, on le sent, avec Jim dans le rôle du gentil fou et Rupert en spécialiste de la mine faussement affligée (par exemple lorsque le truculent hurleur dit de leur dernier album qu’il en est toujours fier, qu’il vieillit bien, que chaque fois qu’il le regarde à nouveau il a « des couilles un peu plus plus grosses et velues »). A l’évidence, ces deux-là s’adorent et se connaissent par cœur. « J’ai su que ce groupe allait devenir sérieux à la minute où on a commencé à jouer ensemble », dit Jones. « C’était une évidence. On n’avait pas forcément de projets, on n’avait pas décidé de devenir un groupe de rock’n'roll… mais dès qu’on a commencé à jouer on a senti cette énergie. Tu sais, j’avais été dans pas mal de groupes avant, différents projets, des jams entre musiciens, aussi… et en général ça prend du temps pour dégager quelque chose, trouver un… comment dire ? Un socle commun. Là, ç’a été comme un claquement de doigts. » Rupert hoche la tête : « Moi, je n’étais pas vraiment un musicien, juste un type qui jouait de la guitare depuis longtemps. J’avais toujours voulu m’impliquer dans la musique, jouer ce que j’aimais, mais jusqu’à ce que je rencontre Jim je n’avais jamais ressenti ce sentiment de complétude, d’alchimie, comme si chaque élément trouvait naturellement sa place. »


La suite de l’histoire ayant été racontée cent fois au moins, on évitera de revenir sur les années de formation, ce que Jim avoue apprécier. De toute façon, ces gens vivent de toute évidence dans le présent. Et ce présent, c’est une nouvelle (énième !) tournée française, sujet sur lequel on ne résistera pas au plaisir de les chambrer gentiment. C’est qu’on a quand même un peu impression qu’ils passent la moitié de l’année chez nous. « C’est presque ça, en fait », se marre le chanteur. « On n’arrive pas à rester trop loin trop longtemps », ajoute Rupert ; « La France a soutenu le groupe très tôt, plus tôt que notre propre pays. » On avoue notre étonnement, la France n’étant pas exactement connue pour être le pays rock’n'roll par excellence. A tout le moins si l’on croit ses ressortissants, il est vrai toujours prompts à trouver que tout est mieux ailleurs. Jim Jones hausse un sourcil : « C’est bizarre, car je crois que culturellement, historiquement… fondamentalement l’attitude française est empreinte de rock’n'roll. Quand vous n’aimez pas un truc vous avez ce côté « fuck it », ce côté rebelle. » Et sans transition : « Bon le seul truc, c’est votre règlementation sur le volume sonore. Je sais que ça ne vient pas du public mais de votre fuckin’ government, j’ai du mal à comprendre qu’ils ne puissent pas laisser les gens faire leurs propres choix. Ceux qui veulent écouter de la quiet music devraient pouvoir le faire librement, mais ceux qui ont envie d’écouter du rock’n'roll aussi. Je comprends qu’on veuille prévenir les troubles de l’audition, mais pourquoi ne pas mettre simplement un avertissement : ATTENTION, CE SOIR ÇA VA JOUER VRAIMENT FORT ? Ceci est un message à l’attention du public français : révoltez-vous contre ces stupides règles, vous n’en avez pas besoin ! (rires) Que les gouvernements laissent le rock’n'roll où il est, ils n’ont rien à y voir et n’y connaissent rien. Nous serons des précurseurs, les premiers soldats de la cause : Rock Against Sound Limitations !  »

burningyourhousedown

Sur un éclat de rire général, on y vient donc, à la scène. Naturellement. Les albums de la Jim Jones Revue sont bons, pétris de rock déjantés et de blues marécageux, témoignant d’une capacité remarquable à écrire des chansons uniques en leur genre dans un style pourtant incroyablement ba(na)lisé ("Dishonest John", "Princess & The Frog", "Burning Your House Down"… la liste est sans fin) mais, à l’instar du Blues Explosion du camarade Jon Spencer, le groupe s’exprime et se consomme avant tout sur scène – sans modération ni (donc) bouchons d’oreilles. En quatre années d’existence, Jones, Orton et leurs potes ont écumés toutes les scènes, grandes et petites, incendié des foules innombrables, prêché la mauvaise parole rock’n'roll partout où ils sont passés. Les rencontrer pour leur causer des arrangements de leur dernier disque semblerait on ne peut plus incongru (sans doute à tort, du reste, mais on ne se refait pas). « La scène c’est quasiment notre mode de vie », opine Ruppert. « On joue presque tous les soirs, et tout ce qu’on fait vient de là, de la scène. Même sur disque on tente de capter l’énergie, l’excitation que l’on ressent live. Malgré les années on retrouve toujours cette adrénaline extraordinaire. » Une quasi profession de foi rock’n'roll, dont on se demande presque comment elle peut germer en 2011, dans cette époque où il est si difficile de vivre de la musique. Personne ne pose jamais cette question aux artistes, elle n’est pourtant pas des moindres : comment décide-t-on que l’on passera sa vie à faire ça, que l’on ne sera pas juste un gars qui joue comme un loisir… que l’on arpentera les routes quasiment sept jours sur sept tout au long de son existence ? Jim : « J’ai plus ou moins grandi avec cette envie. Gamin, la plupart des gens qui gravitaient autour de moi jouaient de la musique. Pendant que les autres gosses volaient des voitures, moi je me voyais musicien (rires) J’avais découvert que quand on joue, on ressent quelque chose de vraiment fort et unique. Je crois qu’il n’y a rien au monde qui soit équivalent à ce sentiment que procure le simple fait de jouer. C’est comme… une élévation. Donc ouais, j’ai suivi un chemin qui me semblait assez évident, même si un peu cahoteux parfois. »

Le compteur tourne et la discussion dérive tranquillement sur le songwriting. Le leur bien sûr, celui des autres surtout. Avec toujours cette même obsession : capter la magie, réussir l’indicible. Mais c’est quoi, en vrai, la chanson parfaite ? Pour Jim, aucune hésitation : « Un truc qui me bouleverse, tout simplement ». Rupert a une définition un peu plus élaborée : « Pour moi c’est une chanson vers laquelle tu ne peux t’empêcher de revenir, encore et encore, tout au long de ta vie et dans n’importe quelles conditions, sans jamais qu’elle perde de sa fraîcheur. » Faut-il le préciser ? Dans son esprit, cela ne peut évidemment concerner qu’une chanson à la structure basique et n’excédant pas les trois ou quatre minutes. « Une rock’n'roll-pop-song " , conclut-il joliment. On n’ira pas le contredire. Et puis quatre minutes, c’est beaucoup de temps – comme dirait l’autre. D’ailleurs les fameuses vingt minutes écoulées, on devra bien reconnaître que c’était pile le temps dont on avait besoin pour poser nos questions, dériver d’un sujet à l’autre et même s’offrir un fou rire collectif d’une bonne minute. « You were right, okay okay…», lâchera le chroniqueur, beau joueur.

Le triomphe modeste, Jim Jones se contentera d’un sourire en coin, sardonique et entendu. L’élégance rock’n'roll incarnée dans une simple mimique.

Dernier album, Burning Your House Down (Pias, 2010)