dimanche 12 septembre 2010

Comment j'ai raté ma rencontre avec Nick Cave (et un peu Warren Ellis)

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Il serait imbécile de jouer les faux modestes, plus encore les bégueules, aussi ne ferons-nous ni l’un ni l’autre. Rencontrer Nick Cave était évidemment une incroyable opportunité pour un petit site comme Interlignage, et un immense honneur pour votre serviteur, fan inconditionnel depuis un matin de 1992 où, à seulement onze ans, il se fit violenter par "Jack the Ripper". Il fallait y être – nous y étions. Et plutôt deux fois qu’une, et avec l’enthousiasme qu’il fallait, et la transpiration et le stress qu’un tel rendez-vous ne pouvait qu’occasionner.

Pourtant au moment de prendre la plume et d’en rendre compte, impossible de réprimer non pas une déception, à laquelle on s’était préparé, mais une profonde frustration. On aurait voulu, du fond du cœur, revenir avec un formidable Meeting… Nick Cave & Warren Ellis. On en rêvait depuis des mois (pour être exact depuis l’annonce de la sortie de l’efficace Grinderman 2). On y croyait, même, quitte à écrire des horreurs sur une idole, Nicholas Edward Cave, qu’on parvenait même à imaginer en sale connard arrogant (il vaut toujours mieux songer au pire). On a tout fait pour, et finalement il n’en sera rien. Tout simplement parce que ces quarante minutes ne s’inséraient aucunement dans cette rubrique, tout en se prêtant encore moins à une interview traditionnelle. A mes neveux je pourrai dire : « J’ai vu Nick Cave. Je lui ai parlé. Je lui ai même serré la main. Deux fois ! » Je pourrai leur dire cela, oui. Mais jamais je ne pourrai leur dire que j’ai rencontré Nick Cave au sens où j’entends ce mot. Hormis ma liquéfaction progressive, il ne s’est rien passé durant ces quarante minutes. Il n’y a eu ni rencontre ni échange. Et dans le fond, passée l’excitation de l’instant, si peu de choses à retenir…

Il serait commode de mettre cela sur le compte du dispositif. Nous étions plusieurs à passer simultanément, ce qui n’était guère propice à l’intimité. Oui… il serait commode de dire cela. Juste ? Sûrement pas. D’une part parce que nos confrères étaient absolument charmants, que l’ambiance était tout à fait chaleureuse et que leurs questions n’étaient ni plus ni moins sottes que les nôtres. Surtout, l’attitude du Caveman a bien plus joué que le côté F.A.Q. de l’ensemble. Visiblement fatigué, un peu bougon, le plus grand songwriter de sa génération est parvenu à exciter tout le monde en ne faisant rien d’autre qu’être assis sur un canapé, mais il ne nous aura délivré dans le fond que des remarques assez convenues. Aimable, poli, il n’a brillé ni par sa chaleur, ni par la pertinence de ses réponses, relativement distant et bien moins attachant que son comparse Warren Ellis. Ce n’est pas loin d’être le comble : votre serviteur, qui est probablement le seul type au monde à pouvoir répondre à n’importe quelle question sur Cave du tac au tac, est ressorti en regrettant non de ne pas avoir eu Cave pour lui seul… mais de ne pas avoir pu passer quelques minutes en tête à tête avec le charmant Ellis, tellement plus accessible, tellement plus normal… tellement plus humain. Le mot est lâché : était-ce à cause de ces lunettes noires qui ne le quittèrent jamais, de sa manière de répondre très distanciée, du sentiment qu’il assurait en professionnel sans véritable conviction face à des interlocuteurs interchangeables ?… toujours est-il qu’il se dégageait du grand artiste, ce jour-là, quelque chose d’inhumain. Quelque chose qui vous disait que vous n’étiez pas comme ce type, là, en face. Certains diraient que c’est la définition même de l’artiste. C’est en tout cas tout sauf celle d’un bon candidat à cette rubrique. On a rencontré, en un an et demi, des gens très divers. On a parfois eu des réserves sur leur travail, sur la personnalité qu’ils laissaient transparaître… Mais on n’aurait pas eu l’idée d’en sortir en se disant que tout cela, dans le fond, n’avait servi à rien d’autre qu’à satisfaire notre égo (j’ai rencontré Machin/Bidule/Truc). On ressort de ces quarante minutes avec Nick Cave perturbé par ce sentiment de ne l’avoir pas vraiment rencontré, mis à part par éclats, le temps de quelques vannes laissant transparaître le fameux humour du personnage. Le reste ? Rien. Un enquillage de banalités indignes d’un type ayant publié le plus bel album de tous les temps (No More Shall We Part, bien sûr). Un sentiment de routine, qui n’est sans doute pas totalement de sa faute, mais qui ne suffirait pas à tout expliquer. Dix ans plus tôt, on se souvient d’avoir rencontré Bill Wyman, ni moins fameux ni moins riche, venu de plus loin et en tour-bus s’il vous plaît, et d’avoir été désarmé par sa gentillesse, sa simplicité et sa disponibilité. On avait alors commis cet impair finalement touchant de l’interroger sur sa passion pour l’archéologie. Son regard s’était allumé et l’espace d’une seconde, il n’était plus l’auteur d’"In Another Land" ou du plus grand riff de tous les temps, mais un type ordinaire, un type comme nous tous : excité, passionné par un sujet qu’il connaissait par cœur, et capable d’en parler pendant des heures. Il le fit finalement durant vingt minutes, ce qui sur trente n’était déjà pas mal. L’interview en tant que telle fut inutilisable, mais le moment fabuleux.

Rien de cela avec Nick Cave. Quand un de nos collègues l’interroge sur les auteurs qu’il aime, l’artiste se contente de balancer un nom et d’énoncer quelques évidences sur un ton monocorde (mais d’une fort belle voix, il faut le reconnaître). On se dit que c’est le moment parfait pour embrayer sur sa propre littérature ? Sujet expédié en quelques mots. Que voulez-vous que l’on vous dise, chers lecteurs ? Que Nick a (involontairement) balancé les Inrocks, sans même savoir que c’était une coutume nationale ? Qu’il a demandé à votre serviteur s’il était en train de le dessiner, alors qu’il ne faisait que rayer une question sur son bloc ? Que son costume aurait paru ringard sur n’importe qui d’autre, et que partir interviewer le mec le plus classe du monde pour se retrouver en face d’un figurant dans Camping 3 fut un choc brutal ? Oui, tenez. On pourrait vous dire ça, que ceci au moins dit quelque chose du projet Grinderman, de son côté ouvertement récréatif avec ses textes basiques et son art d’envoyer la purée sans se poser de questions. Et si nous n’avions pas rencontré Nick Cave, mais le chanteur de Grinderman, rockstar nonchalante recevant dans une chambre plus grande que vos appartements (et au tarif/nuit plus élevé que vos loyers), et affirmant sans avoir peur des clichés que « l’alcool est le cinquième membre du groupe » ?


Hypothèse intéressante. D’autant que si le chanteur en question a pu paraître désinvolte, voire un brin distrait (j’ai cru à plusieurs reprises qu’il me fixait… alors qu’en fait il regardait la grande fenêtre derrière moi), allant jusqu’à clairement perdre le fil d’une de ses réponses… l’album Grinderman 2, pour sa part, est un disque aussi jouissif que paresseux, eu égard au C.V. de chacun de ses membres. Certes, une grosse moitié témoigne d’une puissance de feu impressionnante. Cependant comme il ne compte que neuf morceaux, cela reste relatif. On peut considérer que Grinderman y approfondit l’expérience entamée en 2007, mais comme entre temps son rock seventies et vicieux a contaminé les Bad Seeds sur l’excellent Dig, Lazarus Dig!!!, ce ne serait que partiellement vrai.

Ce qui l’est en revanche c’est que ce second album de Grinderman, comme le précédent, est un genre de manuel tentant de répondre à l’épineuse question comment faire du rock soixante ans après quand pour sa part on a passé les cinquante. Il faut reconnaître que Grinderman, dont aucun des membres n’est un perdreau de l’année, fait preuve en la matière d’une énergie et d’une sauvagerie impressionnantes. On n’a pas souvenir d’avoir connu beaucoup d’artistes ayant un tel bagage se montrant capables, après tant d’années et de succès, de signer paire d’albums aussi radicaux dans leur approche du rock’n'roll. Zéro concession à l’air du temps, peu de temps morts et une manière habile se placer au-dessus de la mêlée du rock contemporain. Grinderman n’est pas plus rétro qu’il n’est avant-gardiste ; il dessine des brèches entre les époques autant qu’entre ces sous-sous-sous-sous-courants irriguant le rock depuis trois décennies, mi-défouloir pour des artistes ayant largement contribué à révolutionner la musique populaire, mi-exercice de style plus pensé et calculé que Cave et Ellis voudraient nous le faire croire. Ainsi le clip de "Heathen Child" (l’un des très bons morceaux de ce cru 2010) joue-t-il outrancièrement avec les symboles religieux, l’esthétique série B, pour s’achever sur une chorégraphie à tomber exécutée par le groupe fringué en centurions romains. Difficile de ne pas se dire que tout est là, comme il y a trois ans tout était dans l’affreuse moustache qu’avait choisi d’arborer Cave à l’occasion de la sortie du premier Grinderman. Ou comment se parodier soi-même de crainte de finir par s’auto-parodier.

Second degré, extrême décontraction… les seules manières de faire du rock en 2010 quand on a passé l’âge d’en faire ? C’eût été une question intéressante à poser aux deux compères, mais personne dans la pièce cet après-midi-là n’aurait sans doute osé formuler les choses ainsi, surtout en anglais (on imagine mal comme le barrage de la langue semble infranchissable lorsque l’on est en plus bouffé par le stress). Vous vous voyez, vous, dire à Nick Cave qu’il est vieux ? Lui dire que cette fois-ci le second degré est un peu trop marqué (notamment dans les textes) et que l’on a un peu de mal, surtout dans les passages les plus faibles, à prendre sa plaisanterie au sérieux ? Malgré quelques chansons excellentes (tout le monde citera "Evil" et la ballade cosmique "Palaces of the Montezuma", à raison), ce qui n’est jamais que le minimum syndical venant de ces gens, Grinderman 2 s’inscrit dans la moyenne basse de la discographie caviste. C’est peut-être même l’album le plus faible que Nick ait publié dans les années 2000, dans la mesure où Nocturama, s’il était imparfait et parfois ennuyeux, avait au moins ce mérite de se clôturer sur un chef-d’oeuvre ("Babe, I’m on Fire", quartoze minutes de jam sexuellement transmissible qui servirent à l’évidence de matrice au futur Grinderman). Rien d’équivalent sur le dernier disque en date, pas plus que de morceau aussi intense et sulfureux que "No Pussy Blues" (pour rester dans le Grinderman), tellement moite qu’il vous donnerait envie de violer la première personne qui passe.


On rétorquera qu’un Nick Cave mineur est toujours mieux à prendre qu’un très bon à peu près n’importe qui d’autre, de même que rencontrer Nick Cave une fois dans sa vie est toujours mieux que de ne jamais le voir du tout. La première affirmation est sans doute vraie. On revient à Grinderman 2 avec un plaisir non feint, même s’il ne fera probablement pas date. Concernant la seconde affirmation, on sera plus réservé. Un chroniqueur écrivit un jour ce qui lui semblait alors une évidence : « Il ne faut jamais rencontrer ses héros. Jamais croiser ces gens qui ont su, sans le savoir et sans le vouloir, nous toucher au plus profond de notre être, changer notre vie de manière considérable alors qu’ils pensaient sans doute ne faire que leur truc, dans leur coin, en espérant que quelqu’un les écouterait. Il ne faut jamais rencontrer ces gens non parce qu’on se fait des films (ce n’est pas forcément le cas), juste parce qu’ils n’en ont pas conscience. Ils n’ont pas conscience qu’ils ont chanté pour vous des centaines, des milliers de fois. Qu’ils ont accompagné vos ruptures et vos parties de jambes en l’air, la naissance de vos gosses et vos vacances, la mort de gens que vous aimiez ou simplement les moments où il ne se passait rien de particulier, mais où ils étaient là quand même. Il ne savent pas cela, ou du moins croient le savoir sans en prendre la mesure, car si c’était le cas cela les accablerait totalement. » Ce chroniqueur s’appelait… Thomas Sinaeve. Un jour où il rencontra plus ou moins Nick Cave, il avait inscrit sur son carnet cette question : Arrivez-vous à vivre avec l’idée d’avoir changé la vie de milliers de gens comme moi ?

Il n’osa bien évidemment pas la poser.


Dernier album, Grinderman 2 (Mute, 2011)

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